LXIV LES DAMNÉS

L’auto qui emportait Gérard avait filé par le boulevard des Capucines et s’était rapidement perdue dans le flot des véhicules.


Devant la Madeleine, Gérard fit stopper, descendit et régla le chauffeur.


Gérard contourna la Madeleine. Là, il héla une autre auto, et lui donna l’adresse de l’hôtel de Pierfort. Et alors, toute sa force tomba. Il s’effondra sur les coussins, la tête dans ses mains, tamponna sa bouche avec son mouchoir, le regard sanglant, sans une larme, étouffant les hurlements de sa douleur et de sa terreur inextricablement mêlées à ce moment. Sanglots sans larmes, imprécations, rugissements de désespoir tout cela se mêlait dans sa conscience, tandis qu’éperdu, le crâne dans les deux mains serrées comme des étaux, il tentait le suprême effort pour se dominer, tâcher de trouver une voie…


– Morte!… Morte!… Que faire maintenant?… Et moi?… Oh! demain, c’est l’arrestation!… Cet homme, ce mouchard m’a reconnu!… Je suis perdu!… Lise! Lise! comme je t’aimais!… Pour moi! morte en se jetant au-devant du coup!… La Cour d’assises! Je serai condamné à perpétuité, c’est sûr!… Le bagne! oh! le bagne!… Misérable!… ose donc te dire la vérité!… Le bagne, c’est encore la vie! c’est encore la possibilité du salut!… C’est la guillotine! c’est le bourreau qui m’attend!… Oh! ma Lise adorée! C’est fini! plus d’amour, plus rien, je ne te verrai plus!… Le couperet! le hideux couteau sur ma nuque!… Non! non!… je veux vivre, moi!… Vivre! vivre encore!…


Et ce terrible effort qu’il faisait pour se calmer, il parvint enfin à le réaliser. Cela tenait dans cette pensée qu’il se répétait avec l’obstination de la folie:


– Je pleurerai plus tard; maintenant je veux sauver ma peau…


Lorsqu’il descendit devant l’hôtel, lorsqu’il pénétra chez lui, il était livide sans doute, mais sous les fards dont il se «camouflait», cette lividité même n’était pas apparente. Les domestiques ne remarquèrent rien d’anormal, sinon qu’il rentrait sans Madame.


Seul, Pierre Gildas s’aperçut que ses mains tremblaient fébrilement.


Gérard alla d’un pas ferme jusqu’à la chambre qu’avait occupée Lise, et où il mettait les pieds pour la première fois. Sur la cheminée, il prit une photographie dont on avait apporté les épreuves la veille même. Lise y était admirablement ressemblante. Gérard plaça le carton dans sa poitrine, sans s’arrêter à le regarder, et se rendit dans sa chambre. En quelques minutes, il revêtit un costume de voyage. Puis il alla à une petite armoire secrète qu’il avait fait pratiquer dans le mur. Il l’ouvrit violemment. Il y avait là de l’or, des billets de banque, environ trois cent mille francs. Il entassa le tout dans ses poches, poussa un rauque soupir, jeta un regard de morne désespoir autour de lui et se dirigea vers la porte…


À ce moment, cette porte s’ouvrit d’elle-même. Gérard demeura sur place, hébété, foudroyé…


Adeline de Damart était devant lui!…


Adeline repoussa la porte derrière elle, et s’y adossa. Une minute, toute une longue minute, immobiles tous deux, ils s’étreignirent du regard. Gérard, d’un geste lent, très précis, presque mécanique, sortit un revolver de sa poche et l’arma.


Son bras se leva avec la même implacable lenteur…


À ce moment, Adeline s’avança vers lui, les lèvres entr’ouvertes par le dernier sourire de sa passion, les yeux noyés d’amour, la gorge haletante… D’un coup sec et violent de ses griffes, elle déchira son corsage, mit son sein à nu, et les deux mains crispées sur l’étoffe des deux côtés de la poitrine, d’une voix infiniment douce, elle dit:


– Tue-moi, Gérard… il me sera doux de mourir en te disant je t’aime!…


Il la tenait sous son revolver. Elle ne baissait pas les yeux. Elle était, à ce moment, d’une beauté tragique, et il y avait une magnifique impudeur jusque dans son geste de mort…


Lui, les yeux hagards, la face contractée, ne tirait pas…


– Eh bien?… Tue-moi!… Mais tue-moi donc!… Je suis venue pour ça… Je veux mourir par toi… Ce sera notre baiser, Gérard.


