À Carleton, dans le Minnesota, la cloche du collège retentit au sommet du bâtiment gothique de briques rouges. Quelques instants plus tard, les élèves commencèrent à sortir dans un brouhaha de discussions, pour se disperser sur les chemins sillonnant les espaces verts du campus fraîchement tondus et baignés de soleil. Au pied de la volée de marches de l’entrée, Grace guettait.
La plupart des jeunes collégiens se déplaçaient sans prendre garde à ce qui se trouvait devant eux, les yeux sur l’écran de leur téléphone. Chacun semblait répondre à ses obligations sur les réseaux sociaux, lorsqu’un des élèves interpella son groupe de camarades pour leur montrer quelque chose. Des exclamations de surprise, des rires et des interrogations fusèrent. D’autres se rassemblèrent pour voir ce qui déclenchait ces réactions, et consultèrent à leur tour leur portable. Bientôt, ce fut tout le campus qui regardait une vidéo que Grace avait vite reconnue en entendant certains extraits sonores.
En arrivant à l’aéroport de Minneapolis, elle avait posté le témoignage de Neil sur YouTube. Cela faisait à peine une heure, mais il comptabilisait déjà plus d’un million de vues et les sites d’information l’avaient immédiatement repris pour le rediffuser et en faire la une de leurs publications. Dans les commentaires, certains internautes expliquaient que la vidéo avait été retirée à plusieurs reprises du réseau, mais que, chaque fois, elle était relayée par d’autres personnes, si bien que ceux qui cherchaient à la faire disparaître n’y parvenaient pas. Et cette tentative de censure n’avait fait qu’attiser les curiosités.
Étonnée de voir que toutes ces jeunes personnes ne décollaient pas leur regard de l’écran malgré la longueur du témoignage, Grace reprit un peu espoir. Peut-être que le testament de Neil allait effectivement réveiller les consciences.
Elle sortit de ses pensées lorsqu’elle aperçut une belle adolescente quitter l’établissement avec un groupe d’amies. Grace la reconnut aussitôt. La jeune fille d’environ douze ans ne souriait pas, ne parlait pas, et ses camarades semblaient mettre un soin particulier à l’entourer. Elles aussi consultaient leur téléphone avec assiduité.
Grace s’approcha avec un sourire et de la bonté dans le regard.
— Bonjour, je m’appelle Grace Campbell, tu es bien Elena Conrad ?
La collégienne s’arrêta, avec la même expression que celle de sa mère lorsqu’elle était méfiante.
— Je peux te parler un instant ?
— Comment connaissez-vous mon nom ? demanda-t-elle, les sourcils toujours froncés.
— J’étais une amie de Naïs, ta maman.
Elena serra les dents et hocha le menton, le visage fermé.
— Je sais que tu ne la voyais pas souvent, et…
— … c’est pour ça que sa mort ne change pas grand-chose, asséna l’adolescente, en tournant les talons pour rejoindre ses copines.
Grace comprenait cette colère mêlée de peine. La jeune fille se protégeait comme elle pouvait.
— Elena, attends, ce que j’ai à te dire est important pour toi. Vraiment.
La collégienne sembla réfléchir et finit par faire signe à ses amies qu’elle les rejoindrait.
— Je vous écoute…, soupira-t-elle d’un air impatient, presque excédé.
— Je n’ai pas connu ta mère longtemps, mais nous avons traversé toutes les deux des épreuves qui, disons, accélèrent une relation. Et j’étais à ses côtés lorsqu’elle nous a quittés.
— Qu’est-ce que ça peut me faire ?
— Avant de mourir, elle n’a pu prononcer que quelques mots. Et ils ont été pour toi, Elena.
La jeune fille fronça de nouveau les sourcils, mais cette fois, Grace sut que c’était pour dissimuler son émotion.
— Elle m’a demandé de te dire qu’elle t’avait toujours aimée et que là où elle serait, elle veillerait toujours sur toi, comme elle aurait dû le faire en ce monde.
La mâchoire de l’adolescente se crispa, ses lèvres tremblèrent et ses yeux s’embuèrent.
Grace tira la photo élimée que Naïs gardait sur elle, et lui tendit.
— Si elle est dans cet état, c’est que ta mère la portait sur elle en permanence, où qu’elle soit. Elle ne m’a pas demandé de te la donner, c’est moi qui l’ai trouvée sur elle. Je pense que c’est bien que tu l’aies…
Au moment où Elena prit la photo entre ses doigts hésitants, de grosses larmes coulèrent et un sanglot étranglé s’échappa de sa gorge.
Grace ne put retenir son émotion.
Contre toute attente, l’adolescente se rapprocha de Grace, qui lui ouvrit ses bras. Elena s’y blottit en pleurant comme elle aurait dû le faire lorsqu’elle avait appris la mort de sa mère. Les deux êtres aimés de Naïs se réconfortèrent en silence, avec la seule tendresse de l’étreinte.
Quand Grace sentit qu’Elena commençait à s’apaiser, elle lui chuchota à l’oreille.
