LIV CHARLOT

Ce soir-là, dans un petit salon ouvrant sur la salle des jeux d’un tripot situé prés de l’Opéra, le prince d’Olsteinburg, enfoui au fond d’un vaste fauteuil capitonné, les pieds au feu, une pipe anglaise aux lèvres (car, dans ce salon, il était pour ainsi dire chez lui), une tasse de thé fumant près de lui sur une table, parcourait les journaux avant de se mettre à ponter sur la grande table verte.


Gustave VII, prince d’Olsteinburg, avait soixante ans. Il était grand, bien conservé, très solide, rouge de figure et blanc de cheveux. Il était surtout connu comme le ponte le plus intrépide. Il n’était pas rare de le voir déposer devant lui trois ou quatre cent mille francs quand il prenait la banque. On le tenait pour un beau joueur, impassible devant la perte, dédaigneux devant le gain.


Dans le petit salon, outre le prince, il y avait deux ou trois, personnes qui lisaient ou causaient, et un valet de pied portant la livrée du cercle.


À un moment, le prince fouilla dans la poche intérieure de son smoking, et, sans s’en apercevoir, laissa tomber au pied du fauteuil un portefeuille. Aucun des habitués présents ne s’aperçut de l’incident. Le valet de pied avait vu, lui. Il s’approcha et ramassa le portefeuille, tandis que le prince était occupé à développer l’immense Times. Le valet, sans un mot, présenta l’objet au prince.


– Quoi? Qu’est-ce? demanda le prince étonné.


– Un portefeuille que monseigneur vient de laisser tomber, dit le valet.


– De toute mon altesse, dit le prince en riant. C’est ma foi vrai! Vous êtes un honnête garçon, vous! Il y a bien mille louis là dedans…


Le valet ne broncha pas et demeura ferme en parade.


– Comment vous appelez-vous, mon garçon?


– Firmin, monseigneur.


– Vous êtes nouveau?


– Engagé depuis trois jours, monseigneur.


– Eh bien! Firmin, je ne veux plus être servi que par vous, vous entendez? Je veux que vous disiez ça au gérant. Donnez-moi un journal français. Et puis, voici pour vous.


Le valet, trop bien stylé pour se permettre un remerciement, prit, sans dire un mot, les trois billets que lui tendait le prince, lui remit un journal de Paris, et s’en alla reprendre son poste prés de la porte.


Le prince d’Olsteinburg acheva sa tasse de thé et se plongea dans la lecture du journal. Au bout d’une demi-heure de lecture, il s’écria tout à coup en se retournant à demi:


– Ah voilà qui est particulier. Dites donc, Machin, en voilà un fait divers épatant comme vous dites.


– Quoi donc, monseigneur? fit un jeune homme à qui ces paroles s’adressaient et qui s’approcha avec empressement.


– Ça, dans votre journal, justement… Cette machine intitulée: La résurrection de Charlot


– Alors, fit le jeune homme que le prince appelait Machin, Votre Altesse trouve que c’est épatant? Eh bien! il ne me reste qu’à remercier Votre Altesse, car c’est moi qui ai rédigé ce papier…


– Bah! et c’est vrai?


– Vrai d’un bout à l’autre, dit le journaliste. Et même, j’ai su tout à l’heure de nouveaux détails.


– Qu’est-ce que c’est? demandèrent en s’approchant les deux ou trois habitués présents dans le salon.


– Une machine épatante, dit le prince, que Machin a écrite dans la Gaule. Il prétend que c’est vrai, mais je n’en crois rien. À notre époque, avec l’électricité, en plein Paris… non.


– C’est donc bien extraordinaire? fit l’un des membres du cercle.


– Racontez, Machin, racontez… j’adore les faits divers; il n’y a que ça d’amusant dans les journaux… Vous avez eu à Paris un auteur de génie… comment l’appelez-vous donc déjà?… Chose… Machin…


– Victor Hugo?…


– Non. J’y suis. C’est Rocambole!


– Justement! s’écria le journaliste. C’est en souvenir de Rocambole que j’ai intitulé mon papier: La résurrection de Charlot. Messieurs, vous n’avez pas connu Charlot?… Je l’ai connu, moi!


Le valet de pied, toujours à son poste, près de la porte, immobile et raide, écoutait. Non sur ses lèvres, mais dans ses yeux, il y eut un étrange sourire.


– Quel homme est-ce? demanda le prince d’Olsteinburg.


