Grace s’assura que le médecin était bien en train d’extraire la balle de la jambe de frère Colin, puis elle referma la porte et scruta l’abbé Cameron.
— Et donc, vous ne m’auriez rien dit si vous n’aviez pas entendu la confession de votre frère ?
— Oui, je sais que cela peut paraître absurde pour le monde profane, mais pour nous, la promesse détient encore une dimension sacrée.
Grace ne contesta pas. Elle pouvait comprendre.
— Que voulez-vous me montrer ?
L’abbé s’éloigna de l’infirmerie et elle lui emboîta le pas.
— Il faut retourner là où se trouve le corps d’Anton.
— Mais encore ?
— Vous savez maintenant qu’Anton était un jeune homme brillant, et son activité intellectuelle n’aurait jamais pu supporter un tel isolement sans qu’il puisse exercer son talent.
Grace se rappela s’être effectivement fait cette réflexion en se demandant pourquoi un esprit a priori si gourmand de savoirs avait décidé de venir s’enfermer dans un monastère si longtemps, où la seule source de nourriture intellectuelle devait concerner la religion.
Ils regagnèrent le cloître et contournèrent ses arcades gothiques. Grace put remarquer que la pluie continuait à tomber dru, mais verticalement, preuve que le vent s’était calmé. Les renforts qu’elle attendait allaient pouvoir embarquer et la rejoindre.
L’abbé s’engagea sur le chemin menant au quartier des pensionnaires. Désormais, de discrets spots encastrés dans le sol caressaient les reliefs des murs de pierre.
— Avec mon soutien, Anton avait été installé dans l’ancienne cellule du tout premier prieur de notre communauté, expliqua l’abbé. Peut-être ignorez-vous que le monastère d’Iona est l’un des plus vieux d’Écosse et fut, sans aucun doute, le berceau de l’Église en Europe. Nos ennemis étaient nombreux, il y a mille cinq cents ans, et des pièces secrètes avaient été prévues en cas d’attaque. Ne serait-ce que pour y cacher nos précieux manuscrits…
L’abbé se signa en murmurant une prière et poussa la porte de la chambre d’Anton.
Le cadavre gisait toujours à côté du lit et Grace remarqua que le moine faisait tout pour l’éviter du regard. Malheureusement pour lui, la mort avait commencé à emplir la pièce de cette inévitable odeur qui vous étreint la gorge et vous sature l’estomac de sa bouillie puante. Préparée, Grace respirait par la bouche, mais l’abbé fut surpris et écrasa la manche de sa robe sur son nez en réprimant un haut-le-cœur.
Avec un empressement soudain, il s’accroupit près de l’armoire, souleva un crochet dissimulé derrière un des pieds, puis poussa le meuble de l’épaule. Le bois grinça et l’armoire coulissa le long du mur pour révéler un passage voûté.
Il tâtonna à l’intérieur du goulet et enclencha un interrupteur. Une ampoule branlante s’illumina au plafond.
— C’est l’atelier privé d’Anton…, dit-il de sa voix étouffée par le tissu de son habit plaqué sur sa bouche.
Se courbant pour franchir l’étroit passage, l’abbé Cameron entra le premier. Intriguée, Grace se faufila à son tour et déboucha dans une pièce ronde aux allures de bureau d’universitaire.
Au centre de la salle, une spacieuse table de travail accueillait un cahier ouvert noirci de calculs ainsi qu’une haute pile de carnets, tous semblables. En face, un tableau à craie était lui aussi chargé de signes arithmétiques. À côté, une bibliothèque garnie d’ouvrages. Guidée par son amour des livres, Grace jeta un rapide coup d’œil sur les dos qui lui révélèrent des contenus scientifiques et même astrophysiques.
Son étude des titres achevée, son regard glissa vers le mur opposé. Il était tapissé d’une dizaine de feuilles assemblées les unes aux autres avec du Scotch.
Elle les éclaira avec la lampe de son téléphone et dévoila avec plus de netteté une forme ovale à dominante verte, dont le centre était traversé de gauche à droite par une traînée rouge et orangée. Grace se rapprocha et constata que l’ovale se trouvait composé d’une multitude de minuscules pointillés. La majorité était verte, mais des amas de couleur feu et d’autres tirant sur le bleu parsemaient la figure dans certaines zones. À quoi pouvait bien correspondre cette image ? Qu’est-ce qu’Anton y voyait ? Question d’autant plus légitime que plusieurs endroits avaient été entourés de cercles dessinés à main levée.
Grace photographia l’image et détacha lentement son attention de cette énigme pour examiner le dernier élément visible de la pièce : un poster gigantesque qui recouvrait les pierres murales, derrière le bureau. Cette fois, sa nature ne faisait guère de place au doute. Il s’agissait d’une carte géographique. Grace n’eut aucun mal à reconnaître les Highlands.
En voulant voir l’affiche de plus près, elle buta sur quelque chose. À ses pieds reposaient des chaussures de marche à côté d’un sac à dos. Grace l’ouvrit et trouva une veste polaire, deux gourdes, des barres de céréales, une boussole, des gants, et une autre carte des Highlands, dont l’état largement élimé témoignait d’un usage fréquent. Elle la glissa dans sa poche et replaça tout le reste dans le sac, laissant à l’équipe scientifique le soin de l’étudier de plus près.
Puis elle regarda plus attentivement le poster. Des épingles pointaient cinq endroits de cette terre du Nord, des lieux perdus au milieu des étendues sauvages. Quatre des cinq secteurs répertoriés étaient barrés d’une grande croix, comme s’ils avaient été éliminés d’une liste. Un seul lieu, situé au cœur des vallées, n’était pas coché. Bien au contraire, il était entouré d’un cercle et un grand point d’interrogation y était associé.