Rea attendit sa mère, assise sur l’escalier, là où elle lui avait dit au revoir plus tôt dans l’après-midi, si bien qu’en entrant, celle-ci dut penser que sa fille n’avait pas bougé pendant tout ce temps.
« Alors, qu’est-ce qui t’arrive ? » demanda Ida en fermant la porte derrière elle. Elle avait l’air de s’être habillée en hâte. Un souffle d’air poussa le battant vers l’intérieur. Ida fit claquer sa langue avec agacement et referma la porte, plus fort. Cette fois, le loquet s’enclencha.
« Tu as dit que tu ne connaissais pas vraiment ton frère », commença Rea.
Ida fronça les sourcils. « C’est vrai.
— Qu’est-ce que tu savais de lui, exactement.
— Ce que je t’ai raconté. Plus ou moins.
— Comment est morte sa femme ? »
Ida vint s’appuyer à la rampe. « C’était très triste. En fait, elle avait un problème avec l’alcool. Elle avait bu énormément de sherry la nuit où elle est morte. Elle est tombée dans l’escalier et s’est fracassé la tête. »
Ida regarda ses pieds, comme réalisant qu’elle se tenait à l’endroit même où le crâne de Carol Drew s’était fendu en deux.
« On ne s’est jamais interrogé ? demanda Rea.
— Interrogé sur quoi ?
— Sur la manière dont elle est morte. Personne ne s’est demandé s’il y avait autre chose ?
— Quoi ? Quelque chose de louche, tu veux dire ?
— Oui. »
Ida secoua la tête. « Non, non, rien de tout ça. Absolument pas. Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ? »
Au lieu de répondre, Rea lança une autre question. « Et quand vous étiez gosses ? Comment il était à l’époque ?
— Je ne sais pas, dit Ida en s’asseyant deux marches plus bas que Rea. Je ne le voyais pas beaucoup. Ce n’était que mon demi-frère, rappelle-toi. Il vivait en partie chez une tante, la sœur de son père. C’était une vieille bique acariâtre, jamais un mot aimable pour personne. Elle n’a pas pardonné à ma mère de s’être remariée si vite après la mort du père de Raymond. Il habitait avec nous de temps en temps, mais mon père et lui ne se sont jamais bien entendus. Et puis, il y a eu les petits ennuis avec la police. »
Rea se pencha en avant. « La police ? »
Ida baissa les yeux, noua ses mains l’une à l’autre, comme si elle avait libéré un terrible secret. « À plusieurs reprises, en fait.
— Pour quelle raison ?
— Au début, pour des broutilles. Des bonbons qu’il volait dans les magasins, des cigarettes, tout ce qui pouvait tenir dans sa poche. Ensuite, il y a eu le clochard qu’il a malmené. Il a juré à notre mère que celui-ci l’avait attaqué. Il aurait pu aller en prison cette fois-là, mais l’affaire n’a pas été jugée parce que le clochard refusait de parler à la police, et puis Raymond n’était encore qu’un adolescent, bref, ça ne tenait pas.
« Après ça, mon père l’a mis dehors, il lui a dit de retourner vivre chez sa tante et de ne plus jamais se pointer à la maison. Sauf qu’elle ne voulait pas de lui non plus, alors il s’est retrouvé à la rue. Au bout de plusieurs semaines, comme personne n’avait plus aucune nouvelle de lui, ma mère a obligé mon père à prendre la voiture pour le chercher. Ils l’ont déniché près de l’usine à gaz, il vivait dans des cartons.
— Et ils l’ont repris avec eux ?
— Maman n’a pas trop laissé le choix à papa. Soit il acceptait que Raymond revienne, soit elle partait, et elle m’emmenait. Donc il est revenu, et il s’est bien comporté pendant un moment. On formait presque une vraie famille, à cette époque. Mais ensuite, les cambriolages ont commencé. Un ou deux par semaine, dans un rayon d’un kilomètre carré autour de chez nous. Les coupables ne prenaient presque rien, mais les tiroirs étaient fouillés, le linge intime renversé et éparpillé partout. Parfois, ils faisaient même leur commission dans les lits. »
Rea retint un rire. « Quoi ? Ils chiaient, tu veux dire ? »
Ida la fustigea du regard. « Surveille ton langage. Tu n’es pas trop grande pour recevoir une claque derrière l’oreille. Mais oui, c’est ça. Et d’autres choses. »
Rea préférait ne pas imaginer ces « autres choses ».
