23

Susan attendait avec les filles quand Lennon rentra enfin le soir. Par SMS, il lui avait demandé de les récupérer à l’école, en promettant qu’il s’expliquerait plus tard.

Les petites faisaient leurs devoirs à la table, pendant qu’elle surveillait, corrigeait leur orthographe, les écoutait réciter leurs tables de multiplication. Elle le regarda à peine lorsqu’il jeta ses clés sur la paillasse.

« Merci d’être allée les chercher », dit-il.

Elle ne répondit pas.

« Il faut que je te raconte ce qui s’est passé. »

Penchée sur le cahier de brouillon de Lucy, Susan leva les yeux. « Quand elles auront fini leurs devoirs. Laisse-nous un peu tranquilles, d’accord ? »

Lennon hocha la tête et se dirigea vers la chambre qu’il partageait avec Susan. Du moins, qu’il avait partagée autrefois. Ils n’avaient pas dormi ensemble depuis des semaines, semblait-il. Certaines nuits, ils s’étaient couchés l’un à côté de l’autre, mais pas ensemble. Pas vraiment.

Allongé sur la couette, il fixa le plafond. La fatigue lui asséchait les yeux, pesait sur son esprit. Son corps réclamait furieusement des antalgiques, ses articulations douloureuses le harcelaient pour qu’il avale un ou deux cachets, mais il ne céderait pas avant d’avoir parlé avec Susan.

L’inspecteur Flanagan l’avait interrogé en boucle pendant plus d’une heure. Il connaissait la méthode, pour l’avoir appliquée lui-même une centaine de fois. Des accusations qui allaient de la compassion à l’indignation, au dégoût. Un brassage de toute la gamme des émotions, pour tenter d’ouvrir une brèche et de lui arracher des aveux. Menaces directes, promesses d’indulgence. Rien qui aurait pu marcher avec Lennon, quand bien même il serait coupable.

Ce qui l’effrayait, en revanche, c’était qu’elle croyait à cette culpabilité. Lennon avait souvent rudoyé un suspect qu’il savait innocent — tous les interrogateurs agissaient ainsi, maniant le sarcasme et le soupçon dans l’espoir de récolter une bribe d’information. Ce n’était pas sa tactique : l’inspecteur Serena Flanagan pensait vraiment qu’il avait tué Rea Carlisle en la frappant avec un pied-de-biche dans la maison de son oncle récemment décédé.

Elle ne possédait pas assez d’éléments pour procéder à une arrestation formelle et le placer en garde à vue, mais dès que l’on confirmerait la présence de ses empreintes sur l’arme, une voiture viendrait le chercher. Les résultats arriveraient le lendemain, au plus tard, et elle pourrait alors le détenir vingt-quatre heures dans l’Unité spéciale d’Antrim avant de l’inculper ou de le relâcher ; trente-six heures, peut-être, si elle obtenait l’autorisation de ses supérieurs.

D’ici là, le meurtrier de Rea aurait eu le temps de recouvrir ses traces, déjà brouillées par la certitude de Flanagan qu’elle tenait son coupable.

Lennon sursauta et prit une brusque inspiration en sentant un poids sur le matelas. Il cligna des yeux, s’aperçut qu’il s’était endormi, se redressa. Assise au pied du lit, Susan le regardait.

Il avait l’impression que son cerveau appuyait douloureusement contre sa boîte crânienne.

« Alors ? » dit-elle.

Lennon frotta ses yeux secs. « Il n’y a pas à s’inquiéter. »

Elle soupira. « Ce qui veut dire, gros problème.

— Non, honnêtement, ce n’est pas grand-chose. J’aurai débrouillé ça dans un jour ou deux. »

Elle se tourna vers le mur d’un air abattu. « Raconte alors. »

Lennon parla pendant cinq minutes, lui fournit tous les détails, ne cacha rien.

Elle resta silencieuse un moment avant de demander : « Pourquoi tu ne m’as pas parlé d’elle ? Pourquoi tu m’as menti ? »

Il prit le temps de choisir ses mots. « Parce que ça ne va pas très bien, nous deux. Je ne voulais pas que tu penses qu’il y avait quelque chose entre Rea et moi. Tu te serais alarmée, je n’en voyais pas l’intérêt. »

Susan lâcha un rire bref, désespéré, sans détacher les yeux du mur. « C’est réussi, Jack. Tu m’as épargné un grand souci. Bravo. »

Il lui mit une main sur l’épaule. « Un jour ou deux, trois au maximum, ce sera réglé. »

Elle se tenait raide, les doigts entrelacés. « Je ne veux plus que tu dormes ici. »

Lennon hocha la tête. « D’accord, je coucherai sur le canapé. Ça ne fera pas beaucoup de diff…

— Non, dans l’appartement. Je ne veux plus de toi ici.

