VII


L’injustice et ses facettes










Il y a bien longtemps, le beau-père d’une de mes amies était hospitalisé à Moscou. C’était un mathématicien, il avait combattu au front – un homme remarquable à bien des titres. Il était clair qu’il ne lui restait quasiment plus de temps à vivre, une semaine tout au plus. Or voici qu’un matin il demande à sa belle-fille de revenir le jour même, dans la soirée, avec sa mère. Dans un lointain autrefois, il lui était arrivé une chose à laquelle il avait repensé tout au long de son existence et dont il n’avait parlé à personne. Visiblement, un miracle s’était produit dans sa vie, quelque chose d’étonnant, qui n’entrait pas dans le cadre d’une conversation ordinaire et qu’il avait tu. Il craignait à présent de n’avoir pas le temps de le raconter et priait donc ses proches de venir et de l’écouter. Ce soir-là, il n’avait plus de forces ; au matin, il sombra dans l’inconscience et rendit l’âme quelques jours plus tard, sans avoir pu dire, finalement, ce qu’il souhaitait. Cette histoire – de même que la possibilité-impossibilité de connaître une chose indispensable et salvatrice – a plané au-dessus de moi en nuage, changeant constamment de signification. J’en tirais le plus souvent une morale toute bête, comme une invite à exprimer d’urgence tout ce que l’on pouvait ; parfois, il me semblait que dans certains cas la vie elle-même entrait et éteignait la lumière, afin de ne pas plonger dans le trouble ceux qui restaient.

C’est étrange, ai-je dit récemment à mon amie, vous n’avez jamais su ce qu’il voulait vous confier. Je me demande souvent ce qui lui est arrivé et quand – pendant la guerre, sans doute ? Elle m’a demandé de répéter, comme si elle n’en croyait pas ses oreilles, sans pourtant mettre en doute ma sincérité et mon sérieux. Puis elle m’a répondu doucement qu’il n’était jamais rien arrivé de tel. Étais-je bien sûre qu’il s’agissait de sa famille, peut-être m’étais-je embrouillée dans mes souvenirs ?

Nous n’en avons plus reparlé.

* * *

Quand la mémoire confronte passé et présent, c’est en quête de justice. La passion de la justice brûle de l’intérieur, comme un prurit, tout système établi, contraignant à chercher, à exiger le châtiment, plus encore si cela concerne des morts dont nous restons les seuls soutiens.

L’exigence de justice ne s’étend généralement pas à une forme d’inégalité, injustice fondamentale, degré extrême d’irrespect du système – si l’on entend par là l’ordre du monde – envers l’homme. La mort fait sauter les frontières (entre le néant et moi), elle redistribue valeurs et appréciations sans me demander mon avis, me prive du droit d’être englobée dans une communauté (hormis celle, gigantesque, qui réunit tout ce qui disparaît). Avec elle mon existence n’appartient plus à personne. Notre cœur, qui n’incline pas à se résigner à l’injustice, ne recherche rien d’autre que la victoire sur la mort, l’élimination de cette tare fondamentale. Des siècles durant, nous avons eu une promesse de salut – la résurrection universelle, à la fois non sélective et individuelle. Pour l’exprimer différemment, le salut est certain à une condition : qu’il y ait quelque part, à côté et en plus de nous, une sage mémoire, susceptible de retenir dans sa main toute chose et tout être ayant existé ou encore à venir. Le sens des services funéraires religieux et l’espoir de ceux qui y assistent se résume au « Mémoire éternelle », qui, de fait, équivaut à une garantie de salut.

La société laïque retire de l’équation l’idée de salut, et la construction perd aussitôt son équilibre. Sans instance salvatrice, la conservation devient quelque chose d’éminemment respectable, un musée, une bibliothèque – et, par là même, un accumulateur garantissant une forme d’immortalité symbolique : jour indéfiniment prolongé, unique variante de vie éternelle, disponible en mode émancipation. Les unes après les autres, les révolutions techniques ont rendu possible l’apparition de ces hyperaccumulateurs, or « possible », dans la langue de l’humanité, signifie déjà « nécessaire ». Jadis, la mémoire de l’homme était remise entre les mains du Seigneur, et les efforts supplémentaires pour la préserver étaient, en un sens, redondants, pour ne pas dire superflus. La longue mémoire demeurait l’apanage de quelques-uns, de ceux qui pouvaient se le permettre ou le voulaient très fort ; on peut mourir et ressusciter sans cela – la tâche de se souvenir de tous était déléguée à l’instance suprême.

