LIX COMTESSE DE PIERFORT

La Veuve, en quittant la villa Pontaives, après l’attaque nocturne, était rentrée dans Paris et avait gagné l’un des deux ou trois logis où elle se retirait lorsque les circonstances devenaient critiques. Ce logis était situé chez le receleur Tricot, dans le bâtiment principal en façade sur la route. Il se composait de deux pièces précédées d’une sorte d’antichambre. La porte de l’antichambre était solide, et La Veuve y avait fait adapter, à l’intérieur, des verrous épais, en sorte que Tricot lui-même ne pouvait entrer chez sa locataire et que, pour défoncer une pareille porte, il eût fallu à des agents une bonne demi-heure de travail. Dans l’antichambre étroite et vide de tout meuble s’ouvraient deux portes l’une à droite, l’autre à gauche. Celle de gauche ouvrait sur une chambre dont, la fenêtre prenait jour sur la route; celle de droite ouvrait sur une deuxième chambre dont la fenêtre donnait sur la cour intérieure. La chambre de gauche, c’est-à-dire celle qui donnait sur la route, était sommairement meublée d’un lit, d’une table et de deux chaises; quant à celle de droite, elle n’avait aucun meuble; mais, derrière le tablier de la cheminée, si un curieux se fut avisé de lever ce tablier, il eût trouvé une échelle de corde à nœuds munie d’un crampon de fer à l’une de ses extrémités. Ce crampon pouvait s’adapter à volonté à l’appui de l’une ou l’autre fenêtre. En sorte qu’en cas de danger venant de la route, La Veuve pouvait se laisser glisser dans la cour intérieure, ou faire l’opération contraire si le danger venait de la cour. Telles étaient les précautions prises par La Veuve. Car, dans l’existence en partie double ou triple qu’elle menait, l’inquiétude, les soupçons, la crainte l’assiégeaient dès que son esprit n’était plus occupé par la haine, et au bout de cette existence infernale, lorsqu’elle avait une minute de tranquillité, elle entrevoyait la guillotine…


Le jour commençait à se lever, lorsque La Veuve arriva à la maison Tricot.


Elle se jeta tout habillée sur son lit et ferma les yeux, mais non pour dormir. Affreusement lasse d’esprit et de corps, la haine inassouvie, la déception qu’elle venait d’éprouver à Neuilly la tenaient éveillée. En somme, l’expédition n’avait servi à rien, sinon à peupler ses nuits de quelques nouveaux fantômes. Il y avait eu bataille. Il y avait eu des morts. Mais Lise et Gérard lui échappaient. Lise surtout!… À cette pensée, La Veuve comprimait de sa main crispée les battements de ce cœur qui ne vivait plus que par la haine…


Parfois, cependant, elle songeait qu’elle aussi avait eu une fille…


Elle songeait que si cette fille n’était pas morte, que si, par un miracle, elle avait pu revoir sa petite Suzanne perdue jadis sur la route des Ponts-de-Cé, oui, elle sentait que d’autres sentiments se seraient glissés dans son cœur maudit, que peut-être ces haines dont elle souffrait tant se seraient apaisées, que l’amour maternel, d’autant plus puissant qu’il était pour ainsi dire accumulé en elle, l’eût transformée… peut-être! Mais alors, cette haine même redoublait d’intensité contre la fille des d’Anguerrand, contre Valentine… contre Lise!


Pourtant, l’expédition à Neuilly lui apportait un certain bénéfice: d’abord, elle tenait Zizi, par qui sans doute elle apprendrait bien des choses. Ensuite, la bouquetière, dont elle pouvait redouter les dénonciations, était également en son pouvoir, avec Rose-de-Corail. Enfin, – cela surtout aidait à l’apaiser – Jean Nib était mort.


