– 48 –

Grace changea de position sur la fourrure, tandis que Naïs trempait ses lèvres dans son thé, sans cesser de regarder Neil avec ce même émerveillement qu’elle arborait depuis que l’homme s’était montré à elles. Ce dernier baissa la tête pour rassembler ses idées.

— Le public ne sait pas que, sous leurs airs de jeunes types cool qui se baladent en baskets et font tout soi-disant au feeling, la plupart des patrons de la Silicon Valley ont suivi les cours du fondateur du laboratoire des technologies persuasives de l’université de Stanford, rebaptisé laboratoire de « captologie ». Et l’une des ficelles que l’on apprend là-bas, c’est que l’ensemble de l’humanité, sans exception, est accro depuis des centaines de milliers d’années à une molécule : la dopamine. Une substance chimique que sécrète le cerveau dès que l’on reçoit une récompense. C’est notre talon d’Achille à tous. Dans les années 1950, des expériences sur des rats ont mis en évidence un phénomène très inquiétant. Pour faire simple, on a implanté des petites électrodes dans le cerveau d’un rat. Chaque fois qu’un faible courant électrique passait dans les fils, l’animal fabriquait de la dopamine. On a ensuite montré au rat qu’il pouvait lui-même produire ce faible courant électrique, et donc envoyer cette décharge de dopamine, en pressant un bouton. Personne n’aurait pu imaginer que les rongeurs allaient appuyer sur cette manette sans jamais s’arrêter, au point de refuser de se nourrir, de se reproduire et de dormir, jusqu’à ce que mort s’ensuive !

— Et on peut transposer cette expérience à l’humain ? questionna Grace, qui redoutait la réponse.

— C’est bien le problème, notre cerveau fonctionne exactement de la même manière : contrairement à la faim, à la soif ou au désir sexuel, notre goût pour la dopamine ne connaît pas de seuil de satiété. On en veut toujours plus. C’est cette vulnérabilité de la psychologie humaine que les fondateurs de ces applications comme Facebook, Instagram et autres exploitent avec une précision scientifique. D’où l’invention du like : on me félicite et paf ! dopamine. Un commentaire sous ma publication : les gens s’intéressent à ce que je poste, hop ! dopamine. Le message d’un inconnu qui veut vous parler en privé : je suis impatient de découvrir cette nouvelle interaction, tac ! dopamine. Les autres utilisateurs me demandent en ami : je deviens donc quelqu’un d’important, encore un shoot de dopamine. Facebook, et ses notifications rouge bonbon, a été conçu pour vous dire : il y a toujours une petite récompense à dénicher quelque part. Et si cette récompense n’arrive pas, alors vous allez ressentir le besoin de publier quelque chose. Non pas pour communiquer vraiment, seulement pour mendier quelques likes ou commentaires afin d’obtenir votre dose de… dopamine.

Grace n’utilisait pas Facebook ni Instagram, ni n’importe quel autre réseau dit social. D’abord, parce qu’elle était inspectrice de police, ensuite, parce qu’elle était bien la dernière personne sur terre à vouloir exposer sa vie privée, et enfin, parce qu’elle avait toujours perçu une forme de vacuité dans ces systèmes. Mais elle ignorait avec quel degré de perversion le réseau avait été conçu. Elle chercha le regard de Naïs, qui avait l’air étrangement absente. Était-elle déjà au courant de cette mécanique d’addiction ? Ces précisions lui étaient-elles inutiles ? À moins qu’elle n’attende que Neil leur explique concrètement comment faire tomber Olympe.

— C’est donc Olympe qui a fourni ces méthodes de conditionnement aux géants des réseaux ? demanda Grace pour encourager le savant dans ce sens.

Neil considéra ses deux interlocutrices d’un air triste.

— Non. Olympe est allé plus loin.

— Comment ça ?