« Bref, continua Ida. Ça a duré des semaines, une douzaine de maisons ont été cambriolées. Et puis un gros gaillard qui travaillait au chantier naval a surpris ton oncle Raymond en train d’escalader le mur de son jardin. Il lui a mis une raclée terrible, au point de l’envoyer à l’hôpital. Ensuite, bien sûr, Raymond est parti en maison de correction. Maman avait le cœur brisé, et papa ne voulait plus entendre parler de lui. Il n’est jamais revenu chez nous. Il s’est engagé dans la marine marchande le lendemain de ses seize ans. »
Elles restèrent silencieuses un moment. Ida contemplait avec inquiétude le mouchoir qu’elle avait tiré de sa manche, Rea cherchait une manière de lui parler de son horrible découverte. Finalement, elle ne trouva pas mieux que de prendre une grande respiration et d’annoncer :
« Je suis entrée dans la chambre du fond. »
Ida releva les yeux de son mouchoir. « Oh ? Comment ?
— J’ai forcé la porte. Avec un pied-de-biche que j’ai pris dans le garage.
— Och, Rea, qui va réparer ça ? Pourquoi n’as-tu pas rappelé le serrurier ? »
Rea évita son regard. « J’ai trouvé quelque chose à l’intérieur.
— Quoi ? Au nom du ciel, vas-tu enfin m’expliquer pourquoi tu m’as demandé de revenir ?
— J’ai fait une recherche sur elle avec mon téléphone, dit Rea. Gwen Headley. Elle a disparu à Manchester en 1992. On n’a retrouvé aucune trace, sauf un vêtement dans une ruelle derrière la maison où elle partageait un appartement avec une autre fille. D’après un bulletin d’information de l’époque, il pleuvait très fort le soir de sa disparition et la police n’a pu relever aucun indice. Juste ce vêtement, le bulletin ne dit pas ce que c’était. Un fourgon a été vu dans le quartier. On a découvert plus tard que ses plaques d’immatriculation avaient été volées à un autre fourgon de la même marque, même couleur, et le panneau de plombier pris aussi sur un autre véhicule.
« Cette fille, Gwen, elle était du pays de Galles. Elle avait un diplôme de musique, elle jouait de la clarinette. Elle était restée à Manchester après avoir terminé la fac et elle travaillait à la poste, le temps de lancer sa carrière à plein temps dans la musique. Ses parents n’ont jamais su ce qui lui était arrivé. Mais moi, je sais. »
Ida leva le bras, posa une main sur le genou de sa fille. « Rea, chérie, je ne comprends pas. Qu’est-ce que cette fille a à voir avec nous ?
— Tout est là-haut, dans un registre. Comme un album de mariage. Un scrapbook. Il a tout écrit, il a gardé des photos, des coupures de journaux, il y a même une mèche de cheveux et un ongle. »
Ida la regarda fixement et répéta : « Je ne comprends pas.
— Cette fille, Gwen Headley, dit Rea. Oncle Raymond l’a tuée. »
Ida ferma le registre et se renversa en arrière contre le dossier de la chaise.
« Je ne peux pas en lire plus, dit-elle. Tout est comme ça ?
— Moi non plus, je n’ai pas tout lu. Pas en détail. Un garçon à Leeds, un sans-abri à Dublin, une prostituée à Glasgow… Certains ont des noms, d’autres pas. J’en ai compté huit en tout. Parfois, il divague et se lance dans des diatribes sans véritable objet. Il y a des pages qui n’ont aucun sens. Comme s’il allait et venait dans sa tête. Fou à lier à certains moments, complètement lucide à d’autres. De temps en temps, on dirait qu’il se parle à lui-même. Mais tous ces gens… »
Ida avait les yeux dans le vague, contemplant un souvenir de son frère peut-être, cet étranger né de la même mère.
