Rea Carlisle mit des heures à mourir.
Après le départ de Lennon, elle était rentrée dans la pièce, s’était assise à la table et avait pleuré jusqu’à l’épuisement de ses larmes. Puis, grelottant soudain, consciente de l’obscurité qui envahissait la maison, elle avait regagné le palier. En plein jour, elle s’était sentie en sécurité. La lumière avait déserté les lieux à présent.
Le coup lui fit l’effet d’un soleil qui explosait dans sa tête, et le monde se déroba sous ses pieds. Elle avait dû tomber. Un souvenir, vague, grisé, de l’escalier échappant à sa vue, un contact froid et dur contre sa joue.
Un deuxième coup, et elle ne distingua plus rien.
Rea voulut crier, parler, dire quelque chose, mais sa langue ne lui obéissait pas. Épaisse et engourdie dans sa bouche. Sa voix monta du fond de sa poitrine, réussit à franchir sa gorge, à sortir.
Un choc sur la nuque la réduisit au silence. Puis un autre, encore un, et encore, sur ses épaules et son dos, tellement qu’elle croyait revoir une poupée qu’elle avait, enfant, avec des yeux bleus qui se fermaient quand on la couchait, et des couloirs d’école, lumières vives, regards durs, et elle tombe, les genoux entaillés, et lui qu’elle aime à la folie comme les saveurs amères de Dieu et de Jésus, et un petit chien, est-ce qu’on pourrait avoir un petit chien, je n’ai jamais ce que je veux, et le sable qui me pique et me colle à la peau et…
La douleur se frayait un chemin à travers les nuées obstruant son esprit. Le bruit — non, la sensation — de choses qui craquaient et éclataient en elle, et le souffle qui écume aux lèvres, le goût de métal, et le sable et l’eau et maman qui chatouille, arrête maman, arrête papa, plus un bébé, il faut que j’y aille j’ai trop envie trop envie…
Et la douleur, encore, mais le déluge de coups sur son dos avait cessé et elle entendait une respiration agitée, pas la sienne, la sienne faisait des bulles comme du chocolat — non, reviens —, et quelqu’un qui retournait ses poches et les tirait, puis jurait et l’enjambait, et des pas lourds qui descendaient l’escalier comme un géant, et le haricot magique et Jack[5] et David et Goliath et une fronde a mis le géant à terre comme dit la Bible oui Jésus m’aime je le sais parce que la Bible me le dit c’est profond et large profond et large il y a une rivière qui coule profonde et large…
La conscience de Rea déferlait et refluait comme une marée sur un rivage désertique, mais son esprit la quitta enfin, longtemps avant que ses poumons s’emplissent de sang, avant qu’elle se noie en haut de l’escalier dans une maison qui avait autrefois appartenu à Raymond Drew.