Depuis l’affaire du Champ-Marie, Jean Nib était sa terreur constante. Souvent, dans ces heures effroyables qu’elle passait en tête à tête avec ses idées de mort, elle s’était dit:


– Oui, je fais la brave. Oui, je dis que je ne crains pas l’échafaud. Oui, par bravade, j’ai voulu porter le nom de la guillotine, et je m’appelle La Veuve!… Mais que de fois, la nuit, je me réveille, inondée de sueur et tremblante, lorsque dans mes rêves je me sens poussée sur la bascule, lorsque je vois le doigt du bourreau s’appuyer sur le bouton du déclic!… Alors, j’ai peur… et pourtant, au fond, je sens, j’espère, je crois que cela ne m’arrivera pas!… Mais Jean Nib, lui!… Lui n’est pas un jury que l’on peut attendrir! lui ne signera pas de grâce! Que je me trouve jamais face à face avec lui, et je suis morte! Morte sans avoir pu me venger! morte misérable, sans cette consolation de savoir que j’aurais au moins rendu le mal qu’on m’a fait!


Et lorsque La Veuve songeait ainsi, elle frissonnait et se barricadait.


Maintenant, Jean Nib était mort. Elle l’avait vu tomber sous le couteau de Biribi. Elle était au moins débarrassée de cette terreur parmi les terreurs qui la rongeaient.


Elle attendait Biribi. Trois heures se passèrent, et le jour était tout à fait venu; sur la route, il y avait des roulements de voitures, des piétinements de passants. La Veuve, debout maintenant, près de la fenêtre, examinait la route. Un corbillard passait. Un corbillard de pauvre, sorti de quelque hôpital. Un de ces enterrements du matin, conduit en hâte. Derrière le corbillard, deux femmes et un enfant galopaient dans la boue. C’était d’une affreuse tristesse.


– Encore un qui s’en va, ricana La Veuve, encore un qui a fini de souffrir. Et les imbéciles qui marchent derrière pleurnichent. Qu’est-ce qu’elles ont à pleurer? Celui qu’elles accompagnent ne souffrira plus. Je voudrais voir défiler l’enterrement de tout Paris, du monde entier… Je hais Paris… je hais le monde… Ça serait fini une bonne fois… Il s’en va au cimetière où se trouve mon enfant…


Elle tomba dans une morne méditation dont des coups violents frappés à la porte finirent par la tirer. Elle alla ouvrir, ayant reconnu le signal, et Biribi entra en disant:


– De quoi, La Veuve! C’est-y que vous dormiez, ou que vous étiez encore partie dans vos idées de l’autre monde? Ouf! je suis éreinté! En v’là une nuit!


Le bandit se laissa tomber sur une chaise, et La Veuve, sans rien dire, tira d’un placard une bouteille d’eau-de-vie qu’elle plaça sur la table avec un verre. Biribi s’en versa une rasade qu’il avala d’un trait.


– Ouf! ça va mieux, continua-t-il. J’avais besoin de ça pour me remonter!


– Qu’est-ce qu’il y a? demanda La Veuve qui, dès le premier instant, avait remarqué la pâleur et l’air soucieux du bandit.


Biribi la regarda dans les yeux, et dit sourdement:


– Il y a, La Veuve, que Jean Nib m’a échappé!


– Ah! fit simplement La Veuve.


Mais son teint était devenu plus livide et elle eut un soupir d’angoisse.


– Comment que ça s’est fait? demanda-t-elle au bout d’un instant de silence.


– Ça s’est fait, gronda Biribi avec un ignoble juron, ça s’est fait que ça m’apprendra à avoir du sentiment, de la pitié, des bêtises, quoi! Pour une fois, ça m’a bien réussi!


– De la pitié? Toi?…


– Appelez ça comme vous voudrez! Ce qu’il y a sûr, c’est qu’au moment de fourrer Jean Nib dans le trou que nous avions creusé, au moment de l’allonger prés des autres macchabées, voilà que je m’aperçois qu’il vivait encore! Alors, j’ai pas voulu le fourrer dans le trou, et les copains ont dit qu’il valait mieux le flanquer à la Seine.


– Et alors?…


– Alors, nous l’y avons flanqué à la Seine, voilà!…


Biribi serra les poings. Ses yeux s’injectèrent de sang, et sa face monstrueuse prit une expression de fureur et de terreur.


