IV
La fille du photographe
Supposons qu’il s’agisse d’une histoire d’amour.
Supposons qu’elle ait un héros.
Depuis l’âge de dix ans, il s’apprête à écrire un livre sur sa famille, pas sur son père et sa mère, mais sur ses grands-pères et arrière-grand-mères qu’il n’a jamais vus de sa vie, mais dont il sait qu’ils ont existé.
Ce livre, il se promet de le faire… et le repousse : il doit, pour cela, être plus vieux, en savoir plus.
Les années passent, pourtant il ne vieillit pas et en sait encore moins ; chemin faisant, il a réussi à semer le peu qu’il connaissait.
Il s’étonne parfois lui-même de son désir persistant de raconter au moins quelque chose de ces gens qu’on ne remarquait pas et qui, dissimulés dans la partie ombreuse de l’histoire, y étaient restés.
Le héros estime qu’écrire sur eux est son devoir. Mais en quoi est-ce un devoir, et vis-à-vis de qui, s’ils voulaient justement demeurer dans l’ombre ?
Le héros se conçoit comme le produit de sa famille, sa résultante imparfaite – en réalité, il est le maître de la situation. Sa famille est à la merci du narrateur, il en sera comme il le dira, les membres de sa parentèle sont ses otages.
Le héros a peur : il ne sait que choisir dans le sac à histoires et à noms. Peut-il se fier à lui-même, à son désir de cacher ceci et de dévoiler cela ?
Le héros louvoie, s’efforçant d’expliquer son obsession par un devoir envers sa famille, les espoirs de sa mère et les lettres de sa grand-mère. Tout cela parle de lui, pas d’eux.
Il faudrait décrire cette affaire comme une passion, mais le héros est incapable de se voir de l’extérieur.
Le héros agit à son gré et se console en se disant qu’il est obligé d’agir.
Quand on lui demande comment lui est venue l’idée d’écrire ce livre, il raconte aussitôt une des histoires de la famille. Quand on lui demande dans quel but il fait cela, il en raconte une autre.
Il semble que le héros ne puisse ni ne veuille parler à la première personne. D’un autre côté, parler de lui à la troisième personne l’a toujours empli d’effroi.
Le héros tente de jouer un double jeu, de se comporter comme l’ont toujours fait ses parents, autrement dit de s’effacer dans l’ombre. Or, il ne le peut ; autant qu’il s’y efforce, ce livre parle de lui.
Une vieille blague met en scène deux juifs. « Tu dis, commence l’un, que tu vas à Kovno, donc tu veux que je pense que tu te rends à Lemberg. Dans quel but essaies-tu de me duper ? »
* * *
À l’automne 1991, mes parents songèrent soudain à émigrer. Je n’étais pas d’accord. Ils avaient tout juste la cinquantaine – ils avaient mis le temps ! –, le pouvoir soviétique venait de s’effondrer, après avoir tenté, pour finir, de gonfler comme une bulle le putsch raté d’août. Il me semblait à présent qu’il fallait vivre en Russie. Les revues publiaient à la file la poésie et la prose interdites, que l’on ne connaissait que par des copies dactylographiées à l’aveugle ; partout, dans les rues, on vendait de la main à la main des choses colorées, qui ne ressemblaient pas aux précédentes, ennuyeuses, et j’achetai, avec mon premier argent, un fard à paupières bleu, un collant à motifs et un slip en dentelle, rouge comme un étendard. Mes parents voulaient que je parte avec eux, je ne répondais pas : j’espérais encore qu’ils se raviseraient.
Cela dura longtemps, plus qu’on ne le pensait : l’autorisation ne vint d’Allemagne que quatre ans plus tard, et je persistais à ne pas vraiment croire que notre ensemble indissoluble pouvait se disloquer. Mais, déjà, ils se préparaient et me pressaient de prendre une décision ; je ne voulais aller nulle part. Par-dessus le marché, la vie, alentour, me paraissait follement intéressante, cette vie qui, en un sens, avait commencé pour moi, telle une porte à demi ouverte. Je n’arrivais pas à me repérer dans ce qui était si évident pour mes parents, comme s’il me manquait des yeux ; eux avaient eu leur dose d’Histoire, ils voulaient descendre sur la terre ferme.
Ce fut le début d’un processus évoquant un peu un divorce : ils partaient, je restais, tous les comprenaient, nul n’en parlait à voix haute. Les tripes retournées de l’appartement, les papiers et les objets étaient partagés entre partants et restants, brusquement on n’avait plus sous la main les lettres de Pouchkine et Faulkner, les livres étaient dans des cartons, attendant d’être expédiés.