— Deux jours, Susan. Pas plus. Ça va s’arranger. Je te le promets. »

Elle repoussa sa main toujours posée sur son épaule, se leva, et fit un pas vers la porte. « Que valent tes promesses, Jack ? Je te demande de partir aujourd’hui. Je ne veux plus que ma fille soit en contact avec toi.

— Et Ellen ? Je ne vais pas la mettre à l’hôtel.

— Elle peut rester avec moi jusqu’à ce que tu trouves un endroit. » Susan marqua une pause sur le seuil. « Aujourd’hui, Jack. Je ne plaisante pas. »

Elle sortit et referma la porte, scellant le silence autour de lui.


Lennon prit la carte magnétique que lui tendait le réceptionniste et monta au cinquième étage par l’ascenseur. Sa chambre avait vue sur une aire de parking, avec au fond l’église baptiste de Great Victoria Street, paysage typique de briques rouges où se mêlait l’ancien et le neuf, traversé par une circulation en tous sens.

L’hôtel était plus cher qu’il ne pouvait se le permettre, tant pis. Pas question d’échouer dans un bouge quelconque pour alcooliques et laissés-pour-compte. Sa carte de crédit lui assurerait bien trois ou quatre nuits. Une seule suffirait, si les choses tournaient comme il l’escomptait.

Il posa son sac sur le lit. Il n’avait emporté que l’essentiel et était parti sans avertir Ellen. De l’avis de Susan aussi, mieux valait ne pas perturber la petite. La fille de Lennon avait l’habitude de voir son père aller et venir à toute heure du jour et de la nuit. Lorsqu’elle remarquerait son absence, Susan se chargerait des explications. Du reste, Lennon ne se sentait pas capable de lui dire au revoir, même pour une séparation de quelques jours seulement. Si cela faisait de lui un lâche, eh bien, qu’il en soit ainsi.

Il n’avait pas donné l’adresse de l’hôtel à Susan. L’équipe de Flanagan viendrait l’arrêter à l’appartement tard ce soir ou tôt demain matin, et ne le trouverait pas. Cela lui laisserait une demi-journée au moins, vingt-quatre heures s’il avait de la chance.

Assez de temps pour découvrir ce qui s’était passé dans cette maison ? Sans doute pas, mais il devait essayer. Quoi qu’il puisse apprendre, ce serait du terrain regagné sur l’erreur de Flanagan.

Mais ce soir, il n’y avait rien à faire. Sauf éteindre son esprit, s’accorder une nuit d’inconscience. Son sac contenait quatre canettes de lager de qualité médiocre et une demi-bouteille de vodka de supermarché. Ça, et sa dernière plaquette d’antalgiques.

Après être allé remplir le seau à glace à la machine située au bout du couloir, il le reversa dans le lavabo de la salle de bains, ajouta de l’eau, et mit les canettes à refroidir.

Puis il ouvrit la demi-bouteille de vodka, but une gorgée, toussa, but encore. Avec la troisième gorgée, il avala les cachets que son corps avait réclamés toute la journée.

Trente minutes plus tard, l’euphorie de l’alcool et la douce tiédeur de la codéine s’étaient répandues dans ses veines. Il regretta soudain de ne pas avoir acheté de cigarettes. Cette chaleur dans la gorge et les poumons, le picotement de la nicotine qui parcourait les nerfs, il n’en serait que plus détendu.

Il y avait un vendeur de journaux à deux minutes de l’hôtel. Il pourrait trouver quelque chose à manger par la même occasion.

Son estomac gargouillait d’impatience.

Décision prise, il tendait déjà la main pour attraper la carte magnétique sur la table de chevet quand son portable vibra dans la poche de son jean. Il suspendit son geste, regarda l’écran. Numéro masqué. Il prit l’appel.

« Allô ? »

Un bref silence. Au bout du fil, le silence dans une pièce vide. Puis : « Vous êtes Jack Lennon ? »

Une voix d’homme, au timbre léger.

Lennon s’assit sur le lit. « Qui est à l’appareil ?

— Je voudrais parler à Jack Lennon.

— Qui est à l’appareil, j’ai dit ? »

Silence.

« Qui est-ce ? insista Lennon.

— Ce doit être vous. Bonjour, Jack. »

Lennon se sentait la langue pâteuse, l’esprit embrumé. « Dites-moi qui vous êtes sinon je raccroche.

— Nous avons une connaissance en commun, déclara la voix qui tremblait imperceptiblement. Ou avions, devrais-je dire plutôt.

— Je raccroche.

— Rea Carlisle. »

Lennon garda le téléphone à l’oreille. Écouta. Une inspiration, légèrement voilée.

« Il y avait votre numéro dans son téléphone. Elle vous a appelé la veille. »

Lennon déglutit. L’alcool et les antalgiques ralentissaient ses pensées. « C’est juste.

— Vous lui avez pris quelque chose ?

— Comme quoi ?

— Une photo.

— Peut-être. Ou peut-être pas.