– Donc, reprit le bandit, voilà que nous le jetons à l’eau. Les copains se mettent à filer comme s’ils avaient eu la rousse derrière eux. Moi aussi, je file. Mais, au bout de quelques pas, je m’arrête comme si quelque chose me tirait en arrière, je me retourne, et qu’est-ce que je vois? Un pante, sorti de je ne sais où, qui entrait dans la barque! Le temps de dire ouf, et voilà le pante qui pique une tête dans l’eau!… J’en avais vu trente-six chandelles. Je me rapproche de la Seine, je regarde, je me mets à descendre en suivant le quai, et bientôt je revois le pante qui nageait comme un poisson. Je m’arrête. Je ne savais plus ce qui m’arrivait. J’en étais comme fou… Puis, je finis par me persuader que le pante a bu un grand bouillon, et que, dans tous les cas, Jean Nib y a passé, vu qu’il était aux trois quarts estourbi quand nous l’avons jeté… Enfin, je me remets en marche, toujours suivant le fleuve, pour voir. Mais je ne voyais plus rien, et je commençais à me tranquilliser… Et voilà que tout à coup je les revois, Jean Nib et le pante, mouillés de la tête aux pieds… Et ils étaient en plein sur le quai… Jean Nib était vivant!…


– Tu l’as laissé partir? gronda La Veuve. Il fallait…


– C’est bien ce que je me suis dit, La Veuve! J’ai ouvert mon surin, et j’ai marché sur eux… Juste à ce moment, voilà un taxi qui passe!… Il montait dedans, et en route!… Tonnerre de sort! j’aurais donné ma peau pour deux sous!…


– Ça va bien! murmura La Veuve avec une indicible expression d’amertume. Gérard envolé. Lise perdue. Et Jean Nib qui va nous tomber sur le dos un de ces quatre matins. C’est complet…


– Que voulez-vous! fit Biribi d’une voix sombre. Une première fois, Jean Nib m’a suriné, et je suis revenu de la Pointe-aux -Lilas… C’est moi qui le surine la deuxième fois, et il revient de l’affaire de Neuilly… Nous sommes manche à manche… Je sais bien qu’à la belle un de nous deux y restera… Moi, je crois que ça sera lui… j’ai des atouts.


– Comment ça?…


– Lui ne sait pas où je suis; moi je sais où il est. Si l’un de nous deux peut tomber sur l’autre à l’improviste, c’est moi…


– Tu sais où il est?…


– Vous pensez bien que j’ai filé le taxi. Jean Nib et le pante qui l’a tiré du bouillon sont entrés dans une maison de l’avenue de Villiers. Le pante doit être un richard, car la cambuse est tout ce qu’il y a de plus rupin…


– Avenue de Villiers, réfléchit La Veuve. Qui ça? Qui peut avoir eu intérêt à sauver Jean Nib? Un inconnu? Un richard? Mais un richard ne se promène pas à trois heures du matin sur les berges de la Seine, derrière Neuilly. Un richard ne se jette pas à l’eau pour sauver quelqu’un qui se noie. S’il est simplement égoïste, il passe, et voilà tout. S’il a beaucoup de pitié, énormément de pitié, il s’en va tranquillement au poste prévenir les agents. C’est que je les connais, les richards. Je suis payée pour les connaître!… Que faisait là, à pareille heure, l’homme qui a sauvé Jean Nib? Et qui est-il?… Biribi, ajouta-t-elle, nous allons ensemble avenue de Villiers. Frète un sapin du père Tricot, tu me conduiras… Il faut que je sache…


– Dans une heure je suis à vous, dit Biribi. Le temps de casser une croûte, et de jeter un coup d’œil au poulailler… Faut bien que je voie comment se portent les poulettes…


– Bon. Pendant ce temps, amène-moi Zizi. Il doit en savoir long, ce gosse.


Quelques minutes plus tard, Zizi, amené par Biribi, comparaissait devant La Veuve. Zizi, qui perdait rarement la tête, avait préparé toute une histoire pour expliquer sa présence à la villa Pontaives. Le coup de couteau qu’il avait reçu le faisait souffrir, mais n’avait rien de dangereux.


– Est-ce que ça te fait bien mal, mon petit Ernest? demanda La Veuve.