Maman passa surtout du temps sur les archives. La législation soviétique stipulait que toute chose ancienne, qu’elle fût ou non de famille, ne pouvait quitter la Russie que munie d’un certificat attestant qu’elle n’avait aucune valeur marchande. Le pays, qui avait abondamment vendu les toiles de l’Ermitage, voulait être certain que les biens d’autrui ne lui échapperaient pas. Les tasses et les bagues de grand-mère furent envoyées à l’expertise, de même que les cartes postales anciennes et les photographies que j’aimais tant. Leur ordre traditionnel était à présent chamboulé ; maman, qui ne se fiait pas à ma mémoire, les légendait les unes après les autres et les disposait en piles. Elle collait celles qu’elle sélectionnait dans un énorme album, aux ornements ciselés dans le style japonais, autrefois en vogue. Sur la première page était écrit à l’oblique : « À Sarah, en souvenir de Mitia ».
Tous y étaient à présent réunis, tous ceux qu’elle se rappelait par leurs noms et jugeait indispensable de prendre sur l’arche prête à rompre les amarres. Les camarades de classe de grand-mère voisinaient avec des moustachus qui m’étaient inconnus et avec l’enfant au teint vermeil de la tante londonienne, dont on disait qu’à l’étranger elle s’était apparentée avec Kerenski*1 lui-même ; Liolia et Betia vivaient sous la même couverture, où se trouvaient aussi mes photos de classe, grand-père Kolia languissant sur quelque colline du passé, notre chienne Karikha et notre chienne Lina. J’y figurais aussi, adulte – j’avais vingt ans –, solennellement logée entre les portraits de l’académicien Sakharov et du père Men*2, découpés dans des journaux. Tous, y compris l’académicien, nous étions mentionnés dans la liste établie de la main de mon père : « Amis, parents, membres de la famille, 1880-1991 ».
Ils étaient partis en train, par le chaud mois d’avril 1995 ; la nature était en fête, légère, le ciel au-dessus de la gare de la Brest biélorusse était un peu bêta dans son bleu. Quand les wagons s’étaient ébranlés, tortillant du croupion en un dernier adieu, nous avions tourné les talons et repris le quai dans l’autre sens. C’était plus ou moins désert, comme tous les dimanches. Je me demandais encore si je devais éclater en sanglots, quand un sac à bière me zyeuta depuis la portière d’un train de banlieue et lança d’une traite : « Bousillez les juifs, sauvez la Russie ! » Certes, tout cela est par trop littéraire, mais je le raconte tel quel.
J’étais pourtant allée en Allemagne, à l’époque, j’y avais passé un mois, étudiant sans conviction la possibilité de commencer une vie nouvelle, là ou ailleurs. Dans l’énorme foyer de Nuremberg, où dix étages sur douze étaient occupés par des Allemands ethniques*3 ayant retrouvé leur patrie historique, les deux étages supérieurs, à moitié vides, étaient réservés aux juifs. J’y restai deux jours, seule dans une immense chambre comprenant une dizaine de lits, fixés comme les couchettes d’un train, sur deux niveaux. C’était royal. Personne ne me fut imposé ; en revanche, on me remit des tickets-repas de la taille de timbres-poste, ils étaient verts (ceux des Allemands étaient orange). Je me fis aussitôt du thé et m’assis pour contempler la nuit européenne : loin, à la fenêtre, étincelait, ruisselait de lumière un luna park entouré de végétation sombre ; on voyait un stade et on entendait, près de l’entrée, un des voisins d’en bas jouer de la guitare.
Il ne m’était jamais venu à l’esprit de m’intéresser à mes homonymes, essentiellement, sans doute, parce qu’ils étaient trop nombreux. Guinzbourg, Gourevitch, Stepanov du monde entier – nous sommes du même pelage, couche isolante qu’on ne remarque pas d’emblée, ce qui nous empêche de nous identifier comme des parents. Serge Gainsbourg et la Vieille Valse « Rêve d’automne », chanson russe que maman me chantait pour m’endormir, ne m’a jamais paru rimer, fût-ce de loin, avec notre histoire, et moins encore Lidia Guinzbourg, sa science noire de l’homme et sa tendance à « secouer les oripeaux de l’individuel/de l’unique (de la pitié et de la grâce privées, de l’esprit, du talent, du charme), comme si ce n’était pas important, comme si ce n’était pas à prendre en compte ». Homonymes, « pays », camarades de classe, voisins de wagon – tous ces masques d’une communauté de hasard, chers à Sebald, ne m’émouvaient que chez les autres. J’avais lu trop tard des informations sur Guntzbourg, ville de Bavière dont étaient originaires tous ces Guinzbourg et leurs noms ordinaires. Petite, vieillotte, elle était située au bord du Danube ; à deux heures de route, se trouvaient une autre ville bavaroise, Wurtzbourg, et son cimetière juif où est enterrée ma mère. Il est étonnant que je n’aie jamais envisagé son départ comme un retour.