Rea s’appuya au chambranle de la porte. « Comment tu veux gérer ça ? »
Ida tourna vers elle un regard perdu. « Qu’est-ce que tu entends par gérer ça ?
— Quand on préviendra la police. J’imagine que papa voudra s’assurer que son image au parti ne…
— On ne peut pas prévenir la police, dit Ida en secouant la tête.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Il le faut.
— Non. Pas sans en avoir discuté avec ton père. Cela risquerait de le détruire. Il ne conserverait jamais son siège à Stormont, sans parler de sa candidature pour Westminster. Ils le laisseraient tomber comme une vieille chaussette.
— Pourquoi ? » Rea s’avança d’un pas dans la pièce. « Ce n’est pas sa faute. Il n’a pas vraiment de lien de parenté avec Raymond. Ils ne peuvent rien lui reprocher.
— Si, ils peuvent, et ils s’en serviront contre lui. Même s’il n’a pas vu Raymond depuis des années, même s’il a à peine échangé deux mots avec lui depuis la mort de Carol. Peu importe. Si cette histoire se sait, tout est fini pour lui. »
Rea s’approcha de la table.
« Mais les parents de Gwen ? Ils ignorent toujours ce qui est arrivé à leur fille. Ils n’ont jamais pu l’enterrer. Là, à un moment, il raconte ce qu’il a fait de son corps. On ne peut pas priver des parents d’enterrer leur enfant ! »
La voix d’Ida se fit aiguë, prise de trémolos. « Et en quoi seront-ils soulagés ? Ça ne leur rendra pas leur fille, n’est-ce pas ? Tu veux vraiment qu’ils apprennent ce que cette personne lui a fait ? D’ailleurs, qui te dit qu’ils sont encore vivants ?
— Cette personne, répéta Rea. Tu veux dire Raymond. Ton frère.
— Mon demi-frère. Ce n’était pas plus un frère pour moi que le bonhomme dans la lune.
— Alors, pourquoi ne pas le dénoncer ?
— Parce qu’on ne peut pas. Ton père ne voudra pas.
— Je ne pense pas vraiment que ce soit à lui de décider. » Rea se pencha sur la table, tout près du registre. Trop près, même. « Je t’ai demandé comment tu voulais procéder pour que ce soit plus facile pour vous deux. Mais je ne peux pas garder ce secret. Il n’y a pas que les parents de cette fille qui souffrent. Combien y en a-t-il d’autres ? Lis ce qui est écrit là. Des femmes et des hommes, des noms, des lieux, les objets qu’il a conservés. »
Ida se leva et s’écarta de la table. « Je ne sais pas. Je ne veux pas savoir. Il faut que j’appelle ton père. »
Elle prit son portable dans son sac, celui que Rea lui avait offert pour Noël, et appuya maladroitement sur les touches avant de trouver le numéro. Fermant les yeux, elle porta le téléphone à son oreille.
« Allô ? Je sais… je sais que tu es occupé, mais… Attends… Attends et écoute-moi, bon sang. »
Elle jeta un coup d’œil à Rea, rougissant de la vulgarité qui lui avait échappé.
« C’est important. Il faut que tu viennes à la maison de Raymond tout de suite… Non… Non, pas plus tard. Tout de suite… Tu verras quand tu seras là… Tu verras… Raconte-leur ce que tu veux, mais viens… D’accord… Dépêche-toi. »
Elle raccrocha.
« Il dira comme toi, hein ? conclut Rea. De ne pas prévenir la police. »
Ida hocha la tête. « Tu le sais bien. »
Rea avait une réponse à ça, cachée dans sa poche.
Graham Carlisle faisait les cent pas dans la pièce, les mains croisées derrière le dos. Il avait mis un de ses plus beaux costumes pour la réunion du comité, gris anthracite strié de fines rayures pâles, chemise à poignets mousquetaires et col rigide. Rea se représenta sa mère en train de la repasser le matin, la grande femme qui se cache derrière chaque grand homme.
Il se maintenait plutôt en forme pour son âge — conservant même pas mal de cheveux — et Rea se rappelait vaguement que son visage durci avait été beau autrefois. Graham avait fait une belle carrière d’avocat, spécialisé dans la cession de droits immobiliers. Issu d’un des milieux les plus défavorisés que Belfast pouvait offrir, il s’était hissé jusqu’à l’enseignement secondaire et l’université, ce qui était rare pour un garçon n’appartenant pas à la classe moyenne.