– La quarantaine. Brun. Très fort. La barbe noire. Un cou de taureau. On me l’a montré un soir. Je le reconnaîtrais entre mille. Mais cela n’est rien. J’ai particulièrement étudié sa manière de faire. D’après tous les coups que l’on connaît de lui, je reconstitue une affaire qui demeure ténébreuse pour tout le monde. Je vous prie de remarquer, monseigneur, que, seul de toute la presse, j’indique que le coup de la rue Royale n’a pu être exécuté que par Charlot. Si la police le pince, vous verrez que j’avais raison. C’est la rentrée en scène de Charlot. Depuis plus d’un an, on n’entendait plus parler de lui. Sans doute, il opérait à l’étranger, à Londres, Vienne ou Pétersbourg. Le revoici dans nos murs! Vous allez voir les coups d’audace se succéder dans Paris! Je mettrais ma tête à couper que c’est Charlot! Le vol de la rue Royale, c’est le retour de Charlot, la bienvenue de Charlot, la résurrection de Charlot!…


– Mais enfin, qu’est-ce qu’il a fait? demanda l’un des auditeurs.


– Racontez, Machin, racontez, fit le prince.


– Messieurs, vous savez tous que Rieffer, le grand joaillier de la rue Royale, a été dévalisé la nuit dernière. Eh bien! voici comment le coup a été fait. Vous voyez la maison, n’est-ce pas? L’entrée avec son entresol vitré. À droite de l’entrée, le magasin de Rieffer. À gauche, Bichot, le fleuriste. Bon. Maintenant, si vous pénétrez dans l’entrée, vous trouvez, tout de suite à droite, la loge du concierge. Donc, cette loge s’adosse immédiatement à la boutique du joaillier. Encore un détail: le premier étage de la maison est occupé par Émile, le grand perruquier de l’Opéra. La nuit dernière, à onze heures, les employés de Rieffer, sous sa surveillance, descendent la devanture en tôle qui supporterait l’assaut du canon. Ils s’en vont. Resté seul, Rieffer cadenasse l’intérieur par un système qu’il est seul à connaître. Puis il sort par une porte de derrière donnant sur la cour de la maison, porte blindée en fer, et se fermant au secret comme un coffre-fort. Et pour entrer dans son magasin, il faudrait d’abord démolir les six étages de la maison. Bon. La maison s’endort. Le concierge éteint l’électricité, barricade la grande porte et se couche. À minuit, c’est-à-dire, notez bien, à une heure où la rue Royale est encore sillonnée de passants, d’agents et d’innombrables voitures, à une heure où il faut être fou pour supposer qu’un magasin comme celui de Rieffer va être attaqué, à minuit, donc, le concierge entend un violent coup de sonnette… Le concierge a constaté que tous ses locataires sont rentrés. Au coup de sonnette, il fait le mort. Deuxième et troisième coups de sonnette, de plus en plus forts. Le concierge se lève, vient à la porte, colle son nez à la grille du judas et voit un monsieur archi correct. Le concierge commence à craindre d’avoir fait un impair en laissant poser ce monsieur; mais il n’ouvre pas et demande à travers le judas: «Que désirez-vous?…» Et le monsieur répond d’autorité: «Je suis le secrétaire du régisseur de la scène de l’Opéra. Il faut que je parle immédiatement à Émile pour la représentation de demain soir; Veuillez le réveiller…» Notez que le monsieur ne demande pas à entrer dans la maison. Il demande simplement qu’on réveille le perruquier. Notez que cent fois on est venu déranger Émile à des heures tardives. Tout naturellement, le concierge ouvre, et dit: «C’est au premier, la porte à… – Bon! bon! je sais!», interrompt le monsieur. Le concierge rentre dans sa loge et, à l’instant même où il y met le pied, il se sent pris à la gorge par un nœud coulant; en même temps, un grand foulard est jeté sur sa tête et serré de façon qu’il n’y voie plus. Le malheureux ne peut ni jeter un cri, ni faire un mouvement. Saisi par deux bras d’une force herculéenne, il est jeté sur son lit. Aussitôt, il sent qu’on lui applique sous le nez, à travers le foulard, quelque chose qui a une odeur désagréable… Il veut crier, la corde se resserre à son cou… Il veut se débattre, la poigne de fer le maintient… Il veut respirer, et il aspire à pleins poumons le chloroforme… En quelques secondes, il perd connaissance, et ne s’est réveillé qu’au matin…


«Le monsieur correct, le secrétaire du régisseur, c’est Charlot!


– Bah!… Vous êtes sûr?