Ils étaient revenus une fois encore à Moscou, six mois avant l’opération de maman. Le pontage coronarien dont elle avait absolument besoin semblait alors une procédure rare et exotique, mais en Allemagne, c’était sûr, ils sauraient s’en débrouiller, pensions-nous. D’ailleurs, on n’avait pas le choix, la malformation cardiaque qu’elle avait de naissance et qu’on lui avait diagnostiquée dans la Ialoutorovsk de la guerre avait fait son œuvre, il n’y avait pas de temps à perdre. J’avais vingt-trois ans et me sentais adulte. Aussi loin qu’il m’en souvienne, nous avions toujours cohabité avec la maladie de maman ; dès l’âge de dix ans, je sortais, la nuit, dans le couloir pour écouter si elle respirait. Tout était en ordre, le matin se levait sans un raté. Je m’y étais peu à peu habituée et ne posais pas de questions inutiles, comme si je craignais de rompre un équilibre déjà fragile. Nous ne parlions pas vraiment de ce qui attendait maman – sinon pour discuter d’un ton alerte de détails insignifiants du quotidien hospitalier. C’est ainsi qu’elle confia d’un ton las à une amie, et pas à moi : « Que veux-tu, ma petite, je n’ai pas d’autre issue. »
Une chose m’avait étonnée, pourtant je m’efforçais d’annuler tout ce qui pouvait laisser entendre que c’était peut-être son dernier séjour ici : sa réticence à évoquer des souvenirs. Je tenais pour une évidence que, dans l’heureuse Moscou estivale qui fleurait l’étang et la poussière, nous devions absolument aller sur la Pokrovka, où se trouvait notre ancienne maison, passer un moment sur le boulevard, poursuivre jusqu’à l’école où, les unes après les autres (Liolia-Natacha-moi), nous avions été élèves. J’avais aussi à mon programme une longue – comme dans l’enfance – conversation sur l’ancien temps, sans compter que je m’apprêtais à noter enfin ses commentaires, afin de ne perdre aucune précieuse information et, au bout du compte, d’écrire un jour mon livre sur la famille. À ma grande surprise, ma mère s’était opposée aux promenades nostalgiques, d’abord avec sa douceur habituelle, puis j’avais essuyé un refus catégorique : ça ne m’intéresse pas. Elle avait, à la place, entrepris de faire le ménage et commencé par jeter à la poubelle les vieux bols, au bord éraflé, que nous utilisions depuis les années 1970. Moi qui ne me serais jamais résolue à un tel sacrilège, je la regardais avec un mélange d’effroi et d’admiration. La maison avait été récurée et étincelait. Des parentes, des camarades de classe étaient venues la voir, ce qui signifiait lui faire leurs adieux, mais on n’en disait rien. Et mes parents étaient repartis.
Je me remémorai tout cela bien des années plus tard, quand je tentai de lire à mon père les lettres de ses proches ; il m’écouta une dizaine de minutes, se rembrunissant peu à peu, puis déclara que cela suffisait, tout ce qu’il avait besoin de se rappeler, il se le rappelait sans cela.
Je ne le comprenais que trop bien, à présent ; depuis quelques mois, j’étais de plus en plus souvent dans un état d’esprit où la contemplation des photos me semblait la lecture d’une nécrologie. Vivants et morts, nous étions tous d’un autre temps : la seule légende ayant un sens était pour moi : « Cela aussi passera. » Tout ce que je pouvais regarder sans crispation dans l’appartement de papa à Wurtzbourg, où se trouvait, plié en quatre, le plaid à carreaux apporté de la ruelle aux Bains, était ses vieilles et nouvelles photos – bord désert du fleuve, barque noire déserte, envahie de feuilles, champ jaune désert, sans le moindre passant, plaine peuplée de milliers de myosotis, sans rien d’humain, pure et déserte, elle aussi. Ce n’était pas douloureux et, pour la première fois de ma vie, je préférai le paysage au portrait. L’album japonais, avec les grands-pères et les arrière-grand-mères, se trouvait là, quelque part dans les tiroirs, mais aucun de nous deux ne voulait faire remonter le passé à la surface.
* * *
Dans les années 1950, papa avait une voisine d’appartement communautaire, la toute jeune et belle Lialia, qui se distinguait par un mode de vie très libre. Quand elle n’était pas chez elle (or elle n’y était jamais), sa mère prenait les appels téléphoniques et, d’une voix aux mille couleurs, disait : « C’est Lialetchka que vous voulez ? Mais Lialetchka, elle est à la bibliothèque. »
Ce printemps-là, c’est moi qui suis allée à la bibliothèque. J’avais eu la chance de passer quelques semaines à la charge d’un antique collège d’Oxford, qui nous avait accueillis, mon livre et moi, avec une extrême cordialité, à croire que mon activité n’était pas une passion honteuse, un papier tue-mouches bien collant où tremblotaient des correspondances à demi défuntes, mais une chose raisonnable et respectable. Dans les pièces blanches de mon logement, lignées par des rayonnages de livres que rien ne venait remplir, et, plus encore, dans les salles à manger et les salles de lecture, la mémoire avait un autre sens, qui m’était étranger : elle n’était pas le but d’une douloureuse expédition, mais la simple conséquence de la durée ; la vie la fabriquait en secret, et elle s’épaississait avec le temps, sans gêner ni inquiéter personne.