À l’approche du xixe siècle et de ses révolutions techniques, la mémoire se change soudain en pratique démocratique, et l’archivage en œuvre importante et commune. Cela porte un autre nom et est perçu différemment, mais la brusque nécessité de se pourvoir en photos de famille devient de plus en plus aiguë. La voix distante du corps, résonnant par une volonté extérieure, suscite d’abord l’effroi ou la stupeur, mais, peu à peu, la cloche du gramophone est domestiquée et, dans les datchas de la région de Moscou, on écoute la Valtseva*1. Tout cela s’effectue lentement, et il semble, au début, que le sens de ce qui se déroule est clair, qu’il se résume à l’ancien système de collecte de modèles. Nous ne retenons que des choses importantes, la voix de Caruso, un discours du Kaiser. Le cinéma fait son apparition, mais il a, lui aussi, une signification purement fonctionnelle – un moyen supplémentaire de raconter une histoire. À présent, depuis la guérite rétrospective de l’expérience tardive, on comprend que l’on (qui ?) envisageait tout autre chose, menant au point culminant de ce progrès – la vidéo dans les maisons et la perche à selfie, permettant à tout un chacun de tout conserver. L’immortalité telle que nous la connaissons est perçue comme un truc : la disparition totale et définitive de chacun d’entre nous peut être semée de trompe-l’œil produisant un effet de présence. Et plus nombreux sont les trompe-l’œil – instants préservés, copies, photographies conservées –, plus insoutenables semblent notre néant et celui d’autrui. Les déchets visuels et verbaux du quotidien sont brusquement en bonne place ; on ne les balaie plus, on les ménage, au contraire, pour les mauvais jours.

Dans les salons du xxe siècle commençant, les animaux empaillés étaient encore en vogue, il y en avait de toutes sortes, des têtes de cerfs ou de sangliers aux petits oiseaux rembourrés de sciure avec tant de délicatesse que ces créatures, dans le plumetis de leur plumage, paraissaient vivantes et tellement moins agitées que lorsqu’elles voletaient et gazouillaient ! La littérature a gardé des histoires de dames entre deux âges, faisant ainsi empailler des générations de chiens et de chats défunts, avant que la maison, ses pare-feu devant la cheminée et ses lourdes tentures ne partent à l’encan, en même temps qu’une douzaine de terriers poussiéreux.

Le statut mouvant, problématique, acquis par les morts en nos temps de reproductibilité technique a fait de leur existence un tracas : si nous n’attendons pas l’aube radieuse d’une nouvelle rencontre avec eux, il est nécessaire de mettre en œuvre tous les moyens pour utiliser au mieux ce qui en demeure. Ce sentiment s’était naguère gonflé d’une large vague de souvenirs funéraires, boucles de cheveux avec des initiales, photographies de défunts, où ceux-ci avaient l’air bien plus gaillards que les vivants – la durée infinie de la pose contraignait ceux qui la tenaient à l’agitation, à ces petits mouvements érodant les traits jusqu’à la désolation, de sorte qu’il était impossible de savoir qui, dans ce groupe fringant, était le cher défunt, et qui, éplorés, ceux qui restaient après lui. Vers le milieu du siècle, la chose atteignit un point extrême, avec le corps vermeil du leader politique exposé dans un cercueil en cristal sur la grand-place de la ville, ou les millions de corps perçus par les contemporains comme un entrepôt de matières premières ou de pièces détachées. Ce qui fut initié par l’exigence de Fiodorov de ressusciter les morts9, de les extraire au plus vite de leurs cercueils de chêne, afin qu’ils marchent et parlent, ce qui était une tentative de ressusciter le vieux monde par la force du Verbe – de faire en sorte qu’une tasse de tilleul fonctionne comme une eau vive contre la mort – s’est heurté au mur vivant de ceux qui ont sombré, de ceux qui n’ont pas été sauvés, à la simple impossibilité de se remémorer et d’appeler les disparus par leur nom.