– Aussi sûr que je le suis de raconter en ce moment la chose à Votre Altesse et à ces messieurs.


– Eh bien! c’est un rude homme, votre Charlot. Il me plaît… Quand on se mêle de faire du fait divers, au moins faut-il le faire proprement. Je voudrais le voir, votre Charlot!


Le valet de pied, sans bouger de place, considéra le prince d’Olsteinburg. Et l’étrange sourire qui était, non sur ses lèvres, mais dans ses yeux, s’aviva d’une flamme bientôt éteinte.


– Une fois le concierge endormi sur son lit, Charlot a tranquillement fait entrer un ou plusieurs hommes à lui, très probablement plusieurs, au moins deux. Ces hommes attendaient sans doute devant la maison. Ils sont entrés avec un pic à manche très court et deux fortes pinces en fer. Ces outils ont été retrouvés sur place.


– Au fait, ce sera toujours un dédommagement pour maître Rieffer… Voilà un coquin de belle envergure. Maintenant, je vais risquer quelques louis…


Le prince s’était levé et se dirigeait vers la table de jeu. Le valet de pied soulevait la portière…


– Toi, dit le prince en lui tirant l’oreille, rappelle-toi que je ne veux plus être servi que par toi.


Dix minutes plus tard, le prince d’Olsteinburg prenait la banque, et les pontes sérieux se tâtaient pour la forte bataille; le prince avait mis deux cent mille francs devant lui.


À trois heures du matin, le prince d’Olsteinburg quitta le cercle. Il se sentait fatigué. La partie avait été peu intéressante. Il n’avait ni gagné ni perdu. Il était de mauvaise humeur.


Firmin lui endossa sa pelisse, et, sur son ordre, l’accompagna jusqu’à sa voiture pour lui ouvrir la portière.


Entre l’instant où il revêtit sa fourrure et celui où il commença à descendre l’escalier, le prince échangea quelques mots avec deux ou trois personnes. Dans ce rapide laps de temps, le valet de pied était rentré dans le petit salon dont la fenêtre donnait sur la place. Il ouvrit cette fenêtre et jeta sur le trottoir une pièce de deux sous qui tomba en résonnant et alla se perdre dans le ruisseau.


Firmin, déjà, la fenêtre refermée, rejoignait le prince qui commençait à descendre l’escalier.


– Quel est ce bruit? demanda tout à coup le prince en atteignant les dernières marches et en tendant l’oreille à une rumeur venant de la rue.


– Je vais m’en informer, Monseigneur! dit Firmin, qui s’élança au dehors.


Le prince continua à descendre lentement, distribuant, selon son habitude, des pourboires aux valets et au chasseur, qui se précipita en criant:


– Le coupé de Monseigneur le prince d’Olsteinburg!


Au même instant, Firmin revenait en disant:


– Ce n’est rien, Monseigneur. Deux ivrognes se sont pris de querelle avec le cocher de l’une de ces voitures; le pauvre cocher a reçu, paraît-il, un rude coup sur la tête; les deux ivrognes se sont sauvés…


– Monseigneur! ah! Monseigneur! s’écria le chasseur, votre cocher!…


– Bon! c’est lui qui s’est fait casser la tête, hein?… Quel animal! Est-ce qu’il est mort?…


– Oh! non, Monseigneur. Dès qu’il aura été pansé à la pharmacie voisine, il n’y paraîtra plus…


– L’imbécile!… Alors, je vais être obligé d’attendre?… Va me chercher un fiacre, Firmin…


– Si Monseigneur daignait me permettre, dit le valet de pied.


– Parle! grommela le prince.


– Si Monseigneur le désire, je vais le reconduire dans son coupé. Ainsi Monseigneur ne sera pas obligé de monter dans un fiacre. Et le cocher de Monseigneur rejoindra dès qu’il pourra.


– Tu sais donc conduire?…


– J’ai eu l’honneur de servir cinq ans chez M. le baron Héglof, en qualité de cocher.


– Endosse donc la pelisse de cet animal, et monte sur le siège.


Firmin obéit et rassembla les rênes avec l’autorité d’un cocher de race. Le prince approuva d’un signe de tête et prit place dans le coupé qui, aussitôt, s’ébranla, se dirigeant vers les Champs-Élysées: le prince d’Olsteinburg avait son hôtel aux abords de la place de l’Étoile.


Tout à coup, au moment où la voiture arrivait au rond-point, elle s’arrêta brusquement; la portière s’ouvrit: Firmin entra dans le coupé, prit place près du prince, et aussitôt la voiture se remit en marche, mais au pas.