J’étais venue travailler, et je n’y arrivais pas : la vie locale avait un effet apaisant et abrutissant, j’avais l’impression d’être retournée dans un berceau qui n’avait jamais existé. Chaque matin, mes pieds nus se posaient sur le parquet ancien, avec le même sentiment de gratitude ; les jardins, telles des tasses, étaient emplis d’une verdure mouvante, au-dessus de laquelle des rossignols secouaient leurs petites boîtes en fer-blanc. Même la gourmandise avec laquelle la pluie déversait ses réserves sur les façades parfaites et les fantaisies de pierre m’attendrissait. Je me mettais tous les jours à mon bureau où reposaient, empilées, les pages de texte, et je passais des heures à regarder ailleurs.
Ma rue s’appelait Haute, High, et occupait dans ma vie une place que l’on peut qualifier de démesurée. Dans la moitié droite d’une vitre tournée vers le territoire du collège, il y avait une ombre fraîche ; à gauche, sous la pluie ou le soleil, la rue se comportait à l’instar d’un écran de télévision allumé. Obstinée, elle refusait de se réduire et de fuir dans la perspective, comme il sied à une route ; elle gîtait au contraire, tel un navire, remontait toujours plus haut, de sorte que voitures et piétons, étonnés, se faisaient plus visibles, aucune silhouette, fût-elle la plus insignifiante, ne disparaissait complètement. Au mépris de toutes les lois, tout se rapprochait et devenait plus net – le vélocipédiste de la taille d’un moustique, comme le moindre rayon oblique de sa roue ; tout cela me gênait terriblement et gênait mon activité, déjà presque figée sans cela.
Il y avait toujours un mouvement complexe, imprévisible : comme dans un théâtre de marionnettes, au son du carillon de l’horloge, allait, à pied, à cheval ou en voiture, une vie infiniment séduisante. Déboulaient, masquant tout, des autobus tout en hauteur ; sur les marches des arrêts, les conducteurs se relayaient, les gens s’apercevaient de loin et ne se perdaient pas des yeux au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient, tentant parfois de se distinguer des autres – ainsi, une fille à peine esquissée, maigre, aux longues jambes, bondit, à un moment, au beau milieu de la rue, elle effectua un saut de cirque, comme si elle claquait des doigts. Bref, rien ne justifiait mon oisiveté, pourtant, pareille aux dames de Géorgie, je passais des heures à ma fenêtre, à détailler les passants ; eux, au lieu de sombrer dans l’oubli, se faisaient de jour en jour plus gros et plus reconnaissables. Je ne cessais de m’étonner, chaque fois que je me retrouvais face à la vitre, et m’apercevais que je pouvais aisément compter les autobus à l’autre bout de la rue qui avait tourné vers le haut. La précision avec laquelle étaient dessinés les passants, leurs minuscules vestes et baskets, m’occupait aussi beaucoup : j’avais affaire, semblait-il, à un mécanisme en action, qui mettait en mouvement l’horloge et les petites figures. Noire et spacieuse, une automobile étincelante prenait le virage, comme si tout se trouvait dans un passé profond, où le détail le plus insignifiant acquérait la dignité d’un témoin. Seulement, il n’y avait rien dont on pût témoigner – à part, et encore, la chaleur qui devenait plus forte et les ombres lilas qui commençaient à palper le trottoir d’en face.
Et voici qu’un jour, une amie m’emmena au musée où était exposé un tableau de Piero di Cosimo, intitulé L’Incendie de forêt. Long, en format paysage, évoquant un large écran de multiplexe pour film catastrophe, il occupait la place d’honneur, mais la petite boutique du musée ne proposait pas la moindre carte postale, le moindre dessous de théière qui en eussent repris un détail. Cela se comprenait : ce qui était dessiné là était éloigné à l’extrême de toutes les représentations du confort. Datant du xvie siècle, le tableau n’était pas sans rapport avec le De natura rerum de Lucrèce, la polémique avec Héraclite et ses représentations du monde. En l’occurrence, Piero se plaçait du côté de l’antique Grec affirmant que le cosmos serait jugé à l’aide du feu maîtrisé. On en retrouvait quelque chose sur le panneau de bois : c’était le Jugement dernier à l’échelle d’un îlot boisé, où apparaissaient « des animaux sauvages et domestiques, se nourrissant d’air, de terre et d’eau ».