— Je crois que oui. Vous l’avez montrée à quelqu’un ?

— Peut-être. Ou peut-être pas.

— Pourquoi tant de cachotteries ?

— Parce que je ne sais pas qui vous êtes.

— Si, vous le savez.

— Vous avez tué Rea, dit Lennon.

— Peut-être. Ou peut-être pas. Vous voyez, moi aussi, je peux être cachottier. Il est possible que je vienne vous reprendre la photo.

— Faites donc, dit Lennon. J’aimerais vous parler. »

Encore une inspiration, un rire forcé. « Vous êtes policier ?

— Peut-être. Ou peut-être pas.

— Vous parlez comme un policier.

— Au revoir, Jack. Je ne vous contacterai plus.

— Attendez… »

Trois tonalités, puis le silence.

Lennon avait plus que jamais envie d’une cigarette.

La photo, trouvée par Rea dans le registre. Un registre que l’inconnu détenait sûrement maintenant. Lennon se représenta une silhouette, les contours d’un homme au cœur de l’ombre, penché sur des pages qui parlaient de sang et de vies perdues depuis longtemps.

Fils électriques
Décembre 2002

Je rêve de fils électriques.

Chaque fois que je ferme les yeux avant de m’endormir, je les sens partout sur moi, en moi, dans mes veines, mon cœur et mon cerveau. J’ai de l’électricité à la place du sang. Je rêve que je parcours le monde, des éclairs fusent au bout de mes doigts, par mes yeux, par ma bouche. Je crache des arcs de lumière aussi chauds que le soleil. Mes pieds font jaillir des étincelles, envoient dans la terre le courant qui m’irradie.

Une année, à Noël, quand j’étais enfant, je suis allé seul au cinéma et j’ai vu un film à propos d’un homme qui souhaitait ne jamais être né. Un ange exauçait son vœu et lui montrait le monde tel qu’il serait sans lui. Au début du film, quand l’homme était jeune, il avait promis à une fille de lui donner la lune. Elle la mangerait, disait-il, et les rayons lui sortiraient par les doigts, les orteils, et les cheveux.

Je me suis dit que je pourrais faire la même chose. Mais je savais bien qu’il m’était impossible d’attraper la lune. Ce qui lui ressemblait le plus autour de moi, c’était le lampadaire du salon. Un long pied en bois, avec une ampoule et un abat-jour en tissu. Peut-être que si je pouvais manger la lumière, des rayons sortiraient de moi comme de la fille dans le film.

Il n’y avait personne quand je suis rentré à la maison. J’ai allumé le lampadaire, je l’ai observé pendant un moment, puis je me suis hissé sur une chaise et j’ai mis la main dans l’abat-jour, pour prendre l’ampoule. Ça brûlait. J’ai retiré ma main, la peau me piquait. J’ai sorti un mouchoir de ma poche, je m’en suis fait un gant, et j’ai réessayé. Bien sûr, quand j’ai enlevé l’ampoule, elle s’est éteinte, privée d’alimentation.

Je l’ai remise en place et j’ai réfléchi. La lumière n’était pas le pouvoir lui-même, mais seulement sa manifestation. Le pouvoir se trouvait dans les fils électriques. Quand j’ai vu le câble qui reliait le pied du lampadaire à la prise, j’ai compris que là, dans ce mince serpent, étaient contenus tous les éclairs que je pouvais manger. Il me suffisait de le fendre, de le mettre dans ma bouche, et d’avaler.

Je suis allé chercher les gros ciseaux dans la cuisine. De longues lames, le froid du métal au contact de mes doigts. Le câble était entouré de tissu tressé que les ciseaux ont facilement découpé. J’ai eu plus de mal avec le plastique en dessous. Il m’a fallu appuyer fort. Mes paumes transpiraient. Je me rappelle la sensation quand les lames ont rencontré la dureté du fil.

Et puis, comme quelqu’un qui me frappait en pleine poitrine, avec une telle force que j’ai été projeté à l’autre bout de la pièce. Tout est devenu noir dans la maison, et en moi aussi.

Je ne sais pas combien de temps après je me suis réveillé. J’étais persuadé d’être devenu aveugle. Mais je me trompais. Le disjoncteur du circuit principal avait sauté au rez-de-chaussée lorsque j’avais coupé le câble. Des cloques s’étaient formées sur la paume de ma main droite, qui tenait les ciseaux. Mon bras m’élançait. Mon cœur battait à grands coups, si fort que j’en avais la nausée.

Mais j’étais vivant. Dans le noir, j’ai fermé les yeux. Je me suis concentré pour visualiser mentalement les éclairs au bout de mes doigts. Le jaillissement d’étincelles qui pulvérisait tout ce qu’il touchait.

Pas d’éclairs. Pourtant, je sentais le pouvoir, stocké en moi comme une pile. Je l’ai toujours avec moi. Ce qui me donne la force de vivre avec moi-même.

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