– M’en parlez pas, j’ai d’abord cru que mon compte était bon… Faudrait que j’aille me faire soigner par la mère Bamboche, qui s’y connaît. Aussi, La Veuve, je vais vous dire arrevoir…


Zizi fit un mouvement vers la porte.


– Tu ne peux pas t’en aller comme ça, mon pauvre Zizi. Je te soignerai, moi. Je ne veux pas te laisser partir avant que tu sois guéri… Alors, depuis quand habites-tu Neuilly?


– Moi! mais j’perche pas à Neuilly, vous l’savez bien, La Veuve…


– Alors, qu’est-ce que tu faisais là-bas? Tu vois, mon enfant, combien tu as été imprudent! Quand deux bandes se battent, faut pas se mettre en travers. Biribi et Jean Nib avaient un compte à régler, tu comprends?… Fallait pas te trouver là; tu as failli recevoir un mauvais coup…


– C’est bien fait! Ça m’apprendra. Une autre fois, j’ouvrirai l’œil, et le bon! D’ailleurs, Neuilly, j’y remets plus les pattes, pour commencer! La première fois, j’m’y suis écorché pire qu’un lapin qu’on dépiaute; la deuxième, v’là que j’suis saigné comme un goret… Non, en v’là z’assez! Et puis, quand on m’y repincera à marcher avec Jean Nib, y fera chaud! j’ai pas d’veine avec lui…


La Veuve, voyant que Zizi venait de lui-même à l’explication qu’elle désirait ardemment, écoutait avec une profonde attention, sans que son visage décelât autre chose que l’intérêt qu’elle portait à Zizi.


– Oui, reprenait celui-ci, je crois qu’on peut tout vous dire, pas vrai, La Veuve? Y a du grabuge entre vous et Jean Nib. Mais vous n’êtes pas capable de le vendre… Donc, vous vous rappelez de la maison de Neuilly où nous avons été ensemble, où Jean Nib a été arrêté? Eh bien! il paraît que Jean Nib avait remarqué la maison voisine. Alors, v’là qu’y me rencontre y a trois ou quatre jours et qu’y m’dît: «Zizi, veux-tu m’aider à. faire un riche coup que j’prépare avec Rose-de-Corail?…» Bien entendu, j’accepte. Il m’indique la maison; il me donne rendez-vous. À l’heure dite, j’arrive. Je trouve Jean Nib et Rose-de-Corail. On se prépare à faire des paquets. Et v’là que, tout à coup, nous entendons du bruit. «C’est la rousse!» que fait Rose-de-Corail. Nous étions en haut, pour visiter la maison. Pas moyen de filer. Cette fois, que j’me dis, j’suis frit! Eh bien, pas du tout! C’était pas la rousse, c’était Biribi… L’reste, vous l’savez…


– Et la bouquetière, que faisait-elle là?…


– Ah! dites-le moi, et j’vous l’dirai. J’y ai rien compris. Et puis, je ne pensais guère à demander ceci ou cela. Fallait visiter dare-dare la cambuse et voir c’qu’on pourrait emporter…


Ce récit était plausible. La Veuve le crut ou ne le crut pas. Mais elle comprit que Zizi ne sortirait pas de cette explication, et qu’elle n’en apprendrait pas davantage.


– C’est bon, dit-elle, tu peux t’en aller.


– Chez moi?…


– Chez toi, si tu veux. Tu te feras soigner par la mère Bamboche.


– Veine! songea Zizi en se dirigeant vers la porte. À la revoyure! Et si vous avez besoin d’moi, vous savez oùs que j’perche!…


Mais à peine Zizi eut-il ouvert la porte qu’une main vigoureuse s’abattit sur sa nuque, le poussant et, en même temps, l’empêchant de crier. Deux minutes plus tard, Zizi se voyait enfermer dans une pièce dont la fenêtre était garnie de solides barreaux…


– La Veuve est bien rosse! songea le voyou en pâlissant. Qu’est-ce qu’elle veut faire de moi? Et qu’est-ce qu’elle a fait de Mlle Marie? Et de Rose-de-Corail?…


Un quart d’heure après cette scène, La Veuve montait dans une des voitures du père Tricot. Biribi était sur le siège, en cocher.