Cela ressemblait surtout à un feu d’artifice, comme si le carnaval se prolongeait dans la forêt. Rouges, jaunes, blanches, les braises volantes traversaient la toile dans un craquement assourdissant, que l’on n’entendait pas. J’ai lu que le peintre, outre diverses lubies, avait une peur bleue de l’orage, qu’« il fermait portes et fenêtres, et se terrait dans un coin » ; d’une façon ou d’une autre, c’était perceptible. L’incendie n’était pas seulement le centre du tableau, il était aussi l’omphalos, le nombril de l’univers représenté, et les créatures, effarées, fuyaient par dizaines, courant, rampant, volant en pointillés, ne comprenant pas ce qui se passait et ce qu’elles étaient désormais. Pour moi, ce qu’on voyait ici était une grosse explosion, simplement l’auteur n’en connaissait pas le nom.
Les animaux, pareils à des galaxies nouvellement créées, fuyaient en partant du centre, dont on ne pouvait détacher les yeux – ainsi plonge-t-on son regard dans une fournaise ou le cratère d’un volcan. Telle une lave, ils ne s’étaient pas encore refroidis – au point que certains avaient des visages humains. Il y avait sans nul doute des hommes dans ce monde, avant le feu, du moins. Voyez, un puits en bois est là, à l’écart ; quelques silhouettes en pointillés, évoquant les fresques de Pompéi, sont nettement humanoïdes, mais à côté des bêtes et de leur chaude visibilité, elles paraissent l’ombre d’elles-mêmes, traces sur un mur qu’éclaire la déflagration. Il y a pourtant un survivant, un pâtre que l’on voit distinctement, à demi tourné, aussi perdu que son troupeau en fuite et prêt à foncer à l’aveuglette, tête baissée, à sa suite. Il n’a pas de visage, son bâton suffit, dont il use comme il peut, car, pour citer Héraclite, c’est le fouet (le fléau) qui pousse tout reptile (tout animal) à chercher sa nourriture.
Les bêtes du tableau vont par deux, comme les habitants de l’Arche, et que certaines soient partiellement des hommes n’afflige ni ne gêne personne. Leurs visages humains se sont accrus dans la fuite – chez le cochon domestique et chez le cerf de la forêt ; leurs traits expriment une tendre et douce songerie. On raconte que l’artiste les a ajoutés au dernier moment, alors que le tableau était presque achevé ; certains y voient aussi des caricatures-teasers, faites à la demande du commanditaire. Pourtant, il n’est rien de comique dans ces hybrides couronnés ; ils évoquent surtout des étudiants philosophes qui s’apprêtaient à se promener sous les chênes.
Cela aussi, je le comprenais ; la transformation était en cours, mais on ne pouvait en suivre la trajectoire. Était-ce l’homme qui devenait une bête sous nos yeux, ou l’animal qui s’humanisait et auquel poussait un visage, comme des jambes ou des ailes ? Le daphné devenait laurier, ou l’ours le chasseur ?
Il en ressortait que dans le monde d’après la catastrophe, les bêtes étaient les derniers hommes survivants ; désormais dotées d’une âme, elles étaient l’unique espoir. Toutes – le lion courbé de peur et de fureur, la famille ahurie des ours, avec leurs têtes de pommes de terre, l’aigle inflexible et le héron mélancolique – étaient porteuses de qualités précises, prêtes à se constituer en moi. Par comparaison, nous autres, à peine distincts, paraissions des rudiments ou des ébauches d’un futur qui pouvait advenir ou non. Le reste avait eu la vie sauve et, carré et vivant comme chez Pirosmani*4 ou le Douanier Rousseau, recevait la terre en héritage.
Étonnant, aussi, le fait que le grand héros de ce monde déshumanisé n’était pas un prédateur carnassier, le roi des animaux, mais un innocent herbivore. On n’aperçoit les hommes que d’un côté du tableau, comme si ceux qui échappaient au feu avaient la possibilité, à l’instar des personnages des contes, de choisir d’aller à droite ou à gauche. Le taureau au front puissant de penseur se tient exactement au centre, sur la même ligne que l’arbre de la connaissance, qui divise le tableau en deux parties égales, et que la fournaise. Son expression de réflexion douloureuse le fait ressembler à un pécheur du Jugement dernier de Michel-Ange – bouche ouverte en une grimace d’incompréhension, visage ratatiné-ridé. Mais, cette fois, le choix est offert à un être innocent du péché originel : le taureau est libre de décider s’il doit devenir un homme.