D’abord, muet de stupeur, le prince, alors, s’écria:


– Holà, maître Firmin, perds-tu la tête?


– Cela viendra peut-être, dit le valet d’un ton qui fit frissonner le prince; mais, pour le moment, elle est solide sur mes épaules. Monseigneur daignera me pardonner. Mais j’avais absolument besoin de parler à Son Altesse.


Effaré d’étonnement plutôt que de terreur, le prince se demandait s’il avait affaire à un bandit ou à un fou. Cependant, la voiture marchait, et il remarqua, avec un commencement d’épouvante, cette fois, qu’il y avait un homme sur le siège.


– Ah ça, fit-il machinalement, qui conduit?


– Que Monseigneur se rassure. C’est un cocher parfaitement expérimenté. Pour ne rien vous cacher, je dois ajouter que c’est justement l’un des deux ivrognes qui ont si bien arrangé le cocher de Monseigneur…


– Ah! ah! je commence à comprendre. Que me voulez-vous? Faites vite…


– D’abord supplier Monseigneur de laisser ses mains tranquilles. Votre Altesse fouille avec impatience les poches de sa pelisse et se demande ce qu’est devenu son revolver. Le voici…


Et le valet tira de sa propre poche le revolver du prince, qu’il braqua sur sa poitrine en disant:


– J’espère que Monseigneur ne va pas me forcer à le tuer avec ses propres armes?


– On ne parlemente pas avec les assassins, dit le prince en se redressant. Dites-moi ce que vous me voulez et finissons-en. J’ai vingt mille francs sur moi: le porte-feuille que vous auriez tout aussi bien fait de me voler tout à l’heure au cercle. Les voulez-vous?


– Monseigneur plaisante, fit le valet. Je ne suis pas un voleur… Voici ce que je voulais vous dire: je me fais fort de vous montrer dès cette nuit ce Charlot que vous paraissez admirer. Pour ne pas vous faire languir davantage, Charlot est devant vous!…


– C’est bien, dit le prince avec un calme hautain, je paye!


Et il sortit d’une poche intérieure de son habit quatre liasses de cinquante billets chacune. Charlot les prit, les jaugea pour ainsi dire d’un coup d’œil, et les fit disparaître. Aussitôt, il frappa du doigt à la glace de devant; la voiture s’arrêta; l’homme qui se trouvait sur le siège sauta à terre et s’éloigna rapidement.


– Monseigneur, dit Charlot, je vais avoir l’honneur de vous reconduire…


En même temps, il descendit du coupé, laissant le prince abasourdi, stupéfait de ce dernier trait d’ironique audace. Presque aussitôt, la voiture partit au grand trot de son cheval enlevé par le coup de fouet de Charlot, qui, ayant repris place sur le siège, conduisait en cocher consommé.


Dix minutes plus tard, le coupé, s’arrêtait devant l’hôtel du prince.


Celui-ci s’élança sur le trottoir, décidé à appeler au secours; mais, au premier coup d’œil qu’il jeta sur le siège, il vit qu’il n’y avait plus de cocher… Charlot avait disparu!


* * * * *


Une heure après cette scène étrange, deux hommes étaient attablés dans l’arrière-salle d’un cabaret situé dans le quartier des Ternes. La devanture était fermée depuis longtemps dans la première salle, il n’y avait pas de lumière.


Les deux hommes, assis l’un en face de l’autre, ne buvaient pas, ne causaient pas, ne se regardaient pas. Tous deux étaient à demi tournés vers la porte qui donnait sur une allée.


Enfin, l’un d’eux, crispant les poings, murmura:


– Il ne viendra pas! il nous a mis dedans!…


– Charlot viendra! répondit l’autre, Charlot n’a jamais manqué de parole… Le voici!…


La porte s’ouvrait sans bruit. Un homme entra. Mais il eût été impossible de reconnaître en lui le valet de pied Firmin. Cet homme paraissait quarante ans; il portait une forte barbe noire; enfin, il répondait exactement au portrait qu’en avait tracé le journaliste.


– Ouf! dit Charlot en s’asseyant près de ses deux acolytes. Eh bien, les aminches, continua-t-il d’un ton de bonne humeur, on crève donc la soif, par ici? Ohé, Coco!


– Voilà, patron! fit une voix.


– À boire! et du chenu! commanda Charlot.


