Lennon se tenait en retrait derrière la foule. Suffisamment loin pour ne pas avoir à entendre les sanglots de la veuve et des enfants de Roscoe Patterson près de la tombe. De gros nuages gris s’amoncelaient au-dessus du cimetière, chargés d’une légère bruine.
Nombreux parmi les visages lui étaient familiers. Il les avait tous arrêtés, à un moment ou un autre. Et certains le reconnaissaient malgré les points de suture et les hématomes. Il demeura indifférent aux regards haineux.
Alors que l’assemblée endeuillée se dispersait, il chercha Dixie Stoops. Il le trouva en train de claquer le dos et de serrer les mains de Rodney Crozier et Dandy Andy Rankin, deux hommes qui, sous ses yeux, avaient tenté de se tuer l’un l’autre deux ans et demi auparavant.
Rankin le détailla de haut en bas. « Mince alors. Un enterrement, ça fait remonter la merde à la surface, hein ?
— Comment va le palpitant, Dandy ?
— Vous pouvez vous le mettre au cul. » Rankin poussa Crozier du coude et ils partirent ensemble. Lennon resta seul avec Dixie.
« Triste journée », dit Dixie.
Lennon hocha la tête. « Je suis désolé de ce qui s’est passé. Et je voulais vous remercier. Sans vous, Howard Monaghan se serait échappé.
— Aye, et si j’avais pas donné son nom, Roscoe n’aurait pas été tué. Je vais devoir vivre avec ça, maintenant.
— Vous vivez sûrement avec bien pire. »
Dixie laissa errer son regard sur les immeubles au loin. « C’est vrai. Vous n’imaginez pas. »
Après lui avoir accordé un moment pour contempler ses souvenirs, Lennon reprit la parole. « Vous avez pu me rendre ce service ? »
Dixie acquiesça et s’éloigna sur le chemin, à l’écart de la foule, vers le fond du cimetière. Lennon le suivit.
Quand il n’y eut plus autour d’eux que le silence et des tombes à l’abandon, Dixie s’arrêta. « Vous avez assuré de votre côté ? »
Lennon fit un geste affirmatif.
Dixie agita le doigt. « Montrez voir. »
Lennon sortit l’enveloppe de sa poche, épaisse et lourde. « C’est tout ce qui me reste. »
À son tour, Dixie plongea la main dans sa veste. « Alors, vous auriez pas dû le gaspiller pour ça. »
Il exhiba un paquet de la taille d’un livre de poche. Lennon le prit et lui remit l’argent.
« C’est pas moi qui vous l’ai refilé, dit Dixie.
— Évidemment. »
Lennon se détourna, monta l’allée jusqu’à la sortie du cimetière et regagna sa voiture.
Bernie McKenna lui ouvrit dès qu’il frappa.
« Qu’est-ce que vous voulez ?
— Vous savez très bien ce que je veux. »
Elle appela d’une voix forte en direction de la rue : « Margaret ? Margaret ! »
Lennon entendit une porte s’ouvrir derrière lui. Il tourna la tête et aperçut une adolescente.
« Quoi ?
— Va chercher ton papa. »
La gamine disparut.
« Où est-elle ? demanda Lennon.
— Ne vous occupez pas de savoir où elle est. Ce n’est plus votre affaire. Plus maintenant. Allez-vous-en, sinon Kevin vous en collera encore une.
— Je ne partirai pas sans ma fille.
— Je vous le répète, parlez à mon avocat. Prouvez que vous êtes le père de la petite, et après on discutera d’un droit de visite.
— Amenez-la-moi, dit Lennon. C’est mon dernier avertissement. »
Un mouvement dans le vestibule derrière Bernie, puis : « Papa ! »
Ellen se précipita vers la porte d’entrée, bras tendus, mais Bernie l’intercepta. Une cousine, Lennon ne se rappelait plus laquelle, surgit de nulle part et prit l’enfant que lui tendait Bernie.
« Tu veux remettre ça ? » lança Kevin McKenna en traversant la rue. Il marqua une pause à la vue du visage de Lennon. « Putain, y a quelqu’un d’autre qui est passé avant moi.
— N’approche pas.
— Fous le camp. » McKenna agita le pouce en direction de la voiture de Lennon, dont le moteur tournait au ralenti sur la chaussée.
Quand McKenna ne fut plus qu’à trois mètres, Lennon tira de sa ceinture le petit revolver que lui avait procuré Dixie et visa le colosse en plein front.
McKenna se figea.
« Rentre chez toi, dit Lennon. Et ferme ta porte. Je ne te le redirai pas. »
McKenna eut un rire hésitant. « Alors, comme ça, on se balade avec un flingue maintenant ? Ne me le montre pas, sauf si tu as vraiment l’intention de… »
Lennon arma le chien.
« D’accord, dit McKenna. Mais je te conseille de surveiller tes arrières, mon gars. Je ne mettrai pas longtemps à te rattraper, t’inquiète pas. »
Il retraversa la rue, rentra dans sa maison, et claqua la porte.
Lennon braqua le canon sur Bernie.
« Vous êtes fou à lier », dit-elle.
Lennon ne lui prêta pas attention. « Ellen, viens avec moi, chérie. »
Ellen se débattit pour échapper à sa cousine. « Lâche-moi… » gronda-t-elle.
Bernie ricana. « Un pistolet, maintenant. Regardez-moi ce caïd qui arrache une enfant à sa famille.
— C’est moi, sa famille, dit Lennon. Laissez-la partir immédiatement.
— Elle n’ira nulle… »
La cousine poussa un cri quand les dents d’Ellen se refermèrent sur sa main. La petite courut vers son père, frappant au passage les griffes de Bernie qui cherchaient à la retenir. Elle mit ses bras autour de la taille de Lennon.
« Allons-nous-en », dit-elle.
Lennon garda l’arme pointée sur Bernie en reculant vers sa voiture. « Ne me contactez plus jamais. Et ne vous approchez pas de ma fille. »
Des rideaux s’agitaient tout autour, des visages aux fenêtres. Lennon n’avait pas à craindre qu’un voisin appelle la police. Pas dans cette rue.
Il n’entendit pas la réponse de Bernie. Il installa Ellen à l’arrière, s’assit péniblement au volant et démarra. Dans le rétroviseur, il vit Bernie et la cousine qui couraient derrière la voiture tandis qu’il accélérait.
« Ce n’est pas bien de mordre les gens, dit-il. Attache-toi.
— Ce n’est pas bien de menacer les gens avec une arme, rétorqua Ellen. Et toi aussi, mets ta ceinture. On rentre chez Susan et Lucy ?
— Non.
— On va où, alors ? »
Comme aucun mensonge ne se présentait à l’esprit de Lennon, il répondit simplement : « Je ne sais pas. »