Vasari parle en ces termes de Piero di Cosimo : « Il ne permettait pas qu’on balayât ses pièces, ne mangeait que quand la faim l’y obligeait, interdisait qu’on déracinât ou coupât les arbres fruitiers ; bien plus, il laissait la vigne croître de telle sorte qu’elle traînait sur le sol, tandis que les figuiers et d’autres arbres n’étaient jamais taillés. En un mot, il voulait voir toutes choses aussi sauvages qu’il l’était lui-même, déclarant que les créations de la nature devaient être laissées au soin de celle-ci, qu’on ne devait pas les changer à son gré. Il allait souvent observer animaux et plantes, ou d’autres choses encore que la nature fait, souvent, étranges et par hasard, ce qui lui procurait un tel plaisir, une telle satisfaction qu’il ne se tenait plus d’enthousiasme et le répétait moult fois dans les conversations, au point que, bien qu’il fût agréable de l’écouter, il finissait par ennuyer tout le monde. »
Durant la sombre année 1937, Erwin Panofsky décrit Piero comme un exemple d’atavisme émotionnel : c’est un homme profondément antique, projeté dans la contemporanéité, avec toute sa complexité ; en place d’une nostalgie civilisée, il a le mal le plus désespéré de ce qui n’est plus. J’ai le sentiment que cela cache le désir ancien de considérer l’artiste comme autre : une personne déplacée, un sauvage à l’Exposition universelle de Paris, un Martien sur une planète qui lui est étrangère. On pourrait discuter, n’était un point d’une grande justesse : l’état d’esprit qu’il évoque est aussi une sorte de métamorphose, la résultante d’une calamité qui a fait dérailler le monde.
L’Incendie de forêt montre l’instant même de la surexposition ; dans mon univers personnel des termes photographiques, cela signifierait qu’il y avait soudain plus de lumière que n’en pouvait supporter la fragile réalité d’une pellicule ou d’un tirage. Elle évinçait l’image au profit d’un néant lisse éblouissant. L’instant révélateur – le moment où tout apparaît sous sa forme définitive – est inaccessible à la mémoire et impossible à transmettre. C’est celui auquel nous sommes confrontés quand nous ouvrons les yeux pour la première fois.
Le tableau de Piero di Cosimo est, à ma connaissance, l’équivalent le plus proche de L’Origine du monde de Courbet, sa rime parfaite : le choc et la fascination qu’ils suscitent sont du même ordre. Ce qui, ici, est en jeu, semble-t-il, est la transmission directe du sens, le poids documentaire du récit sur la façon dont l’univers fabrique et rejette de nouveaux détails, contraignant la vie à dévaler, encore et encore, une éternelle pente. Il en ressort que la catastrophe peut être une instance génératrice – four où l’on met à durcir des figurines d’argile ou creuset de transmutation. Ainsi est agencée la création à l’époque prométhéenne, après la première cuisson. C’est à cela que devrait ressembler l’exclusion du paradis dans le monde des guerres aériennes et des armes chimiques, avec des incendies en guise de glaive de feu, et des perdrix volant en triangles dans le ciel bas, tels des avions de chasse.
* * *
Dans l’un des cahiers où maman notait mes conversations d’enfant, tout en haut d’une page lignée, au-dessus d’un bavardage estival sur les pissenlits et les vaches, elle avait ajouté : ce jour-là ma mère est morte, et nous n’en savions rien.
Je me rappelle bien ce jour. Je revois encore ce matin dans la maison inconnue, l’énorme chien sortant de sous une table trop haute pour moi, les encadrements de fenêtres et, plus tard, l’effrayante surface de l’eau qui s’étirait jusqu’au bout du monde : là, je distinguais, se balançant, apparaissant et disparaissant tour à tour, la tête de ma mère qui, Dieu sait pourquoi, avait choisi de nager vers ces lointains où il n’était pas âme humaine. Pour moi, il était clair qu’elle était perdue. Une vie nouvelle, étrangère, commençait, dans laquelle j’étais absolument seule. Je ne pleurais même pas, plantée au bord de l’eau, là où le grand fleuve Volga rencontrait l’aussi grande Oka ; au demeurant, il n’y avait personne pour m’entendre. Quand les adultes étaient revenus, riant, quelque chose, déjà, avait bougé-changé, et c’était irréversible.
La vie, sans doute, ne peut pas ne pas commencer par une catastrophe, souvent survenue bien avant nous et n’ayant aucun besoin de notre participation ou autorisation. On peut même ne pas y voir un malheur – elle crépite, branches sèches, fait voler au-dessus de nos têtes, tels des gonfalons, des langues de flamme blanche, elle est la condition sine qua non de notre apparition, le ventre maternel d’où nous venons au monde et crions de douleur. Lorsque, en ce mois d’août, nous rentrâmes de Nijni (qui s’appelait encore Gorki) et allâmes à la datcha où, dans les coins, se trouvaient les bouquets de grand-mère, où il y avait, dans un sac, un porte-monnaie contenant un abonnement ferroviaire saisonnier, où se répandait le parfum des phlox, notre histoire toute entière était pliée pour des dizaines d’années – chansonnette à refrain. Grand-mère Liolia n’avait que cinquante-huit ans, elle était morte d’une crise cardiaque sans attendre notre venue ; la vie de ma mère formait maintenant une ligne droite : elle avait une tâche et un modèle à imiter. Si, jusqu’alors, sa vie se déroulait au petit bonheur, au gré de son âme, elle devait à présent être menée à un niveau chimérique : sans le dire clairement, maman voulait, semblait-il, devenir pour elle-même et pour nous quelqu’un d’autre, Liolia, ranimer le riche gisement de joie, de tourtes, d’embrassades et de gestion légère de la maison. Elle n’y parvenait pas, nul n’y serait parvenu.