Il fit son entrée dans la politique au moment où Rea passait l’examen d’entrée en sixième. Elle avait parfois le sentiment que l’élection de son père au conseil municipal de Belfast avait dépendu de sa propre réussite et de son acceptation dans un bon établissement. Idée ridicule, se disait-elle souvent, mais elle se rappelait le matin où les résultats étaient arrivés par le courrier, représentant le point culminant de mois de tensions, de pression insoutenable, de cours particuliers de maths et d’anglais après l’école avec un professeur qui lui faisait enchaîner les examens blancs.
Après avoir ouvert l’enveloppe, sa mère resta immobile un moment, puis se mit à pleurer. Rea, onze ans, en pyjama, attendait de découvrir l’avenir que décidait pour elle la feuille de papier A4 entre les mains de sa mère. Elle se souvenait d’avoir eu une envie terrible d’aller aux toilettes, mais, malgré sa peur de ne pas pouvoir se retenir, elle n’avait pas osé partir avant que sa mère n’ait livré le terrifiant verdict. Les pleurs signifiaient qu’elle avait échoué, sûrement. Elle sentait ses propres yeux la brûler, sa lèvre qui commençait à trembler. Il n’y avait rien de pire au monde que l’échec.
La première larme, lourde et chaude, roulait déjà sur sa joue quand sa mère annonça : « Tu as obtenu la mention très bien, chérie. Tu as réussi. »
Les larmes de Rea coulèrent alors à flots, mais de bonnes larmes, des larmes de soulagement. Ida vint la prendre dans ses bras. Pourtant, Rea ne pouvait pas s’arrêter de sangloter.
Graham, qui s’était caché dans la pièce à côté, les rejoignit en entendant la bonne nouvelle. Il gratifia Rea d’une caresse sur la tête et sortit un billet de vingt livres de son portefeuille. Rea accepta l’argent, le remercia, comprenant que c’était là tout ce qu’il pouvait donner de lui-même.
Dès le lundi suivant, son père passa plusieurs coups de fil à ses amis et collègues du parti. Il fut désigné candidat pour l’élection municipale et élu avec une majorité confortable.
Une coïncidence, s’était dit Rea pendant vingt-trois ans. Mais au fond d’elle-même, elle n’y avait jamais vraiment cru.
Maintenant, l’assemblée à Stormont ; bientôt, Westminster.
Graham Carlisle avait autrefois défendu des opinions libérales, mais peu à peu, sous les yeux de Rea, il était devenu un exécutant de l’unionisme, formaté par le parti, de plus en plus conservateur à mesure qu’il progressait dans les rangs. Ayant laissé ses convictions dépérir dans l’ombre de son ambition, il n’était plus un homme de principe mais un employé dévoué qui se conformait aux ordres de ses supérieurs.
Lorsqu’un leader du parti exprima une homophobie primaire pendant un débat d’information à la BBC, tard dans la soirée, il fut parmi les premiers à le soutenir le lendemain matin. Il récita les positions du parti, arguant que le mariage gay heurtait les convictions morales de la majorité des citoyens d’Irlande du Nord. En l’écoutant au journal de midi, Rea eut honte de son père pour la première fois de sa vie. Son cœur lui faisait mal de le voir devenir si froid, si dur, au point qu’elle ne se rappelait plus l’homme qui l’avait tenu dans ses bras quand elle était bébé.
« Alors ?
— Je réfléchis », répondit Graham, sans cesser son va-et-vient ni ralentir le pas. Il ôta ses lunettes à fine monture d’acier, dont il pensait qu’elles lui donnaient l’air raffiné, et tapota l’extrémité de la branche contre ses dents.
Rea était appuyée contre le mur, à côté de la carte des îles Britanniques. Ida avait emporté la chaise abandonnée par Graham un instant plus tôt et s’était assise au fond de la pièce, aussi loin que possible du registre.