— J’ai un secret à te dire… mais tu dois me promettre de n’en parler à personne.
La jeune fille acquiesça.
— Cette vidéo qui contamine le campus, les États-Unis et bientôt le monde entier… et qui va peut-être ouvrir les yeux de millions de personnes esclaves, c’est grâce à ta maman qu’elle existe. Mais chut…
Elena se décolla doucement de Grace ; dans ses yeux rougis ne brillait plus seulement le chagrin. Comme une couronne de lumière émergeant de la mer, un éclat de bonheur luisait désormais dans son regard. Et de la joie s’esquissa au coin de ses lèvres.
— Tu peux être fière de ta maman, comme elle l’était, crois-moi, de toi.
L’adolescente était trop émue pour parler.
— Tu peux m’appeler quand tu le souhaites, Elena, je te promets que je serai toujours disponible pour toi. Toujours et tout le temps.
Grace lui tendit son numéro de téléphone, prit ses mains entre les siennes, et après lui avoir adressé l’un de ses doux sourires, elle se retira.
Le lendemain après-midi, elle était en route pour les Highlands. Elle voulait, ou plutôt elle devait, retourner sur les lieux où cette enquête avait commencé. Tout était allé si vite que ces derniers jours se voilaient parfois de la nébuleuse allure du rêve ou du cauchemar.
Quelques heures plus tard, elle aperçut le monastère en contrebas de la colline qu’elle venait de gravir, le visage fouetté par le vent, encore humide des embruns de la traversée. Le ciel frôlait de son gris d’acier les crêtes verdoyantes des reliefs aux arêtes noires et cassantes. Elle suivit le chemin funèbre jusqu’à l’ancestrale bâtisse aux pierres millénaires, se rappelant à quel point elle ignorait ce qui l’attendait lors de sa venue quelques jours auparavant. La lourde porte en bois s’ouvrit sur la silhouette encapuchonnée d’un moine. Il ne fallut pas longtemps à l’abbé Cameron pour qu’il dévoile son visage, les yeux emplis d’une joie sincère.
— Inspectrice Campbell… Dieu soit loué, vous êtes… vivante. Nos prières ont été exaucées.
Grace eut envie de le prendre dans ses bras. Le religieux dut le ressentir et posa pudiquement ses mains sur ses épaules avec un sourire chaleureux.
— Entrez, je vous en prie, mes frères seront heureux de vous revoir et de vous savoir en bonne santé. Venez.
À peine la porte fermée, dans l’antichambre aux voûtes gothiques, Grace retrouva l’atmosphère hors du temps qui l’avait tant marquée. Accompagnée de l’abbé, dont la robe frôlait les dalles dans un discret froissement d’étoffe, elle suivit le long couloir, revit les tableaux qui ne la quittaient pas du regard et déboucha sur le cloître, baigné d’une lumière grisâtre. Petit à petit, les souvenirs affluèrent, comme pour valider que tout ce qu’elle avait vécu était bien arrivé.
— Tout est terminé, finit-elle par dire à l’abbé. Personne ne reviendra vous importuner. L’assassin n’est plus de ce monde.
— Que Dieu ait pitié de son âme.
Alors qu’ils repassaient devant la chambre où le corps d’Anton Weisac avait été retrouvé, Grace s’arrêta. La porte était fermée, mais une odeur d’eau de Javel médicalisait l’air. Elle se revit arriver sur les lieux, trempée, sidérée devant le cadavre martyrisé de ce jeune homme dont le cerveau avait été arraché. Elle se revit hésitante, rongée par le doute sur sa capacité à résoudre une telle affaire.
Alors, elle sut qu’elle avait obtenu ce qu’elle était venue chercher en retournant dans cet endroit : non pas la certitude que tout ce qu’elle avait vécu était réel, mais la conviction qu’elle n’était définitivement plus la même femme que celle qui avait débarqué dans ce monastère en ce petit matin de tempête, comme elle l’avait entraperçu dans le bureau d’Elliot Baxter.
— Frère Cameron, je ne veux pas importuner vos frères dans leur étude et leur prière. Dites-moi seulement comment va frère Colin.
— Je comprends… Si vous voulez, il est dans sa chambre.
Grace acquiesça d’un signe de tête et ils rejoignirent les quartiers des moines, avant que l’abbé ne frappe à la porte.
— Frère Colin, vous avez de la visite.
Grace poussa lentement le battant et vit le moine allongé dans son lit lever vers elle son regard enfantin éclairé de reconnaissance. Il était encore pâle, mais il pouvait mieux bouger que lorsqu’elle l’avait laissé entre les mains du médecin chargé de lui enlever la balle qu’elle lui avait tirée dans la jambe.
Elle s’assit familièrement à côté de lui, sur le bord du matelas.
— Comment vous sentez-vous ?
— Lib… libé… libéré…, bafouilla-t-il.
Grace hocha la tête.
— Je suis profondément désolée de vous avoir infligé cette violente blessure, confessa Grace.
Frère Colin prit son souffle et parut s’apaiser.
— Vous m’avez sauvé la vie… Je prie pour vous tous les jours.