L’histoire de notre maison, pour ce que j’en avais entendu, avait commencé non pas cent ans plus tôt, mais en août 1974. Grand-mère nous avait, à contre-cœur, laissé quitter la table de la datcha et les rideaux ornés de pommes vertes et rouges, pour partir en voyage ; à notre retour, l’endroit était vide et nous étions seuls. Maman s’en voulait, je restais à ses côtés. La terrifiante histoire de la petite fille qui tarde à apporter de l’eau à sa mère malade, puis se précipite, mais tout est déjà fini, des oiseaux volent au-dessus de sa tête et l’un d’eux est sa mère – il est trop tard, trop tard, je ne reviendrai pas –, avait à voir avec nous, bien que personne n’y eût fait allusion. Je le savais, simplement – et pleurais sur cette eau qui n’avait pas été portée à la bouche de la mère, comme si j’étais complice.
Tout ce que j’avais appris par la suite avait été raconté et entendu à la lumière de ce retard ; maman parlait, je gardais ses paroles en mémoire, craignant d’oublier un seul mot et en oubliant malgré tout, fuyant, telle l’enfant de l’histoire, passant la porte pour jouer au-dehors, pour grandir, pour vivre juste comme ça. Je pense qu’elle-même s’était sentie ainsi, jeune, plus que moi aujourd’hui, avec son cahier de recettes écrites au crayon, sa fille âgée de deux ans et les deux vieilles qui ne se reconnaissaient ni mutuellement ni individuellement. Plus tard, elle s’était mise à porter l’alliance de l’arrière-grand-mère Sarah, à l’intérieur de laquelle était gravé MICHA – il apparaissait que l’arrière-grand-père avait le même prénom que mon père, rien ne finissait.
Dans la salle de bains qui servait de laboratoire à papa, dans des bacs cannelés, à la lumière rouge de l’unique lampe, voguaient des carrés de papier brillant. On me permettait de regarder comment apparaissaient les images : le vide complet bougeait soudain, comme l’eau se ride, en coins et lignes incompréhensibles, lesquels, peu à peu, se révélaient des parties d’un tout qui avait un sens. J’aimais par-dessus tout les planches-contacts, feuilles couvertes d’images microscopiques, dont chacune pouvait être agrandie autant qu’on voulait, comme moi, tant que je grandissais. Les petits portraits des parents trouvaient à se loger dans ma poche, rendant un peu plus supportables les soirées au jardin d’enfants ; il apparut, je me rappelle, que j’avais arraché la photo du passeport de mon père, pour l’avoir avec moi.
Mon premier appareil photo avait été un Smena-8, petit, léger, avec des bagues permettant de mesurer l’ouverture du diaphragme et la vitesse d’obturation. On me l’avait offert pour mes dix ans, et je m’étais aussitôt occupée de sauvegarder et préserver. Les pins gris de Saltykovka, les traverses de chemin de fer, les parents d’un ami de datcha, l’eau qui courait sur les pierres, tout cela émergeait parfaitement du néant ; saisis à l’aide de pincettes, les tirages séchaient, mais ne devenaient pas vivants pour autant. Je n’avais pas tardé à abandonner cette activité ; néanmoins, semble-t-il, la leçon n’avait pas été assimilée.
Le livre s’achève. Ce que je n’ai pu sauver s’envole de tous côtés, tels les gros oiseaux plats de L’Incendie de forêt. Je n’ai personne à qui raconter que l’épouse d’Abram Ossipovitch s’appelait Rose. Je ne raconterai pas que, pendant la guerre, Sarah affirmait, catégorique, que la moisissure qui couvrait le pain était de la pénicilline, bonne pour la santé ; que grand-père Lionia avait exigé que l’on sorte, séance tenante, de la maison L’Archipel du Goulag, péniblement obtenu pour une nuit, déclarant que ce serait notre perte à tous ; qu’une fois par semaine, toutes les femmes qui vivaient dans notre appartement communautaire de la Pokrovka se réunissaient à la cuisine, munies de cuvettes et de serviettes de toilette : la pédicure arrivait, et le rituel hygiénique s’effectuait, dans le bavardage général ; que sur le balcon d’une maison que l’on trouve encore dans la ruelle Khokhlovski, soixante-dix ans plus tôt, vivait un écureuil dans une roue. L’écureuil courait, la roue tournait, une petite fille restait plantée devant, à regarder. Dans les années 1890, la famille de Potchinki se rassemblait tous les jours pour le déjeuner et attendait sans mot dire le premier plat. On apportait la soupe. Dans le silence général, le père retirait le couvercle de la soupière, libérant un nuage de vapeur odorante. Il la reniflait et disait avec autorité : « Ça n’a pas l’air très bon. » On pouvait alors servir la soupe, le terrible Abram Ossipovitch vidait son assiette et demandait du rab.