La vague qui déferle depuis deux siècles nous a rattrapés, mais au lieu de la ressuscitation10 du passé, tout s’est terminé par des artisans spécialisés dans la taxidermie et la fabrication de moulages. Les morts ont appris à parler avec les vivants : leurs lettres, leurs messages sur les répondeurs, dans les chats et sur les réseaux sociaux, peuvent être réduits en une poudre d’éléments et intégrés dans un programme qui répondra à mes questions avec les mots de ceux que j’aimais. Une application de ce genre existe depuis deux ans dans Apple Store : on peut y bavarder avec un homme connu sous le nom de Prince, ainsi qu’avec un dénommé Roman Mazourenko, décédé bêtement, à l’âge de vingt ans, en traversant la rue. Si on lui demande : « Où es-tu maintenant ? », il répond : « I love New York », et ça ne gêne personne, tout ne se met pas à craquer aux coutures, le vasistas ne s’ouvre pas brusquement et on n’a pas la chair de poule.

Les concepteurs à l’origine de ce spectre verbal – en mémoire d’un ami – ont eu suffisamment de matière, l’ère numérique permettant de ne rien effacer. Au lieu d’une – de la – photographie, il y en a des centaines. Personne, y compris ceux qui photographient, n’a le temps de voir tous les clichés réalisés, il y faudrait des années. Au demeurant, ce n’est pas obligatoire : l’essentiel est de conserver toutes les facettes en attendant la visualisation générale – par le spectateur qui aurait du temps et de l’attention à foison, pour plus d’une vie ; lui saurait relier tout ce qui est arrivé, il mettrait les événements bout à bout, sur une ligne. Nul autre n’en est capable.

L’éventail des possibilités offertes par les nouveaux vecteurs d’information modifie les modes de perception : ni l’histoire, ni la biographie, ni le texte de la personne considérée, ni celui des autres ne sont perçus comme une chaîne, comme des événements se déroulant dans le temps, raboutés par la colle des causes et des conséquences. D’un côté, on ne peut que s’en réjouir : dans le monde nouveau, nul ne partira en claquant la porte, offensé, il y a de la place pour tout dans l’espace infini du stockage. D’un autre côté, le vieux monde des hiérarchies et des narrateurs tenait sur la sélectivité, le fait qu’on ne dit pas tout, pas toujours. En un sens, avec la nécessité du choix (entre le mauvais et le bon, par exemple), disparaît la ligne du bien et du mal, ne reste qu’une mosaïque de faits et de points de vue pris pour des faits.

Le passé se change en passés : coexistent diverses strates-versions, qui n’ont souvent qu’un ou deux points d’intersection. La solidité du savoir se transforme en pâte à modeler prête à l’emploi. Le désir de se remémorer, de restaurer, de fixer, se combine aisément avec une compréhension et une connaissance incomplètes de ce qui se produit. Comme dans les jeux d’enfant, les unités d’information peuvent être reliées de toutes les façons, dans n’importe quel ordre, modifiant leur sens selon la direction qu’on leur fait prendre. Mes amis philologues, allemands, américains, russes, disent que leurs étudiants saisissent parfaitement les sous-textes, analysent les intrigues secondaires cachées, mais ne veulent, ou ne peuvent, parler du texte en tant que tout. Proposez-leur de raconter un poème, vers après vers, d’expliquer de quoi il retourne, ai-je suggéré. On m’a répondu que c’était précisément ce dont ils n’étaient pas capables – c’est ce qu’ils ne savent pas faire. L’exercice consistant à présenter un texte, le besoin de raconter une histoire ont été déclassés, noyés dans les détails, cassés en milliers de citations randonneuses.

* * *

Le 30 mai 2015, j’ai définitivement quitté l’appartement de la ruelle aux Bains où j’avais passé les quarante années bibliques réglementaires + un an, étonnée moi-même d’y être restée aussi longtemps : tous mes amis n’avaient cessé de bouger, parfois de pays en pays, moi seule attendais je ne sais quoi, à l’instar des Charlotte d’antan dans leurs propriétés familiales où, avant elles, étaient demeurées leurs grand-mères, leurs mères, avec le vide à la fenêtre où naguère se dressaient, comme à Odessa, les peupliers pyramidaux du Sud plantés par le grand-père. Après les travaux de rénovation, qui avaient eu le temps de vieillir eux aussi, les choses semblaient s’être accoutumées à vivre à des places nouvelles, mais la nuit, lorsqu’on fermait les yeux et qu’on se figurait le volume vide de l’appartement, elles revenaient d’une certaine façon, se mêlant dans l’obscurité, de sorte que le lit dans lequel j’étais couchée coïncidait avec les contours du bureau de l’époque, dont l’abattant me couvrait la tête et les épaules ; au-dessus de nous, très haut, se trouvait l’étagère avec les trois singes en porcelaine qui refusaient de voir, d’entendre et de parler, tandis que, dans la pièce voisine, les épais rideaux orange, le lampadaire recouvert d’un châle de soie et les grandes photographies anciennes réinvestissaient les lieux.

