XXXII MAGALI

À l’entrée de Ségalens, introduit par un valet de chambre, Max Pontaives se souleva sur un coude et dit:


– Un verre, Justin.


Puis il retomba indolemment sur ses coussins. Le valet apporta le verre demandé, plaça devant Ségalens, qui s’était assis, un guéridon sur lequel il disposa tout ce qu’il faut pour boire et fumer, le tout sans bruit. Il y eut entre les deux jeunes gens quelques minutes de silence. Puis, Pontaives, de sa voix la plus nonchalante, demanda:


– Quelle diable de figure avez-vous là? Vous êtes tout pâle, mon ami.


– Je m’ennuie, dit Ségalens.


– Pourquoi vous ennuyez-vous, vous?


– Parce que j’aime une jeune fille et qu’elle a disparu.


– Toutes les chances! s’écria Pontaives. Et vous vous plaignez?


– À propos. Et l’Informateur?


– Eh bien! j’ai vu M. Champenois, qui est un homme tout rond en affaires. Je lui ai exposé mon désir de faire une série de reportages sur les bas-fonds parisiens…


– Tiens, dit Pontaives, c’est une idée, ça! Pas neuve, mais enfin, ce sera une occasion pour vous de vous distraire, je vous accompagnerai… mais je vous préviens que la chose a été faite déjà.


– Oh! il ne s’agit pas de faire une tournée de grands-ducs. Je veux voir de près la pègre parisienne, me mêler à elle, vivre de sa vie, palpiter de ses émotions…


– Vous vous ferez tuer.


– On n’est jamais tué qu’une fois, dit Ségalens. Est-ce que ma tournée vous séduit toujours?


– Plus que jamais! Mais, puisque nous devons courir ensemble les mauvais lieux, commençons par l’Opéra.


Les deux jeunes gens sortirent en se donnant le bras, dînèrent sur le boulevard et passèrent la soirée à l’Opéra. Pendant le dîner, Ségalens avait raconté à son ami l’histoire de son amour et la disparition inexpliquée de Marie Charmant, puis son désespoir, sa folle tentative de suicide et le sauvetage de Pierre Gildas.


– Et qu’est devenu l’homme? demanda Pontaives.


– Il est chez moi.


– En sorte qu’en ce moment vous recelez un repris de justice? joli, peut-être…, mais dangereux!


– Enfin, cette petite bouquetière que vous adorez, si elle a disparu, c’est que quelqu’un avait intérêt à sa disparition. Avez-vous une idée là-dessus?


– Aucune. J’en suis réduit à me fier au hasard.


Après l’audition de Lohengrin, les deux amis s’en allèrent souper au plus proche café.


Le café était divisé en deux parties: une avant-salle de plain-pied avec le boulevard des Italiens, et une arrière-salle plus élevée où l’on accédait par un double escalier de quelques marches. Chacun de ces deux escaliers était encadré de hautes colonnes d’un bel effet décoratif. Il va sans dire que les deux salles étaient occupées par une double foule de soupeurs parmi lesquels évoluaient quelques jolies filles toutes prêtes à accorder leur amour au plus offrant et dernier enchérisseur.


Pontaives et Ségalens s’étaient placés à une petite table de l’avant-salle; et Ségalens revenait pour la dixième fois sur le sujet qui lui tenait tant au cœur, lorsque Pontaives s’écria:


– Oh! la belle enfant!… regardez donc!…


Ségalens se retourna: une jeune femme descendait lentement l’un des deux escaliers. Elle portait avec une naïve élégance un costume de satin gris perle, et sa tête fine, délicate, un peu pâle, se dressait harmonieusement sur des épaules parfaitement modelées, émergeant de la blancheur d’un «boa» en plumes jeté sur ses épaules.


– Voilà qui est particulier, dit Ségalens après une seconde d’attention.


– Quoi donc? fit Pontaives en continuant à fixer la jolie inconnue avec une attention et peut-être une émotion qui démentait son scepticisme de parade.


– Vous connaissez l’histoire du marquis de Perles?


– Oui, eh bien?…


– Eh bien! la petite Magali en question est devant vous! Pauvre petite! Elle aura eu assez de la misère et à pieds joints, elle a sauté dans le ruisseau…


Pontaives avait étouffé une exclamation de surprise. La jeune femme, de sa marche onduleuse et traînante, se dirigeait vers la porte.


Au moment où elle passait prés de la table, Pontaives se leva, la toucha au bras, et dit:


– Voulez-vous me faire le plaisir de boire avec moi une coupe de champagne?


Magali considéra le jeune homme, puis, souriante:


– Je veux bien, dit-elle, à condition qu’il y ait des écrevisses pour me donner soif.