De son fils Grigori, Boussia, on disait : « C’est un jouir. » Autrement dit, un joueur, comme je le comprends aujourd’hui, mais on m’avait expliqué que c’était aussi un jouisseur, un noceur. C’était un bon frère, il aimait tout le monde, s’entendait avec tous ; il avait perdu aux courses son diplôme de l’Université et était mort écrasé par un cheval dans quelque ville lointaine.
Avant que Mikhaïlovna ne devienne la nounou de grand-mère Liolia, elle avait été mariée à un soldat. Dans les boîtes d’archives où tout se sédentarisait, il y avait aussi des mémos la concernant : trois photographies et une icône en papier, sur laquelle la Mère de Dieu apparaissait aux troupes russes, quelque part dans les marécages de Galicie. Les photos racontaient la vie de Mikhaïlovna : la voici, jeune, joue contre joue avec un homme à l’air abattu, à jamais las, portant une blouse d’ouvrier. Elle tient ensuite dans ses bras un pitoyable bébé amaigri. De nouveau, le même homme en capote épaisse, une casquette sur la tête. Le mari a péri au combat, l’enfant est mort ; tous les biens terrestres de Mikhaïlovna consistent en une icône, version lointaine de la Madone de Raphaël, dans un revêtement en argent – un cadeau, autrefois, de mon arrière-grand-père. Dès qu’après la révolution la nounou s’était trouvée dans le besoin, elle était allée vendre cette peau d’argent, elle avait rapporté les sous chez nous, où elle était restée pour toujours. Sur les photographies plus tardives, là encore avec le revêtement d’un foulard blanc, gris, noir, arrangé en forme de cône et masquant tout, hormis le visage, se trouve Mikhaïlovna elle-même. D’elle, sont restées quelques petites icônes bon marché et le psautier en slavon qu’elle lisait le soir.
Peu de temps avant de mourir, tante Galia m’avait offert une robe indienne colorée, en me disant qu’elle ne l’avait portée qu’une fois, une demi-heure, quand j’avais eu la visite d’un petit chien. Je connaissais son amour secret : un voisin, qui promenait son chien en laisse dans la cour. Il était mort sans deviner à quelle fin elle sortait à sa rencontre, le soir. Galia aimait les cadeaux, les surprises, le chatouillis de l’attente d’une fête. Je la revois cherchant dans tous les coins : « les choses les plus petites sous l’oreiller, les plus rondes dans l’armoire, les plus rigolotes derrière le divan ».
Parmi les photos les plus anciennes, il est une vieille femme coiffée d’un bonnet et vêtue de dentelles, la peau tend ses pommettes, tel un pommeau de canne, ses lèvres sont pincées, ses yeux vous traversent. C’est une arrière-arrière-arrière sans nom, quelqu’un de la famille de grand-père Lionia (au dos de la photographie, on trouve « Kherson », ce qui confirme la chose). Un jour qu’elle avait prévu de faire un tour en bateau à vapeur, on lui avait recommandé de rester chez elle ; cela se passait au printemps, un vent fort et glacial soufflait. Elle avait refusé d’obtempérer, avait pris froid et rendu l’âme quelques jours plus tard.
On a parfois l’impression que l’on peut aimer le passé, à condition d’être certain qu’il ne reviendra plus. Si j’espérais que m’attendrait, au bout du voyage, une boîte à petits secrets pareille à celles de Cornell, spécialement cachée pour moi, j’avais tort. Les lieux où bougeaient, restaient figés, s’embrassaient les gens de ma famille, où ils descendaient jusqu’au fleuve ou bondissaient dans le tramway, n’avaient pas fraternisé avec moi. Le champ de bataille, vert et indifférent, était envahi d’herbe.
C’est comme les jeux de Quest sur ordinateur : quand on ne connaît pas le jeu, on est amené par des astuces jusqu’à des portes étrangères, des portes secrètes mènent à un mur aveugle, nul ne se rappelle rien. Et c’est tant mieux. Un poète a dit que personne ne reviendrait jamais en arrière, un autre – qu’oublier ce qui a été signifie commencer à être.
Le paquet avait été préparé avec tout le soin possible. La boîte était tendue de papier de soie ; dans du papier de soie également, fin et opaque, on avait enveloppé chaque pièce. Je les démaillotais les unes après les autres et les couchais sur la table du déjeuner, côte à côte, de sorte que je voyais toutes les ébréchures, toutes les bosses, la terre qui s’était incrustée dans les flancs de porcelaine, les vides en place de pieds, de mains, de têtes. Des têtes, au demeurant, il n’en manquait pas beaucoup. Certaines conservaient même leurs petites chaussettes, seule pièce de toilette qui leur était autorisée. Pour le reste, elles étaient nues et blanches, comme si elles venaient tout juste au monde, avec toutes leurs mutilations. Les Charlotte gelées, représentantes de la population des survivants, me semblent être ma famille, ma parentèle, et moins je peux en dire sur elles, plus elles me sont proches.