— Eh bien, au bout d’un moment, l’humain se lasse de ce qu’il peut obtenir trop facilement. Une récompense trop prévisible procure moins de dopamine. Alors, le groupe d’ingénieurs d’Olympe dont Anton et moi-même faisions partie a mis au point un autre système. Une astuce si géniale, si perfide qu’elle est aujourd’hui utilisée par tous les réseaux sociaux, mais aussi les créateurs de jeux sur smartphone et tablette.

Le scientifique se leva pour prendre une boîte posée sur l’étagère de sa petite bibliothèque. Il l’ouvrit devant ses deux visiteuses et en sortit un téléphone portable.

— Dans notre centre de recherche de l’ancienne République soviétique de Géorgie, nous avons conduit plusieurs expériences dont je suis loin d’être fier.

Neil alluma son téléphone et lança une vidéo. Sur l’écran apparut l’image d’un laboratoire dans lequel on apercevait en arrière-plan des cages abritant des macaques. Puis la caméra s’orienta vers un spécimen qui fit froncer les sourcils à Grace. Le pauvre animal avait toute une série d’électrodes fixées à même le crâne.

— Ces capteurs enregistrent les messages électriques que le cerveau génère, et nous indiquent donc les zones sollicitées au moment de telle ou telle action. Ce qui nous permet de mesurer en direct la quantité de dopamine produite par le cobaye.

Le singe était assis sur un siège et, devant lui, se trouvait un verre en plastique muni d’une paille. Au-dessus était installé un distributeur de boisson équipé d’un gros bouton rouge.

— Au début de l’expérimentation, nous avons réglé la machine de telle sorte que chaque fois que le singe appuie sur le poussoir, du jus d’ananas, dont il raffole, coule dans le verre, expliqua Neil.

On voyait en effet l’animal l’enfoncer et obtenir sa ration, qu’il buvait avidement. Sur un écran fixé à côté était inscrite la dose de dopamine sécrétée par son cerveau, qui augmentait à chaque gorgée. Après avoir actionné le mécanisme trois fois d’affilée, le singe quitta son siège pour aller faire autre chose. Il y revint une heure plus tard et ainsi de suite.

— Voilà ce qu’il se passe si la dopamine est délivrée chaque fois que l’animal fait le bon geste. Il obtient sa récompense, ensuite il vaque à ses occupations et revient à la machine seulement quand il ressent l’envie d’une nouvelle dose de jus d’ananas. Mais maintenant, regardez comment il réagit si on triche et qu’on ne distribue plus la boisson chaque fois qu’il appuie sur le bouton, mais de façon aléatoire.

Le film le montra alors entrer dans le laboratoire, grimper sur la chaise et appuyer sur le bouton rouge comme il avait l’habitude de le faire. Le jus ne coula pas. L’animal parut surpris et tapa plus fort sur le poussoir. Toujours rien. Il s’acharna comme cela une bonne dizaine de fois et soudain, le précieux liquide se déversa. L’écran affichant le taux de dopamine indiqua un niveau de sécrétion bien supérieur à celui mesuré lorsque le jus était distribué de façon prévisible, à chaque pression. D’ailleurs, le singe s’empressa d’appuyer encore et encore, sans récompense, jusqu’à la trentième tentative, où il put de nouveau remplir son verre, provoquant une explosion du taux de dopamine.

— L’expérience dure plusieurs heures, commenta Neil d’une voix malheureuse. Le taux de dopamine n’est jamais redescendu, et le singe n’a plus quitté son siège, poussant frénétiquement le bouton. On avait rendu ce pauvre animal totalement esclave à l’aide d’une astuce cruelle mais imparable : la récompense aléatoire.

Fascinée, Grace avait pourtant besoin d’éclaircissement.

— Mais les humains comme les animaux sont logiquement plus heureux quand ils savent à l’avance comment ils vont se nourrir ou réaliser telle ou telle action nécessaire à la survie. Comment se fait-il que l’incertitude soit source de plaisir ? Ce devrait être le contraire, non ?