Le fiacre s’arrêta net à cent pas de la maison où Biribi avait vu entrer Jean Nib soutenu par l’inconnu. Biribi désigna l’hôtel à La Veuve, puis reprit sa place sur le siège, engoncé dans son col, et sommeillant comme un brave cocher à l’heure qui attend son client.


Les conceptions de La Veuve étaient simples, – et par là même redoutables. Une autre eût espionné dans le quartier, eût interrogé à droite et à gauche, et, au bout d’une heure, eût été suspecte à cent personnes. La Veuve alla droit à l’hôtel, et sonna, après avoir simplement pris la précaution de rabattre son voile sur son visage. Un valet de chambre vint ouvrir presque aussitôt. La Veuve dit paisiblement:


– Je viens apporter à Mme Morin la dentelle qu’elle a commandée chez ma patronne.


– Mme Morin? Vous faites erreur, ma brave femme, dit le domestique. C’est ici l’hôtel du comte et de la comtesse de Pierfort…


– Ah! c’est sans doute à côté. Excuse…


La Veuve se retira et le domestique referma la porte.


– Comte et comtesse de Pierfort, songea La Veuve en rejoignant la voiture. Qu’est-ce que ça peut bien être?…


Conduis-moi au commissariat, dit-elle à Biribi.


– Hein! sursauta le bandit.


– Allons, marche, et ne fais pas l’imbécile!…


Trois minutes plus tard, Biribi, non sans pâlir, stoppait devant le commissariat du quartier. La Veuve entrait sans la moindre émotion apparente, et, introduite dans le cabinet du secrétariat:


– Monsieur, dit-elle, je suis Mme Morin. Je demeure avenue de Villiers, 120, au fond de la cour. Je suis rentière. J’ai un frère qui a disparu depuis trois jours (elle donna le signalement de Jean Nib); malheureusement, mon frère est faible d’esprit. Souvent, il a des idées noires et parle de se jeter à l’eau. Et, chose étrange, c’est toujours du côté de Neuilly qu’il veut aller se noyer: une folie qu’il a… Alors, l’autre soir, il est parti en disant qu’il allait à Neuilly… J’ai peur! oh! j’ai peur de quelque affreux accident… et je viens savoir…


– Madame, dit le secrétaire, jusqu’à cette heure, et depuis trois jours, on ne m’a signalé ici aucun accident de ce genre.


– Ah! je respire!


– Attendez, je vais téléphoner à mon collègue de Neuilly.


Dix minutes se passèrent, pendant lesquelles le secrétaire se mit en communication avec le poste de Neuilly et correspondit avec son collègue.


– Rien, madame, fit-il en raccrochant les récepteurs. Au commissariat de Neuilly, depuis trois jours, on n’a reçu ni noyé, ni blessé… Peut-être votre frère est-il rentré maintenant… S’il n’est pas rentré d’ici ce soir, veuillez m’en informer, et nous ferons commencer des recherches…


– Oh! monsieur, que de remerciements! fit La Veuve en se retirant.


– Bon! pensa-t-elle, lorsqu’elle eut repris place dans la voiture. C’est un certain comte de Pierfort qui a sauvé Jean Nib. Or, ce comte de Pierfort n’a fait aucune déclaration au commissariat. Pourquoi?… Peu importe, après tout. Ce qui est sûr c’est que Jean Nib est soigné chez le comte de Pierfort. S’il l’eût fait conduire dans un hôpital, le commissaire eût été avisé… Il en a bien pour une bonne quinzaine…


Pendant quatre jours consécutifs, à des heures diverses, tantôt le matin, tantôt le soir, La Veuve revint avenue de Villiers, se mettre en surveillance devant l’hôtel de Pierfort.


Mais elle ne vit rien, que les gens de la maison qu’à aucun prix elle ne voulait interroger.


Le cinquième jour, pourtant, elle s’y décida. Ayant mis quelques billets bleus dans son sac pour calmer les scrupules du domestique sur lequel elle avait jeté son dévolu, elle se rendit devant l’hôtel à l’heure où elle avait remarqué que cet homme sortait, c’est-à-dire vers dix heures du matin.