Et Magali s’assit tranquillement, avec cette indifférence de la professionnelle qui accomplit son devoir sans enthousiasme. Pourtant, comme Pontaives, stupéfait de se sentir presque trembler, la regardait en silence, elle ajouta:


– Vous êtes gentil de m’inviter. J’allais me coucher. Les hommes me dégoûtent ce soir…


Cette amère et brutale sortie, le ton de morne indifférence, l’avidité avec laquelle elle vida coup sur coup les verres de Pontaives et de Ségalens formaient un étrange contraste avec la joliesse de cette figure délicate.


– Pourtant, fit Pontaives d’une voix où Ségalens surprit une sorte de tremblement imperceptible, pourtant, jolie comme vous l’êtes…


– Jolie? interrompit la jeune femme. Pas de boniment, mon cher monsieur, ou je m’en vais… Je vous dit que les hommes me dégoûtent ce soir…


Et elle commença à fourrager dans le buisson d’écrevisses qu’on venait de déposer sur la table.


– Madame ne croit pas à l’amour, dit Ségalens. Elle a bien raison. Je connais une pauvre fille, belle, sage, qui sans doute eût été heureuse si elle n’avait eu la mauvaise chance de rencontrer un homme qui…


– Qui l’a plaquée après lui avoir juré toute sorte d’amour, dit Magali. On connaît ça. C’est notre histoire à toutes. Ma foi, non, je ne crois pas à l’amour. Et puis, quand j’y croirais…


Nous devons dire que si Ségalens connaissait Magali, tout au moins de vue et pour avoir entendu raconter son aventure, Magali ne le connaissait nullement.


– Alors, vous, reprit-elle en fixant Pontaives, vous y croyez à l’amour?


– Quelquefois… ce soir, par exemple.


Et vous? ajouta-t-elle, en se tournant vers Ségalens.


– Toujours.


– Toujours! murmura-t-elle. Toujours… jamais! Pile ou face! Il y en a à qui ça réussit. Il y en a qui y trouvent la mort. Chacun son lot. Moi, je n’ai pas gagné à la grande loterie!


Elle buvait coup sur coup, et ses yeux commençaient à devenir hagards.


– Et encore, ajouta-t-elle, je n’ai pas à me plaindre. J’ai eu de la chance. Je suis tombée tout de suite sur un type qui me fait cinquante louis par mois… et qui n’est pas gênant.


Pontaives sentit son cœur se serrer.


Magali se mit à rire du rire épais de l’ivresse et pourtant elle demeurait jolie à ravir, d’une instinctive élégance. Ségalens la considérait avec une indicible tristesse.


– Ah! mais dites donc, s’écria Magali, vous n’êtes pas d’une gaieté folle, tous deux!


– Et vous! dit Ségalens, osez donc dire que vous êtes gaie! Voulez-vous que je vous dise? vous n’êtes pas taillée pour ce que vous faites. Vous regretterez le temps où vous ourliez à la machine des douzaines et des douzaines de mouchoirs pour un patron qui vous payait mal. Car, alors, vous aviez encore des illusions. Et ce sont ces illusions perdues qui mettent une aube de rêve dans vos jolis yeux. Pauvre petite, vous voudriez aimer encore…


Magali avait un instant baissé la tête. Son sein s’était oppressé. Mais tout à coup un éclair jaillit de ses yeux, et, d’une voix presque rude:


– Vous vous trompez, dit-elle. J’aime la richesse, j’aime le luxe, voilà tout. J’adorerais avoir des bijoux. Je voudrais mon petit hôtel et ce qui s’ensuit. Voilà mon ambition.


Tout bas, elle ajouta:


– Malheur au premier millionnaire qui me tombera sous la main!


– Voulez-vous me permettre de venir vous voir? demanda brusquement Pontaives.


– Tant que vous voudrez, fit-elle tranquillement. Rue du Helder, 139. Excepté les lundis et vendredis. Bonsoir, monsieur, je vais me coucher… toute seule! ajouta-t-elle avec un sourire à l’adresse de Pontaives.


Elle se leva en reculant sa chaise.


À ce moment, un homme qui venait d’entrer passait lentement prés d’elle, un homme aux cheveux noirs luisants, à la cravate éclatante, aux doigts ornés de bagues.


La chaise le heurta.


– Tu ne peux donc pas faire attention! gronda l’homme.


– Insolent! fit Ségalens debout au même instant.


– Qu’est-ce qui vous prend, vous? fit le rasta.


– Vous tutoyez une femme qui est avec nous, et je dis que vous êtes un grossier personnage, dit Ségalens.