Grace lui sourit, une chaleur de bien-être emplissant sa poitrine, mais son visage se rembrunit vite.
— Ne priez pas pour moi, frère Colin… Si vous le voulez bien, priez pour un jeune homme mort en m’aidant dans mon enquête. Un jeune homme innocent qui avait la vie devant lui. Et qui n’aura pas eu…
Grace se ressaisit.
— Il s’appelait Yan, dit-elle.
— Je le ferai.
— Et si vos prières pouvaient accompagner une femme qui m’était… très chère, je vous en serais profondément reconnaissante. Elle s’appelait Naïs.
— Je prierai pour vous, pour Yan et pour votre amie Naïs. Soyez-en sûre. Je le ferai chaque jour, le temps qu’il faudra pour que vous trouviez la paix… et que… et que la culpabilité vous quitte pour de bon.
— Merci. Portez-vous bien, frère Colin. Je suis heureuse que vous vous sentiez libre.
Grace posa un instant sa main sur celle du jeune moine et se leva. Elle entendit alors Colin se redresser un peu plus dans son lit.
— Je ne sais si vous croyez en Dieu, inspectrice. Mais… mais lui croit en vous.
Grace sut tout de suite que cette phrase laisserait une marque indélébile en elle, mais elle était incapable d’en mesurer encore la portée.
— On verra. À un de ces jours, frère Colin, conclut-elle en quittant la pièce.
L’abbé la reconduisit à l’entrée du monastère. Il lui assura qu’elle serait toujours la bienvenue et qu’il y aurait toujours une chambre pour elle si elle voulait se retirer quelque temps.
Grace s’attarda une dernière fois dans le hall, admirant en silence ces murs définitivement imprégnés de la grande histoire. Elle entendit résonner les voix et les pas feutrés des fondateurs du plus ancien culte du christianisme d’Occident, elle imagina Macbeth contemplant la mer qui se jetait en contrebas de la falaise, quelques jours avant d’être enseveli dans le cimetière jouxtant l’ancestrale bâtisse. Et désormais, elle savait que le monastère d’Iona comptait parmi ses hôtes disparus le plus illustre des génies, Isaac Newton.
— Vous avez l’air pensive, inspectrice, dit l’abbé Cameron.
Grace hésita à lui confier qui était réellement Anton Weisac et quel privilège extraordinaire il avait eu d’échanger avec lui. Mais si par hasard, le secret venait à être éventé, des curieux viendraient défiler par centaines, et l’endroit perdrait son âme et sa sérénité.
— Vous vouliez me dire quelque chose ?
— Oui. Merci pour votre aide, frère Cameron. À un de ces jours.
Grace s’éloigna et reprit le bateau pour rentrer enfin chez elle.
Le soir même, elle montait les marches de son immeuble à Glasgow. Elle frappa chez son voisin, Kenneth Ghilchrist, qui la regarda avec la même expression qu’Elliot avait eue en l’accueillant. Puis il se reprit.
— Cela n’a peut-être pas grande valeur, mais qu’est-ce que je suis content de vous revoir, dit le vieil homme dans un élan de sincérité.
— Moi aussi, confessa Grace sans mentir.
Le retour à la normalité lui faisait du bien.
— Voici les clés de votre nouvelle serrure. La vitre du balcon a également été remplacée. Les factures sont sur votre table basse. Comme convenu, je n’ai touché à rien d’autre.
— Merci, Kenneth. Merci beaucoup. Je vous déposerai un chèque.
— Prenez soin de vous. Vous avez l’air fatiguée, mais… changée.
Grace sourit, salua le vieil homme et entra chez elle.
Elle referma la porte derrière elle et resta un instant sans bouger à observer son salon, ses meubles, ses livres. C’était si bizarre. Elle avait l’impression d’être partie il y a plusieurs mois et son propre intérieur lui paraissait presque étranger, comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre.
La tristesse et la culpabilité louvoyaient en elle, mais elle se sentait plus forte, plus libre. Les épreuves qu’elle avait surmontées, l’amour que Naïs lui avait accordé, les révélations astrophysiques dont elle avait été témoin, tout cela l’avait jetée dans une telle effervescence de vie et de savoir qu’elle se sentait grandie, confiante. Et par-dessus tout, il lui sembla qu’elle n’avait plus peur. Et ses crises de boulimie avaient l’air d’avoir disparu à tout jamais.
Mais cette transformation tiendrait-elle ? Il n’y avait qu’une seule façon de mettre cet espoir à l’épreuve.
Grace traversa son salon et écarta le rideau qui cachait la porte blindée. Elle était juste tirée, exactement comme la jeune femme l’avait laissée en partant.
Ce que personne ne devait voir ou savoir reposait à l’abri entre ces murs. Ce qui lui faisait le plus peur dans la vie se trouvait là, de l’autre côté de cette porte.
Son cœur battit plus fort, sa respiration se fit plus profonde. Grace joua longuement avec l’anneau qu’elle portait autour du pouce.
Puis elle posa sa main sur la poignée et, dans un élan de courage, elle entra.