Il ne tirait pas. Lentement, son bras retombait. Sur son visage convulsé, Adeline lut qu’il se livrait à quelque terrible réflexion.


Et elle tressaillit d’un espoir insensé! Elle palpita sous cette pensée que Gérard hésitait à la tuer… que, peut-être, il avait pitié d’elle… que, peut-être, maintenant que l’autre était morte, il allait se mettre à l’aimer!…


Simplement, Gérard songeait ceci:


– Si je fais feu, les domestiques vont accourir. Dans une heure, dans quelques minutes peut-être, les roussins seront ici… La tuer d’un coup de couteau? Et si elle lutte? si elle crie?… Je la tuerai, oui!… Mais pas ici… Allons, viens!


Il crut avoir prononcé le dernier mot en lui-même, comme le reste.


En réalité, il le dit tout haut.


Adeline bondit.


– Je suis sauvée! rugit-elle au fond d’elle-même.


«Gérard! Gérard! mon Gérard!… tu me pardonnes!…Écoute, je veux te dire… il faut que je t’explique…


– Plus tard… dit Gérard, sans la repousser.


À la hâte, il allait chercher un grand manteau qui avait servi à Lise. Et, sans hésitation, il le jetait sur les épaules d’Adeline. Elle s’en enveloppait tout entière.


Elle tremblait. Elle murmurait des mots sans suite.


– Partons, dit Gérard.


– Oui, oui, partons!…


Ils gagnèrent le grand salon du rez-de-chaussée. Gérard s’y arrêta un instant.


– Il faut tranquilliser ces gens-là, pour qu’ils ne me filent pas, murmura-t-il en frappant sur un timbre.


L’intendant apparut.


– Monsieur Florent, dit Gérard avec un calme certainement digne d’admiration, avez-vous de l’argent?


– Oui, monsieur le comte.


– Bien. Vous licencierez la maison demain, et vous réglerez tout ce qu’il y a à régler. Le surplus sera pour vous. Je m’absente. Dans une heure, j’aurai pris le train pour Cologne. Je ne reviendrai que dans deux ou trois mois.


Pierre Gildas, pensif, l’examinait avec une profonde attention.


Gérard se dirigeait vers la porte, après un signe d’adieu. Brusquement, il revint sur ses pas. Et, à ce moment, il eut peut-être la seule pensée honnête qu’il eût eue de sa vie.


Il se pencha à l’oreille de l’intendant et, très bas, murmura:


– Pierre Gildas, vous m’avez bien servi… je vous préviens que, cette nuit, dans quelques instants, peut-être, l’hôtel va être envahi par la police…


Dehors, sur l’avenue déserte, Adeline reconquit tout son sang-froid. Au moment où Gérard hélait un taxi, elle le saisit par le bras, et dit:


– Gérard, j’ai environ dix-huit cent mille francs en billets et or dans ma chambre, à l’Impérial-Hôtel…


Gérard tressaillit. Il eut une seconde d’hésitation.


Puis, il murmura simplement:


– Nous tâcherons plus tard de recouvrer cette somme. Maintenant, c’est impossible. L’hôtel que tu habitais doit être surveillé. D’ailleurs, j’ai de l’argent sur moi. Assez pour que nous puissions vivre un an tranquille. Après, nous verrons…


Adeline se sentit frémir jusqu’au fond de l’être…


Gérard fit stopper le taxi devant cet hôtel de la gare Saint-Lazare où déjà il avait passé une nuit, et il demanda deux chambres, en recommandant au garçon de le réveiller pour l’heure du rapide de Bretagne.


Ni Adeline ni Gérard ne se couchèrent pourtant. Elle avait trop à songer, et lui était aux aguets. Mais elle profita de ces quelques heures pour arranger sa toilette de façon qu’elle ne fût pas remarquée.


À l’heure du train, Gérard monta à l’immense salle des Pas-Perdus, et dit à Adeline:


– Va prendre les deux billets pour Brest. Inutile qu’on me voie…


Une demi-heure après, le rapide de Bretagne emportait Adeline et Gérard vers le château de Prospoder… vers leur destinée suprême!…

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