De tout cela il ne restait rien aujourd’hui, il n’y avait nulle part où s’asseoir, l’appartement s’était changé en une série de boîtes vides – de celles où l’on garde des boutons et des bobines de fil –, les chaises et les divans s’étaient dispersés dans d’autres maisons ; dans la pièce du fond la lumière était allumée, intranquille comme en journée, les portes elles-mêmes étaient déjà grandes ouvertes, dans l’attente des nouveaux propriétaires. Les clés passèrent de main en main, je regardai une dernière fois le ciel pâle surplombant le balcon, et la vie se mit à débarouler, plus vite qu’elle ne l’aurait pu auparavant. Le livre du passé s’écrivait pendant que j’allais de place en place, triant les souvenirs que j’emportais avec moi, comme la dame du poème pour enfants comptait ses bagages – tableau, corbeille, carton à chapeau et tout petit chien11. C’est ainsi que, de relais en relais, j’arrivai à Berlin où le livre se figea, et moi avec lui.

Le joli quartier à l’ancienne où je m’installai avait jadis été considéré comme russe et avait toujours été littéraire : les noms des rues étaient familiers, Nabokov avait habité la maison d’en face, deux immeubles plus loin un homme avait, par consentement mutuel, mangé vivant un camarade, et dans la petite cour carrée étaient postées, à une borne à vélos, une douzaine de bicyclettes – celles des voisins. Ici, tout témoignait d’une certaine solidité, au demeurant relative si l’on songeait que, depuis des années, la ville comptait plus, pour l’humanité, par ses vides et ses béances que par les édifices qui avaient succédé à certains de ces vides. Je me plaisais à penser que mes notes sur l’impossibilité de la mémoire pouvaient s’écrire de l’intérieur d’une impossibilité étrangère – d’une ville dont l’histoire était une plaie qui refusait de se refermer en se couvrant de la peau rose de l’oubli.

Elle semblait avoir désappris, cette ville, à devenir douillette, et ses habitants l’avaient admis ; çà et là, un chantier était en cours, qui ne cicatrisait jamais, les rues étaient barrées de boucliers rouges et blancs, on incisait l’asphalte, découvrant des entrailles granuleuses de terre, le vent baguenaudait, déblayant le terrain pour de nouvelles friches. Devant chaque entrée d’immeuble, de petits carrés de cuivre, fichés dans le trottoir, étaient éloquents, même si l’on ne prenait pas la peine de s’arrêter pour lire les noms et calculer l’âge de ceux que l’on avait arrachés à ces maisons lumineuses hautes de plafond, pour les transporter à Terezin ou Auschwitz.

L’appartement était gai avec ses carreaux Metlakh, mais je ne pouvais rien faire des raisons qui m’avaient conduite là. J’aménageai plus ou moins les lieux, disposai mes papiers et allai m’inscrire à la bibliothèque. Une fois détentrice de la carte, munie d’une photographie dentue qui m’était un peu étrangère, je ramenai toutes mes activités à l’inlassable et régulière intranquillité, dont les petites roues dentées me tournaient dans le ventre. Je ne me rappelle plus très bien ce que je faisais tous les jours, je passais surtout, me semble-t-il, de pièce en pièce, jusqu’à ce que je comprenne que la seule chose qui me réussissait alors était précisément de me déplacer. Le mouvement m’était, en quelque sorte, une excuse, mes projets non réalisés étaient évincés par le nombre de pas, par la distance parcourue. J’avais aussi un vélo, une vieille bête hollandaise, au cadre incurvé et au maigre phare jaune frontal. Autrefois blanche, la bestiole faisait entendre, dans sa course, un reniflement métallique, à croire que le contact de l’air usait ses dernières forces, et elle émettait une sorte de tic-tac en ralentissant.