Placée de manière à voir tout ce qui entrait et sortait, La Veuve attendait depuis dix minutes, lorsque la porte cochère s’ouvrit et une automobile fermée sortit… Dans l’automobile, il y avait, assis côte à côte, un jeune homme et une jeune femme.


C’est sur la jeune femme que les regards de La Veuve étaient tombés… et La Veuve avait éprouvé un de ces frémissements de tout son être comme trois ou quatre fois dans sa vie orageuse elle en avait ressenti.


Dans cette jeune femme qu’emportait l’automobile du comte de Pierfort, elle venait de reconnaître Lise!…


Mais La Veuve était une de ces natures exceptionnelles qui, comme Gérard, comme Adeline, domptent les crises les plus violentes de l’esprit. Une seconde, elle demeura éblouie; elle vacilla comme si un vertige s’emparait d’elle. Mais cela ne dura qu’une seconde… Déjà elle se remettait, et marchait au domestique qui fermait la porte cochère.


– Est-ce que ce n’est pas l’auto du comte de Pierfort qui vient de sortir?…


– Sans doute. Monsieur et Madame vont faire leur tour au Bois.


– Ainsi, c’est la comtesse de Pierfort qui est dans l’auto?


– Sans doute. Si vous êtes une fournisseuse de la maison, adressez-vous à l’hôtel, fit le domestique impatienté, qui acheva de refermer la porte.


– Comtesse de Pierfort! songeait-elle… Comment? Le comte de Pierfort, je ne l’ai pas vu. Mais je n’ai pas besoin de le voir, lui! Si la comtesse de Pierfort c’est Lise, le comte de Pierfort c’est Gérard. Est-ce que, cette fois, je les tiendrais vraiment?…


Parvenue place Vendôme, elle entra à l’Impérial-Hôtel et se fit conduire à l’appartement somptueux qu’habitait Adeline sous le nom de comtesse de Damart.


– Eh bien, demanda vivement Adeline, avez-vous du nouveau?


– Et vous? fit La Veuve.


Adeline secoua la tête avec désespoir.


– Rien! murmura-t-elle. Si quelques jours encore se passent, nous sommes perdues. Je connais Gérard. C’est une bataille à mort qui est engagée entre nous. Si je ne le tue pas, il me tuera.


– Eh bien! fit alors La Veuve, ce que vous n’avez pas trouvé, je l’ai trouvé, moi. J’ai vu Lise! Elle habite avenue de Villiers. Elle s’appelle comtesse de Pierfort, et vous vous doutez bien, n’est-ce pas, que le comte de Pierfort, c’est Gérard. Je l’ai vue dans son auto. Madame allait faire son tour au Bois. Je ne l’ai vue qu’un instant, mais cela m’a suffi pour lire sur son visage et dans son attitude tout le bonheur que nous n’avons jamais connu ni vous ni moi…


– Et lui?


– Lui? Je ne l’ai pas vu, ou du moins pas reconnu. J’ai vu que Lise était assise à côté d’un jeune homme, voilà tout. Mais je mets ma tête à couper que ce jeune homme c’était lui. Et puis, je vais vous dire: lui ne m’intéresse pas; c’est elle qui m’intéresse. Car ce qui est convenu entre nous deux reste entendu, n’est-ce pas? Lui à vous, elle à moi!…


* * * * *


Pendant que s’amoncelait cet orage sur la tête de Lise, pendant que la haine maladive de La Veuve et la furieuse jalousie d’Adeline combinaient l’œuvre mortelle, l’auto de Gérard roulait vers le Bois, où, en effet, tous les matins, il conduisait la jeune fille.


Dans l’automobile qui les entraînait, Gérard et Lise se tenaient par la main.


La matinée douce, chargée d’effluves printaniers, était toute pareille à cette matinée radieuse où Lise Frémont avait épousé Georges Meyranes. Les équipages se croisaient sur la longue avenue. Les feuilles verdissaient les arbres. Il y avait de la joie et de l’amour dans l’air…


– Encore quelques jours d’épreuve, ma bien-aimée, encore un peu de souffrance, et nous serons unis…


– Oh! si cela pouvait être! murmurait Lise en pressant la main de l’adoré.