Graham marqua une pause à mi-chemin de la porte. « D’ailleurs, nous ne savons même pas si c’est réel. Et s’il ne s’agissait que de fantasmes, des idées dans la tête d’un malade ? Tu l’as dit toi-même, à certains moments, Raymond a l’air d’être complètement barré.
— C’est réel, papa. J’ai cherché Gwen Headley sur Internet. Tout y est, comment elle a disparu, tous les détails. »
Graham lâcha un petit rire méprisant. « Oh, c’est sur Internet. Alors, c’est sûrement vrai.
— C’est sur tous les sites des journaux dont les archives remontent aussi loin. La presse entière en a parlé à l’époque. C’est réel. Et ses parents se demandent encore ce qui lui est arrivé.
— S’ils sont encore en vie. »
Ida se pencha en avant sur la chaise. « C’est ce que j’ai dit. Hein, Rea ? Ils sont peut-être morts et enterrés, on n’en sait rien. »
Rea secoua la tête. « Ils doivent avoir une soixantaine d’années, maximum soixante-dix. Un peu plus âgés que vous, mais pas tellement. Ils sont probablement toujours en vie. Et il n’y a pas qu’eux. Les autres aussi, dont parle le registre… Des hommes et des femmes. Ils avaient tous une famille, ils avaient tous des pères et des mères.
— Je ne vois pas en quoi c’est notre problème, déclara Graham. Je compatis à leur souffrance, mais ce n’est pas à nous de trouver des réponses à leur place. »
Rea refoula une montée de colère. « Comment ça, ce n’est pas notre problème ? C’est celui de qui, alors ? Qui détient toutes ces informations ? C’est notre problème depuis que Raymond est mort. »
Son père s’approcha du gros livre en cuir ouvert sur la table. Il le referma.
« Nous allons le détruire, dit-il.
— Quoi ? » Incapable de se contenir, Rea fit un pas en avant.
« Nous allumerons un feu dans le jardin de derrière pour le brûler.
— Non. » Rea enfonça ses ongles dans sa paume. « Non, ce n’est pas possible. Comment pourrais-tu leur infliger ça ?
— Je n’inflige rien à personne. Raymond est mort. Il ne nuira plus à personne maintenant, et rien ne viendra en aide aux parents de cette pauvre fille.
— Et si c’était moi ? demanda Rea.
— Tais-toi, dit Ida en levant les yeux qu’elle avait maintenus baissés sur ses mains.
— Hein ? Si c’était moi ? Vous voudriez savoir ce qui m’est arrivé, non ? Récupérer mon corps. »
Le visage de Graham se durcit. « Mais ce n’est pas toi. Écoute, les parents de cette fille ne vont pas plus mal aujourd’hui qu’ils n’allaient hier. Ou la semaine dernière, ou l’année dernière. N’est-ce pas ?
— Non, admit Rea. Mais là n’est pas la…
— Ils seraient peut-être un peu soulagés d’enterrer leur fille, mais moi, je perdrais ma carrière.
— Tu n’en sais rien.
— Oh, si. Tu n’ignores pas comment fonctionne le parti. Que ton nom soit lié au moindre scandale, de près ou de loin, même si ce n’est pas ta faute, et tu dégages. Si cette histoire sort au grand jour, je suis fini. J’aurai même de la chance qu’on me laisse retrouver un siège au conseil municipal. Je ne peux pas me permettre de perdre mon salaire de député. » Il se tut et regarda Rea. « Pour commencer, on serait obligés de vendre cette maison.
— Tu vas me soudoyer, ou quoi ? Tu crois que j’ai envie de vivre ici après ce que j’ai découvert ?
— Je n’essaie pas de te soudoyer. Je veux juste que tu saches ce que cela me coûterait. Ce que cela coûterait à notre famille. »
Rea mit une main derrière son dos, sentit le polaroid dans sa poche. « De quoi as-tu peur, au juste ? Qu’est-ce que les gens pourraient apprendre sur toi ? »
Elle s’approcha de la table et jeta la photo qui glissa vers son père, face recto tournée vers le haut.
Graham rougit, les yeux fixés sur l’image. Ida se leva et vint se tenir aux côtés de son mari. En avisant la photo, elle se mordit la lèvre.