Les déplacements à bicyclette prenaient ici un caractère nouveau, inconnu ; toute la ville vivait sur roues, toute la ville pédalait avec une diligence doublée d’une certaine décontraction, comme si c’était ce qu’il fallait faire, comme si ce comportement n’avait rien d’étrange pour un adulte. Le soir, quand il ne restait de nous que la douce stridulation et la lumière se déplaçant rapidement, la structure de la ville devenait encore plus fantomatique, prévue pour que l’on passe, sans en avoir conscience, de non-ici en non-ici, comme dans ce texte de Kafka où un cavalier galope dans la steppe, sans étriers, sans bride, sans cheval, et bientôt sans lui-même. La rue semblait même obligeamment se perdre lorsque apparaissait une nouvelle monture, lui déroulant un plan incliné, afin que son déplacement ne lui coûte pas le moindre effort, afin qu’elle ne s’aperçoive pas qu’elle fonçait quelque part. Cette facilité n’était pas exempte d’un souci d’hygiène : les vitrines, les piétons et les petits chiens n’étaient pas séparés de moi ne fût-ce que par une vitre de voiture, mais la vitesse et le bourdonnement d’insecte de mon moyen de transport rendaient tout alentour impénétrable et un peu flou, on eût dit que je m’étais déjà fondue dans l’air invulnérable qui vous filait entre les doigts.

Combien, pensais-je, avaient dû regretter la perte de cette impression d’invisibilité et d’invulnérabilité ceux qui, d’une façon ou d’une autre, étaient bientôt devenus air et fumée, alors qu’ils n’étaient encore que condamnés à marcher sur la terre par la disposition du 5 mai 1936, privant un certain nombre de citadins du droit de posséder et d’utiliser une bicyclette ! De plus, comme il apparut par la suite, une disposition supplémentaire les obligeait à rester du côté ensoleillé de la rue, sans la moindre chance de se fondre parmi les ombres ou, pire, de se permettre le luxe de se glisser ainsi, sans obstacle. Ajoutons qu’il leur était également interdit de recourir aux transports en commun, à croire que quelqu’un s’était fixé pour tâche de leur rappeler que la machine corporelle, la machine de chair, était désormais leur unique bien, la seule chose sur laquelle ils pussent compter.

Par un soir pluvieux d’octobre où tous ceux que je croisais montraient une inclinaison peu naturelle, plus conforme à celle des arbres sous le vent, je tournai (de la Knesebeckstrasse dans la Mommsenstrasse, et ensuite seulement dans la Wielandstrasse, aurait écrit Sebald) dans la rue où avait vécu, naguère, Charlotte Salomon, laquelle, en vertu de certaines circonstances, me semblait presque une parente, et me dirigeai vers la maison qu’elle avait habitée de sa naissance à 1939, date à laquelle on l’avait expédiée d’urgence en France pour tenter de lui épargner le lot commun. Les pires histoires de fuite et de salut sont celles qui ont une fin trompeuse, celles où, après le miracle, survient la mort qui, à l’affût, s’est couverte d’un poil repoussant. Tel fut le cas de Charlotte. Pourtant, cette maison berlinoise s’était séparée en douceur de sa petite fille, qui n’avait sans doute pas eu à contempler de sa fenêtre les foules de manifestants munis de leurs calicots obliques ; néanmoins, ces choses apparaissaient au moindre fenestron, et ces jolis cadres Art nouveau, aux petits carrés rationnels, faisaient tout bonnement leur œuvre. À présent, derrière le rideau de pluie qui s’épaississait, brûlait une faible lumière, non pas dans tout l’immense appartement, juste dans une pièce, laissant les autres crépusculaires, de sorte qu’on devinait, plus qu’on ne les appréciait, la hauteur de plafond et les stucs.