– Pourquoi cela ne serait-il pas? Ton admirable, ton adorable confiance en moi me rendrait capable de tentatives plus difficiles. De quoi s’agit-il, après tout? De dénouer un mariage où je n’ai été mari que de nom. J’y travaille. La femme qui, par menaces, s’était emparée de mon nom, cette malheureuse Adeline…


– Oui, oui, bien malheureuse! dit Lise en frissonnant. Gérard, tu m’as juré que tu ne lui ferais pas de mal…


– Aucun mal, sois rassurée. Mais, en somme, que voulait-elle? De l’argent? Eh bien! avec de l’argent, je viendrai à bout de rendre libre, non pas ma personne qui lui a échappé, mais le nom que tu dois porter. Dès que je serai réconcilié avec mon père… et bientôt, oui, bientôt cela sera… Mais, ma bien-aimée, laisse-moi te dire pour cela, pour arriver au but qui est notre bonheur commun, il faut que tu redoubles de vigilance. À table, dans ton salon, tu as parfois des pâleurs, des tressaillements inutiles et dangereux… N’oublie pas que tu es la comtesse de Pierfort.


Lise soupira. Déjà le rêve que Gérard avait évoqué s’obscurcissait…


– Ne l’oublie jamais, dans aucune circonstance, continuait ardemment Gérard. Il faut qu’aux yeux de tous tu sois la comtesse de Pierfort… parce qu’il est nécessaire que je sois, moi, quelque temps encore, le comte de Pierfort. Tu as balbutié, lorsque Pontaives est venu nous voir après ma visite. Ai-je balbutié, moi? Sois forte comme je suis fort. Il faut que nous allions dans le monde. Songe que tu as un rôle à jouer comme je joue le mien…


Oui, elle avait un rôle à jouer! Et c’était cela qui la terrorisait. Mais déjà Gérard, habile à soutenir, lui, tous les rôles possibles, continuait d’une voix d’ardente douceur:


– Lorsque tout sera fini, lorsque je serai réconcilié avec mon père, lorsque tu seras ma femme, nous quitterons Paris, ma bien-aimée. J’ai là-bas, au fond de la Bretagne, un vieux manoir que je ferai arranger, et où nous nous installerons… à moins que tu ne préfères Paris…


– Moi! fit-elle toute frémissante du bonheur entrevu, je préfère ce que tu aimes. Si tu veux Paris, ce sera Paris. Mais si vraiment mes préférences peuvent influencer les tiennes, Paris me fait peur… et il me semble que, là-bas, dans ce coin de Prospoder dont tu m’as parlé, tu seras mieux tout à moi, comme je suis toute à toi partout…


– Eh bien! dit-il gaiement, c’est entendu Nous lâcherons Paris. J’y ai trop souffert. Excepté le petit coin de la rue de Babylone où je t’ai connue, je ne sais pas de quartier parisien qui ne me rappelle quelque triste souvenir…


– Pauvre cher ami…


– C’est fini. Avec toi, près de toi, je n’ai plus peur de rien. Va donc pour Prospoder. Ce qui ne nous empêchera pas, d’ailleurs de voyager. Tiens! je connais en Angleterre des coins adorables que tu ne voudrais plus quitter si tu les voyais…


– Nous les visiterons, murmurait Lise ravie.


– Et peut-être y resterons-nous…


Gérard laissait tomber ce mot sans insister, sûr qu’il ferait son chemin dans l’esprit de Lise. Puis, aussitôt, il reprenait ses recommandations. Et comme l’automobile, après la longue promenade, allait se diriger vers l’hôtel, il acheva:


– Ainsi, chère bien-aimée, il faut que, pour quelques jours, tu sois la vaillance même. Songe que si je suis vraiment aux yeux de tous le comte de Pierfort, dans une quinzaine au plus tout sera réglé. Sois donc brave… surtout en public… au théâtre… à l’Opéra-Comique, par exemple, où je veux te conduire ce soir…

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