— Ce n’est pas l’incertitude en soi qui génère le plaisir. L’incertitude crée une situation d’attente et d’espoir si intense, que lorsque la récompense tombe enfin, le plaisir est démultiplié. Il suffit alors de bien doser doute et récompense pour rendre les gens accros à un jeu ou une application.

— C’est donc ce principe de récompense aléatoire qui se trouve au cœur des outils conçus par Olympe et qu’utilisent les géants du numérique ? demanda Grace.

— Oui. C’est Olympe qui leur apprend à introduire cette arnaque dans chacun de leurs produits. L’algorithme de Tinder, l’application de rencontres, vous promet de vous proposer des profils de personnes qui vous correspondent parfaitement. En vérité, le programme pourrait le faire en quelques secondes. Mais vous ne deviendriez pas accro, car vous auriez tout de suite votre récompense. Donc, Tinder introduit exprès un principe d’incertitude. Vous faites défiler les gens pendant disons dix secondes. Vous voyez quelques profils vaguement intéressants, d’autres qui ne vous attirent pas du tout, et puis, soudain, un profil que vous adorez ! C’était inespéré : shoot de dopamine. À partir de ce moment, vous vous dites que ce genre de récompense peut tomber n’importe quand. Vous allez donc faire défiler des profils encore et encore dans l’espoir de revivre cet état de satisfaction. Tinder n’est plus une application de rencontres, elle devient un jeu. Chez Olympe, on a d’ailleurs appelé cette méthode la gamification.

— Vous parliez de Facebook, tout à l’heure, le relança Grace. Ils utilisent le même principe ?

— Parfaitement. Son fil d’actualité pourrait beaucoup mieux cibler les informations qui vous intéressent, mais vous y passeriez moins de temps. Donc, en moyenne, pour cinq posts qui ne vous ciblent pas, vous en avez un qui tombe pile sur ce qui vous intéresse et vous apporte cette petite dose de satisfaction dopaminée. Comme pour Tinder, vous vous dites qu’une autre « récompense » peut arriver d’ici cinq ou dix pages. La gamification est enclenchée, et l’utilisateur se retrouve dans une spirale infernale. Quel que soit le réseau social grand public, c’est le même principe. C’est ainsi qu’on a calculé qu’un Européen fait défiler l’équivalent de cent quatre-vingt-trois mètres de pages par jour sur son téléphone. C’est… je ne sais pas… deux fois la hauteur de la statue de la Liberté à New York.

— C’est exactement le même principe que les machines à sous, conclut Grace.

— C’est tout à fait ça… sauf que toutes ces applications sont déguisées en outils censés vous rendre la vie plus facile, plus attrayante. Donc, c’est encore pire que les machines à sous, qui ont au moins le mérite d’afficher clairement leur fonctionnement aléatoire, et qui, je le précise, sont interdites aux mineurs.

Neil serra les poings.

— Parce qu’à mes yeux, le pire est là. La plupart des applications qui utilisent la gamification ciblent en priorité les jeunes. Elles les conditionnent dans des états d’alerte permanents, les poussent à commenter, aimer, ne pas aimer, critiquer sous une pression de la rapidité, à l’exact opposé de l’intelligence qui demande un temps de réflexion. On en fait des machines à clic dépourvues de discernement. Enfin, pas tous…

— Comment ça ? réagit Grace, qui repensait à cette mère qu’elle avait croisée avant-hier et dont le petit garçon avait les yeux rivés sur un téléphone.

— Vous avez constaté qu’Olympe joue sur tous les tableaux sans aucun scrupule. Vous savez donc ce qu’ils ont fait ? Ils ont créé aux États-Unis des écoles garanties sans écran. Pour qui ? Vous l’avez deviné : les enfants des dirigeants de toutes ces entreprises à qui Olympe vend ses technologies d’addiction. Des parents qui travaillent entre autres pour Facebook, Tinder, Snapchat et qui, en coulisses, disent, et je les cite, que leurs enfants ne sont pas autorisés à utiliser cette merde.