Peu à peu, j’appris à aimer le métro dans ses variantes aérienne et souterraine, l’odeur orpheline de viennoiseries et de caoutchouc, le plan monstrueux des lignes et directions. Les pigeonniers de verre des stations, avec les arcs de leurs voûtes qui laissaient croire qu’on pouvait s’y mettre à l’abri, me paraissaient être des constructions provisoires auxquelles on ne pouvait se fier. Cependant, je me calmais toujours, étrangement, quand nous pénétrions dans les entrailles de fer de la gare centrale, comme si son casque transparent était l’assurance d’un répit, d’une éclipse fugace et totale, avant de ressortir à la lumière. Sur le quai tourbillonnait en permanence une foule dense, le wagon s’emplissait d’un coup à craquer, des gens entraient avec un vélo, d’autres avec une énorme contrebasse dépassant toutes les têtes dans sa funèbre caisse noire, d’autres encore avec un petit chien qui se tenait sagement assis, à croire qu’on en faisait une ultime photo en noir et blanc. À cette époque déjà, il me semblait que tout cela advenait dans un passé depuis longtemps exfolié, à portée de main. Par instants, on pouvait même contempler le wagon éclairé et s’observer soi-même à distance, comme s’il s’agissait d’un train d’enfant, avec des bonshommes en plastique disposés sur les banquettes. La ville humide tournoyait à la fenêtre, telle une grande roue couchée, offrant aux regards les mêmes vides et trouées de lumière où apparaissaient parfois des choses plus compactes, une colonne ou une coupole, un cube ou une sphère.

Dans le non-temps advenu, tout était proche, surtout lorsqu’on traversait des lieux familiers, des lieux que j’avais oubliés et qui me revenaient en mémoire, et tous convenaient pour me réchauffer un instant. J’avais passé quelques jours ici, autrefois, dans un hôtel qui avait une étrange façon d’amuser ses clients. Étroit et long, le hall était éclairé de turquoise, on avait l’impression de marcher dans une paille de cocktail, mais tout au bout, là où s’entassaient les clients, plumes ébouriffées, une cheminée brûlait d’une flamme vive, exhalant une chaleur visible. Il fallait se tenir juste à côté du comptoir du portier pour comprendre que tous étaient réunis autour d’un trompe-l’œil : le feu se déployait sur toute la largeur d’un écran accroché au mur, il y crépitait, créant une atmosphère douillette, bénéfique et sans danger. En même temps que ma clé en plastique, on m’avait remis deux bonbons acidulés turquoise, évoquant des médicaments, et je les avais emportés à mon étage, dans l’étroite pièce en forme de lit, où le lavabo se combinait astucieusement avec l’armoire et la penderie. En revanche, le mur d’en face était vide, aucun tableau ou photographie ne vous y détournait de l’essentiel ; car, là encore, il y avait un écran, moins grand, où brûlait une bûche. On entendait depuis le seuil la flamme craqueter, mâchonner et, à peine entrée, je pris place sur le couvre-lit turquoise, puis, conformément à ce qui était prévu, fixai mon regard dans la gueule de l’âtre.

Vers le milieu de la nuit, avant d’avoir saisi où se trouvait l’interrupteur, je commençai à comprendre la morale de l’histoire, la leçon que les hôteliers proposaient à leurs clients, en discret programme obligatoire, un peu comme les petits poèmes qui ornent les objets dans ces régions – écrits ou brodés de manière alambiquée : « Dieu tend la main à qui se lève matin. » Rappelant le miracle des trois enfants dans la fournaise12, la seule bûche posée verticalement n’était d’abord léchée par les flammes que tout au bord, comme s’il s’agissait d’un nimbe spécialement préparé, annonciateur d’un prochain martyre. Puis la chaleur prenait de la vigueur, au point que j’eus l’impression qu’elle effleurait aussi mon visage. La flamme se déroulait, sifflant et rapetissant, avant d’arriver tout en haut de l’écran, tandis que son bourdonnement d’abeille s’intensifiait. Peu à peu, la bûche perdait en incandescence, le tableau s’assombrissait, et voici que, çà et là, le bois exhalait un soupir et tombait en cendres, en charbons ardents. Alors l’écran devenait noir, il était pris d’une brève convulsion, l’image se rétablissait brusquement et, de nouveau, j’avais devant les yeux la bûche ressuscitée, pleine de vie, à croire qu’aucun malheur ne lui était arrivé. Ces trucs (ou plus exactement cette vidéo qui me semblait de plus en plus épouvantable au fur et à mesure que le temps passait) se répétaient, et le pire était que je portais toujours plus d’attention à ce qui se produisait, dans l’espoir, peut-être, de débusquer une légère différence, une modification du scénario. Mais le bois continuait de ressusciter d’entre les morts et les ténèbres s’ouvraient encore et encore.


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