En prenant soin de capturer tous les détails, Grace photographia consciencieusement le plan des Highlands, le tableau noir saturé de signes arithmétiques, ainsi que quelques pages du cahier de calculs ouvert sur le bureau.
Elle contempla pensivement ces lignes complexes, où se mêlaient des chiffres entre parenthèses, des fractions, des racines carrées, des lettres grecques et toute une autre série de sigles dont Grace ignorait la signification. La seule évidence qui lui sauta aux yeux fut la netteté de l’écriture : un tracé franc et sans rature d’un esprit fluide suivant avec confiance le chemin de sa solution.
Face à cette énigme, elle fut de nouveau confrontée à cette question qui revenait souvent au cours de sa vie : comment l’humanité pouvait-elle à ce point être divisée en deux ? D’un côté, les scientifiques et les techniciens dont le cerveau puissant perçait les lois de la nature à coups de calculs, d’expériences et d’intelligence.
De l’autre, les utilisateurs, les consommateurs comme elle, muets d’ignorance devant les formules mathématiques, la physique, la biologie et même les mécanismes des objets du quotidien. Parfois, elle s’amusait à imaginer qu’elle était téléportée au Moyen Âge, drapée de son arrogance de visiteur du XXIe siècle. Mais que serait-elle capable d’enseigner aux gens de cette époque ? Le vaccin contre la peste ? L’aspirine ? Avec quelle formule chimique ? Leur expliquerait-elle que la Terre tourne autour du Soleil et non l’inverse ? Mais comment le prouverait-elle ? Elle serait même incapable de dessiner le schéma de fabrication du vieux stylo à bille traînant au fond de sa poche, et le premier paysan venu lui enseignerait comment semer une graine alors qu’elle mourrait de faim sur le bord d’un chemin, son portable à la main.
Un tintement sonnant au loin à trois reprises la tira de sa réflexion. Elle reconnut la cloche d’entrée du monastère.
— Ce doit être les équipes de renfort, dit-elle à l’abbé qui l’observait depuis un moment avec insistance, en silence.
— Vous pensiez à quoi en étudiant les travaux d’Anton ?
Que j’appartenais à la partie dispensable de l’humanité, se dit Grace en son for intérieur. Mais elle opta pour une réponse plus pragmatique qui, en vérité, la perturbait tout autant.
— Je me demandais si ces travaux scientifiques étaient liés ou non à l’assassinat d’Anton Weisac.
— Et si c’était le cas ?
— Alors, l’affaire prendrait une tournure très inhabituelle par rapport à celles sur lesquelles j’ai enquêté jusqu’ici, conclut-elle en se baissant pour quitter l’atelier.
Elle se dirigea rapidement vers l’entrée du monastère aux côtés de l’abbé.
— Anton ne vous parlait pas de ce qu’il faisait ou cherchait dans ce bureau ?
— Non, jamais. Un jour, j’ai insisté, il s’est mis en colère et il m’a lancé que c’était dangereux pour la santé de l’esprit.
Grace hocha la tête ironiquement. Et dire qu’elle allait peut-être devoir percer le mystère de ces dangereuses recherches.
Mais elle n’eut guère le temps de songer à cette échéance. Ils avaient rejoint le hall d’entrée, et l’abbé ouvrait déjà la porte aux nouveaux arrivants.
Onze heures et demie du matin venaient de sonner quand le médecin légiste Murray entra et serra la main de Grace. D’une cinquantaine d’années, de rares cheveux aplatis en vaguelettes sur une tête un peu trop large pour son corps, il adressa un rapide salut à l’abbé de sa bouche tordue.
— Ah, quel temps ! À croire que la venue dans un monastère nécessitait la commémoration du Déluge ! lança-t-il en secouant les manches de sa parka ruisselante de pluie. Où se trouve le corps ?
— Je vais vous y conduire, répondit Grace, qui perçut l’inconfort du religieux face à cet homme trop habitué à la mort pour encore s’en émouvoir.
Le légiste était accompagné de deux membres de la police scientifique – un jeune homme roux et une femme plus âgée aux cheveux très courts –, ainsi que de quatre officiers. Grace les salua et distribua les responsabilités de chacun. Elle posta un officier dans le hall d’accueil du monastère, en lui demandant de ne laisser sortir personne, un autre à l’entrée des quartiers des moines, pour s’assurer qu’aucun d’eux ne regagnerait sa chambre avant l’inspection par les techniciens scientifiques, le troisième devant la cellule de la victime et le dernier dans l’infirmerie, à qui elle confia une mission plus précise.
— Votre nom ?
— Hamilton.
— Bien, officier Hamilton, soyez très attentif, le moine que le médecin est en train de soigner a voulu se suicider. Je ne veux pas vous voir venir m’annoncer que le principal témoin de cette affaire s’est donné la mort. Et appelez-moi dès qu’il sera réveillé.
Le policier acquiesça et tendit une sacoche à Grace.
— Vous aurez besoin de cet ordinateur pour le portrait-robot. Il est équipé d’un système téléphonique directement relié aux équipes de profilage de Glasgow.
— Déposez-le dans l’infirmerie. Merci.
L’officier obtempéra et partit prendre son poste sur les indications de l’abbé.
— Pourquoi ce témoin est-il à l’infirmerie ? demanda Wallace Murray en fronçant ses petites narines pour relever ses lunettes. Il y a eu du grabuge ?
Grace hésita.
— J’ai été contrainte de lui tirer dessus pour l’empêcher de sauter du haut de la falaise.
Le légiste ouvrit une bouche ronde.
— Ah, bah ça, alors ! C’est bien la première fois que j’entends une chose pareille. Sous votre allure débonnaire, vous avez un sacré cran, inspectrice ; à moins que vous ayez commis une bavure que vous voudriez dissimuler avec un pieux mensonge…
Grace le regarda en haussant légèrement un sourcil, avec un air mêlé de mépris et d’indifférence.
— Bien, bien… Je disais ça par respect pour notre code éthique, mais je sais que le terrain nécessite parfois certains ajustements si l’on veut accomplir la mission pour laquelle on est payés. N’est-ce pas ?
Elle ne répliqua rien, laissant l’homme avec son embarras. Puis, elle conduisit le groupe à travers les dédales du monastère.
Une fois devant la chambre d’Anton, les deux membres de la police scientifique s’équipèrent de leur blouse stérile. Le légiste les imita.
— Vous venez avec nous ? demanda-t-il en ajustant une charlotte sur sa large tête.
— Non, j’ai des éléments à vérifier à l’hôtel de l’île. Je vous rejoindrai plus tard. Vous avez mon numéro. Frère Cameron, je vous confie le soin de conduire les techniciens de la police scientifique dans chacune des chambres des moines et partout où ils le désireront.
— Oui, comptez sur moi.
Juste avant de tourner les talons, Grace sentit le regard inquiet de l’abbé peser sur elle. Comme s’il redoutait ce qu’elle allait apprendre en se rendant à l’hôtel.