« Raymond et toi, vous avez fricoté avec les paramilitaires ? dit Rea. Ils sont quoi ? UDA ? UVF[4] ? Tu as peur que ça se sache ?
— Je n’ai jamais été membre, répliqua Graham en se hérissant comme s’il avait été insulté. J’ai des contacts avec ces groupes, mais je n’ai jamais été membre.
— Des contacts. » Rea lui fit écho sans essayer de voiler le mépris dans sa voix. « Alors, ça va. Si tu as seulement des contacts avec ces sales assassins. »
Graham perdit un peu de son calme. « Oui, ce sont de sales assassins. Mais à ton avis, qui était là à négocier avec eux quand ils ont appelé au cessez-le-feu. Hein ? Qui les a entraînés dans le processus de paix ? Tu peux juger tant que tu voudras, mais ces gens-là vivent et meurent dans le même monde que nous, et les enjeux sont aussi importants pour eux que pour tous les autres. »
Il voulut prendre la photo, mais Rea fut plus rapide. Graham regarda sa main qui remettait le tirage polaroid dans sa poche. « Et Raymond ? Il était avec eux ? demanda-t-elle.
— Non. Il en connaissait quelques-uns, c’est tout, comme moi. Il ne s’est jamais engagé, même s’ils l’ont souvent sollicité. »
Le regard de Rea se posa sur ses parents l’un après l’autre. « Je croyais que vous ne voyiez presque jamais Raymond. »
Ce fut au tour d’Ida de parler. « Il a repris contact quand il a quitté la marine marchande. Pendant un an ou deux seulement. C’est ainsi que j’ai rencontré ton père. »
Rea secoua la tête. « Dites-moi, vous êtes pleins de surprises tous les deux. Mais ça ne résout pas le problème : qu’est-ce qu’on va faire de ce registre ?
— Il n’y a aucun problème, décréta Graham, sur un ton qu’il n’avait plus employé depuis l’adolescence de Rea. On ne prévient pas la police, un point c’est tout. »
Rea fit un pas vers lui et brandit le doigt. Elle réussit à maîtriser sa voix. « Tu ne peux pas m’en empêcher.
— Pas de police. Et je brûle ce registre.
— C’est une pièce à conviction. Déjà que tu redoutes le pire, si tu le détruis, ce sera cent fois plus grave. »
Graham fronça les sourcils à cette pensée. « Tu as raison. Très bien, le registre reste ici jusqu’à ce que j’aie trouvé une solution… mais pas de police. Maintenant, il faut que je retourne à ma réunion. Je n’ai pas de temps à perdre avec ces histoires.
— Papa, s’il te plaît, tu ne peux pas… »
Il s’approcha et posa les mains sur ses épaules, lui qui ne l’avait pas touchée depuis des années.
« Écoute-moi, ma chérie. J’ai travaillé dur pendant si longtemps, depuis que tu es petite. Pense à tout ce que j’ai sacrifié pour arriver où j’en suis, pour avoir enfin cette chance. Pense à tout ce que ta mère a enduré pour me soutenir. Toutes ces nuits que j’ai passées loin de vous deux, d’une réunion à une autre, tous ces week-ends à travailler pour le parti au lieu d’être avec ma femme et ma fille. Tu veux vraiment que je jette tout ça par la fenêtre maintenant ? »
Rea secoua la tête. « Non, mais on n’a pas le choix.
— Sauf s’il y a un autre moyen. Il y a toujours un autre moyen. Ton oncle Raymond, lui, est parti répondre de ses actes, il a rencontré le juge qui l’attendait. Et, oui, les parents de cette pauvre fille méritent mieux. Comme tous les autres dans ce registre. Je vais réfléchir. Je t’en prie, fais-moi confiance, je trouverai la meilleure solution pour tout le monde. »
Fermant les yeux, Rea expira le reste de sa colère. « J’aimerais pouvoir te croire. »
Graham lui sourit tristement. « Je te le répète, je vais chercher. Je ferai ce qui est juste. Pour que personne n’ait à souffrir. »
Rea étudia son visage, remarqua quelques rides qu’elle n’avait encore jamais remarquées.
« Tu promets ? »