L’OBSTINATION OU LE RENONCEMENT
Enfin, le héros sait renoncer. Nous autres, pauvres humains avides d’honneurs et de lauriers, négligeons férocement un trésor : la bonne vie douce, simple, paisible. Celle qui est là, disposée sous notre regard et dont on mesure la valeur au vide qu’elle laisse en s’échappant. Quand nous la possédons, nous ne la voyons pas. Quand nous l’avons perdue, nous la pleurons.
La bonne vie, celle décrite par Ulysse en quelques vers devant le roi phéacien :
Croyez-moi en effet, il n’est pas de meilleure vie
que lorsque la gaieté règne dans tout le peuple,
que les convives dans la salle écoutent le chanteur,
assis en rang, les tables devant eux chargées
de viandes et de pain, et l’échanson dans le cratère
puisant le vin et le versant dans chaque coupe :
voilà ce qui me semble être la chose la plus belle.
(Odyssée, IX, 5-11.)
Parfois, même le plus absolutiste des héros conviendra que « rien ne vaut la vie ». « Rien ne vaut la vie, rien ne vaut la vie », ce rien ne vaut la vie rappellera aux nonagénaires une chanson de plage qui eut sa gloire dans un siècle passé... Mais avant d’avoir été un tube, cette phrase fut prononcée par Achille alors qu’il refusait toujours d’aller au combat encore drapé dans sa fâcherie :
Rien ne vaut la vie, pas même les biens qu’on raconte
s’être entassés jadis dans Troie, dans la ville opulente.
(Iliade, IX, 401-402.)
Plus loin, le héros ajoute :
Seule la vie ne revient pas ; on ne peut la reprendre
ni la ravoir, quand elle a des dents franchi la clôture.
(Iliade, IX, 408-409.)
L’Odyssée n’est-elle pas l’immense et simplissime effort d’un homme qui aura conquis des murailles, goûté à tous les fastes, vécu toutes les aventures et voudrait bonnement recouvrer la valeur de la vie et vieillir doucement « le reste de son âge » dans son palais reconquis ? L’héroïsme, parfois, fatigue le héros. Il aspire à rentrer.
Les Stoïciens enjoindront de vénérer chaque instant de la vie comme une dernière gorgée. Cette suite d’heures modestes pèse plus lourd dans la balance du destin que les jours splendides dans la conversation des dieux et le choc des armes.
Hélas ! nous sommes nombreux, vous, moi, lecteurs d’Homère, à ne pas comprendre cela, à savoir que nous ne le comprenons pas et que nous le comprendrons trop tard. Nous avons besoin de traverser les mers, de décrocher les lunes, de bouffer toutes les routes. Et, une fois passé les caps, nous saisissons que notre bien se tenait là, à portée de regard. L’intelligence eût consisté à désirer ce que l’on possédait déjà. Trop tard ! Enfuie, la vie !
Homère évoquera ce déchirement tout au long des poèmes. Ulysse, Achille, Hector sont l’incarnation de l’homme écartelé entre l’appel du grand large et le destin de l’homme d’intérieur. Faut-il se construire une légende ou jouir de ses petits plaisirs ? Fabrice del Dongo se le demandera au début de ses cavales, sur les bords du lac de Côme. Joseph Kessel résumait ce débat par l’impossibilité de trancher entre « l’arrêt et le mouvement ». On pourrait formuler le tiraillement de mille manières : que faut-il viser ? Le lit conjugal ou l’aventure, les pantoufles ou le cheval de course, la table d’orientation ou la table de chevet, les cartes marines ou les cartes de bridge, le pyjama ou le gymkhana, une femme ou les flammes, les enfants sages ou les chevaux sauvages ?
Pour les Grecs homériques, les termes de l’équation sont la bonne vie d’un côté ou le renom de l’autre.
Andromaque, la femme d’Hector, comprend avant tout le monde que ce choix est la question cruciale. Elle supplie Hector :
Insensé, ton ardeur te perdra ! Sans pitié tu négliges
et ton enfant petit, et moi, ton épouse dolente,
bientôt veuve de toi : les Achéens tous ensemble
viendront t’occire sous peu.
(Iliade, VI, 407-410.)
Elle a pressenti la mort de son mari. Se souviendrait-on de son nom qu’il ne goûterait jamais plus le bonheur de serrer son fils dans les bras. Quand les guerriers comprennent l’intuition d’Andromaque, il est déjà trop tard. Que dira Ulysse à son porcher en rentrant à Ithaque :
Car moi aussi j’ai habité heureux parmi les hommes
une riche maison, et je donnais souvent ainsi
aux vagabonds, sans demander leur nom ni leurs besoins ;
j’avais des serviteurs par milliers, et toutes ces choses
par quoi les hommes vivent bien et sont appelés riches.
Mais Zeus m’a dépouillé : il le voulait sans doute ainsi...
(Odyssée, XVII, 419-424.)
Et qu’avoue Ménélas à Télémaque quand le jeune fils d’Ulysse vient lui rendre visite pour lui demander conseil :
j’ai longuement souffert et j’ai perdu une maison
confortable, avec tout ce qu’elle contenait.
J’aimerais mieux aujourd’hui n’avoir que le tiers de tout
cela, et que fussent vivants les guerriers qui périrent
dans la plaine de Troie, loin d’Argos et de ses chevaux...
(Odyssée, IV, 95-99.)
Mais le plus déchirant de cette contrition existentielle viendra d’Achille. Ulysse le rencontre au fond des Enfers et imagine le flatter en lui assurant que sa mémoire est glorifiée.
Le spectre d’Achille flottant dans les vapeurs lui assène qu’il a tort :
Ne cherche pas à m’adoucir la mort, ô noble Ulysse !
J’aimerais mieux être sur terre domestique d’un paysan,
fût-il sans patrimoine et presque sans ressources,
que de régner ici parmi ces ombres consumées...
(Odyssée, XI, 488-491.)
Héros, bourgeois, anges, démons, hommes de plein soleil et ronds-de-cuir de l’ombre, faites attention ! prévient Homère. Ne cherchez point à trop réussir votre mort. Sous peine de rater ce qui la précédait et qui n’est pas négligeable... la vie !
Brave, beau, harmonieux, fort, renommé, prêt à renoncer à une vie de café, comme disait Stendhal pour qualifier l’existence facile : tel est le héros grec. Peut-être à se hisser trop haut regrettera-t-il un jour de n’avoir pas su apprécier sa dernière matinée de printemps. Un héros est l’homme de l’éclat. Son plastron de gloire sera peut-être un jour baigné de ses larmes.