Pontaives, agité de sentiments confus, pâle et nerveux sans savoir pourquoi, demeurait à sa place, étourdi, non pas de l’incident banal, mais de ce qu’il éprouvait.


– Fichez-moi donc la paix, refit le rasta. Je tutoie Magali parce que j’ai couché avec elle… Et puis, si ça ne vous plaît pas, mon petit monsieur…


L’homme leva la main en ricanant.


Mais il n’eut pas le temps d’achever le geste. D’un mouvement rapide, Ségalens se porta en avant et, d’une main, saisit l’homme à la gorge, tandis que, de l’autre, il l’empoignait en pleine poitrine. D’une violente saccade, il poussa l’homme vers la porte… En quelques pas, ce groupe eut atteint la porte du café, qu’un garçon s’empressait d’ouvrir.


Le rasta roula sur le trottoir, et, ramassant son chapeau, il se releva en bégayant:


– Vous aurez de mes nouvelles!…


Laissant le rasta, blême de rage s’éloigner en grognant des menaces, Ségalens rentra paisiblement dans le restaurant où il devint le point de mire de tous les regards.


– Monsieur, lui murmura Magali, je ne suis qu’une pauvre fille. Ce qu’il y a d’atroce, voyez-vous, c’est l’insulte de l’homme. Nous vivons dans l’insulte, nous autres. Je voudrais pouvoir vous remercier… mais comment? Oh! si le hasard voulait que vous eussiez besoin de moi!… S’il y avait au monde un service que je puisse vous rendre!…


Elle tremblait! Des larmes brillaient au bord de ses cils.


Elle baissa les yeux.


– Mais sans doute que je vous offense en vous disant que vous pourriez jamais avoir besoin de moi!…


– Non, mademoiselle, fit doucement Ségalens, vous ne m’offensez pas, vous me faites plaisir, voilà tout.


– Bien vrai!… Vous ne me méprisez donc pas, vous?


– Et pourquoi donc?… Mais j’y pense! fit-il tout à coup en se frappant le front. Oui, il y a peut-être un service que vous pourriez me rendre…


– Oh! si cela était! murmura ardemment Magali.


– Ma foi, tenez! service pour service, nous serons quittes. Pourriez-vous pendant quelques jours donner l’hospitalité à un malheureux homme digne de pitié, je vous assure. Il est chez moi. Il a voulu se tuer… par misère, sans doute. Il en est réchappé par miracle. Or, cet homme, ce malheureux, mademoiselle, a besoin de se cacher quelque temps… jusqu’à ce que je lui aie trouvé quelque part en province une occupation qui le fasse vivre. Chez moi, il est aussi peu caché que possible… et, en outre, je ne sais trop pourquoi, il est inquiet et sombre au delà de toute expression… il écoute, il tremble…, il semble redouter je ne sais quel voisinage…


– Où est-ce, chez vous? demanda Magali.


– Faubourg Saint-Honoré, fit Ségalens avec un sourire.


– Et cet homme, comment s’appelle-t-il?


– Je l’ignore. C’est un malheureux, voilà tout. Il n’a pas de nom. Il est le Malheur, et vous serez la Pitié. Voulez-vous?


– Si je veux! s’écria Magali rayonnante. Vous pouvez me croire. Tout ce que vous me dites me met au cœur une joie et un orgueil que je ne connaissais plus depuis longtemps.


– Ainsi, dès demain, je vous amène ce malheureux?


– Quand vous voudrez! Il sera chez moi comme chez vous, aussi longtemps que vous voudrez.


– Je demande à entrer en tiers dans ce sauvetage, dit Pontaives en reprenant avec effort son sourire de Parisien sceptique. Mon ami fournit l’homme. Mademoiselle fournit le logis. Moi, je fournirai la dépense… Oh! ajouta-t-il, vous n’allez pas me refuser cela?… Tenez, mademoiselle, permettez-moi…


Il tira une bague de son petit doigt et la tendit à Magali qui, soudain rouge de plaisir, la saisit en s’écriant:


– Oh! le beau brillant!…


– Portez-le en souvenir de moi!…


Le diamant valait deux cents louis. Magali, quelques instants, en admira le feu et la limpidité, puis elle le passa à son doigt. Cinq minutes plus tard, ils sortirent tous trois.


Au moment de les quitter, elle leur tendit à chacun une main. Ségalens serra la main qui lui était offerte. Max Pontaives déposa sur celle qu’il tenait entre ses doigts un baiser dont la ferveur le fit tressaillir lui-même.


Magali soupira, et son dernier regard fut pour Ségalens.

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