Coco apparut et déposa sur la table une bouteille de vin cacheté avec trois verres. Charlot décoiffa le goulot de la bouteille par un coup sec appliqué au rebord de la table, remplit les verres, et, d’une voix enrouée qui n’était plus la voix du valet de pied Firmin:


– À la vôtre, mes poteaux…


Charlot vida son verre d’une lampée, avec le coup de coude ignoble d’un buveur invétéré; d’un geste canaille, du revers de la main il essuya ses lèvres et dit:


– Le pante avait deux cent mille balles.


– Nom de Dieu! murmurèrent les deux hommes congestionnés par l’émotion.


– Il y avait pour cinq cent mille francs de bijoux chez le joaillier de la rue Royale, ajouta Charlot. À l’échange, les bijoux rendront deux cent mille francs. Si je pouvais aller les échanger à Londres, j’aurais peut-être deux cent cinquante mille. Mais je n’ai pas le temps, et puis, pour cinquante mille, ce n’est pas la peine de risquer de me faire pincer à Calais ou à Boulogne. Je ferai donc l’échange à Paris. Ça nous fait quatre cent mille francs. Deux cents en réserve; cinquante pour Firmin, le valet du cercle; cinquante pour moi; cent pour vous deux: cinquante mille chacun, ça va-t-il?… Voici votre part. Décampez et terrez-vous jusqu’à ce que je vous fasse signe pour une nouvelle affaire.


Charlot tendit à chacun de ses deux complices une liasse toute préparée d’avance. Ils la prirent en tremblant. Chacun d’eux, d’un même geste farouches se déboutonna et cacha le paquet entre chair et chemise.


– Allez. Souvenez-vous que j’habite avenue de Villiers, où, à toute heure, à l’endroit que vous savez, vous pourrez demander le comte de Pierfort… c’est moi!…


Quelques instants plus tard, les deux escarpes avaient disparu. À son tour Charlot s’en alla.


Sur la place des Ternes, déserte et obscure, Charlot s’arrêta, s’assura d’un rapide coup d’œil que nul ne le guettait; alors, d’un tour de main, il se débarrassa de son épaisse chevelure et de sa barbe noire… Ce fut la tête de Firmin qui apparut à la lueur du prochain bec de gaz…


Charlot se remit en marche… Au bout de dix minutes, à une encoignure de rue, il s’arrêta de nouveau et modula un coup de sifflet très doux. Presque aussitôt, un homme s’approcha, salua respectueusement et attendit, cherchant à distinguer les traits de celui qui venait de l’appeler. Mais Charlot avait relevé le col de son pardessus et rabattu son feutre sur ses yeux.


– Eh bien, est-ce fait? demanda Charlot.


– Oui, monsieur le comte, dit l’homme avec cette même attitude de respect. Nous avons le petit hôtel, tout meublé, pour vingt mille francs par an. Le notaire m’attend demain matin à neuf heures pour signer le bail. À dix heures, monsieur le comte pourra s’installer chez lui.


– C’est bien, dit Charlot. Voici trente mille francs, y compris la première année de loyer, que vous verserez demain matin. Vous aurez à vous occuper d’installer convenablement la salle à manger, cuisines et offices.


Vous aurez à installer tout le deuxième étage pour la personne qui doit l’occuper. Vous vous procurerez une femme de chambre fidèle et sûre pour Madame. Pour le reste de la domesticité, il suffira que vous ayez un cocher, un valet de chambre, une cuisinière et une fille de service. Ayez des gens sûrs et discrets comme vous-même. Je veux que vous donniez de bons gages. Je vous donne deux jours pour tout préparer. Samedi matin je viendrai m’installer à l’hôtel et je compte y trouver un service fonctionnant proprement…


– Monsieur le comte peut s’en rapporter à moi…


– C’est bien. Vous pouvez vous retirer.


Celui qu’on venait d’appeler M. le comte, autrement dit Charlot, attendit quelques minutes, puis se dirigea vers la gare Saint-Lazare, et, dans un hôtel, il demanda un souper et un lit, après s’être inscrit sous le nom de comte de Pierfort, venant de Rouen. Charlot mangea d’un robuste appétit le souper froid qu’on lui servit dans sa chambre; puis, la porte fermée à clef, les rideaux tirés, se prépara à se coucher. Et lorsqu’il eut débarrassé son visage des pâtes qui le maquillaient, lorsqu’il eut lavé et brossé ses cheveux, donné un nouveau pli à sa moustache, ce ne fut plus la figure de Charlot, ni du comte de Pierfort, ni du valet Firmin, ce fut la figure de Gérard d’Anguerrand avec sa physionomie de beauté fatale et de volontaire audace.

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