La boucle était bouclée, songea Grace. Mais il lui manquait encore un maillon du raisonnement.

— La plupart des applications que vous citez sont gratuites ; comment les entreprises du numérique gagnent-elles de l’argent et payent-elles donc Olympe ?

— C’est simple, plus vous passez de temps sur une application, plus vous interagissez avec elle, plus vous donnez de l’information à une entreprise : ce que vous aimez ou non dans la vie, les gens que vous fréquentez, votre niveau de langage, les endroits d’où vous vous êtes connecté, l’âge de vos enfants, vos peurs, vos espoirs. Ces données sont ensuite revendues à d’autres compagnies, qui vont s’en servir pour vous envoyer des publicités correspondant à votre profil. Voilà d’où vient l’argent. Imaginez une femme qui n’a presque aucun match sur Tinder, eh bien, cette information vaudra de l’or pour une entreprise qui propose des relookings, des stages de prise de confiance en soi, ou même des relations tarifées. Les géants du numérique gagnent ainsi des sommes folles sur lesquelles Olympe prélève un très gros pourcentage.

La voix de Neil retomba dans la cabine métallique. On n’entendit plus que le souffle du vent glissant sur la glace et s’infiltrant entre les amarres gelées du navire.

— Vous savez maintenant pourquoi Anton et moi avons décidé de fuir Olympe. Nous ne rêvions que de science, de découvertes, de progrès, d’éveil des intelligences. Alors, pour rien au monde, nous ne voulions être les artisans de l’anéantissement de notre civilisation.

Grace admirait le choix de ces deux hommes, qui les avait condamnés à l’exil à vie et, pour l’un d’eux, à la mort.

— Pourquoi ne dévoilez-vous pas tout ce que vous venez de nous dire sur Olympe à la presse ? Il faut que les gens sachent la vérité.

— Parce que, d’une part, il est beaucoup plus facile de tromper les gens que de leur expliquer qu’ils ont été trompés. Les humains n’aiment pas qu’on leur montre leurs erreurs, ils disent qu’on cherche à les culpabiliser, qu’on leur gâche leur plaisir et que l’on voit le mal partout. Si on avait retiré les jeux du cirque aux Romains sous prétexte de cruauté et d’abrutissement, cela aurait été la révolution…

— Essayez au moins… Vous n’avez pas accumulé toutes ces preuves pour ne rien dire. La faute serait tout aussi inexcusable !

— Vous avez pu constater le temps que j’ai dû prendre pour vous expliquer les coulisses de cette destruction intellectuelle ? Mais quel média le prendra ? Et encore, s’il n’est pas contrôlé par Olympe, qui me fera censurer pour « complotisme » ou incitation à la haine.

— Vous n’avez pas le droit de ne pas tenter.

Le scientifique toucha son front proéminent, l’air grave.

— Si je parle, on cherchera à savoir qui je suis et qui était Anton… et l’information fera passer mon message au second plan. Tout le monde ne parlera plus que de notre origine, je vivrai l’enfer et je deviendrai inaudible.

Grace inclina sa tête sur le côté, comme chaque fois qu’elle avait un doute sur les propos de son interlocuteur.

— Neil Steinabert.

Naïs venait de prendre la parole pour la première fois depuis leur arrivée. Grace la regarda avec étonnement. Qu’allait-elle dire après son long silence ?

Le savant considéra l’agente de la DIA, semblant savoir ce qu’elle allait demander.

— Alors, vous connaissez la vérité, vous.

— Vous aviez besoin de nous raconter tout ce que vous aviez sur le cœur. Mais maintenant, dites-lui, ajouta Naïs.

— De quoi parles-tu ? Tu me caches quoi ?

— J’avais besoin de le vérifier de mes propres yeux avant de t’en parler, Grace. Neil, dites-lui pourquoi vous êtes la propriété d’Olympe.

Le savant blêmit et regarda Grace, les lèvres tremblantes.

Загрузка...