Les dures suspensions de la BMW M5 ne firent aucune grâce à Lennon. Les roues encaissaient chaque trou de la chaussée, et les chocs, relayés par le plancher de la voiture, lui taraudaient le flanc. Il essaya de ne pas trahir sa douleur. Si Roscoe Patterson, au volant, s’en aperçut, il n’en laissa rien paraître.
« C’est qui, ton ami ? demanda Lennon.
— Un vieux de la vieille. Dixie Stoops. Il date d’avant mon époque, mais il est au courant de tout. »
Patterson s’était enfilé dans un enchevêtrement de rues, de jardins et de maisons que traversait Upper Newtownards Road, dans la partie est de la ville. Drapeaux de l’Union partout, bords des trottoirs peints en rouge, blanc et bleu.
Lennon avait patrouillé dans ces quartiers du temps où il était encore agent en uniforme. La haine et la méfiance de la police s’y manifestaient moins ouvertement que dans les zones républicaines de la ville — on lui avait rarement jeté des pierres —, mais les flics n’étaient pas pour autant les bienvenus. Ici aussi, les gens se refermaient lorsqu’on leur demandait s’ils avaient vu ou entendu quoi que ce soit.
« C’est là », dit Patterson en engageant la BMW dans un jardin clos où s’alignaient plusieurs remises et une structure modulaire. Bois de construction entassé sur un côté, palettes de briques et de parpaings en face. Sur le panneau qui surmontait le portail, on pouvait lire : MORRIS MCCREA & FILS, ENTREPRENEURS EN BÂTIMENT.
Patterson s’arrêta le long d’un bungalow en préfabriqué, à la porte duquel attendait un homme à la large carrure, et descendit de voiture. Lennon réprima un grognement en s’extirpant de son siège.
« La forme ? lança Patterson.
— Aye. Et toi ?
— Aye. »
L’homme ouvrit la porte et recula pour les laisser entrer. À l’intérieur, éclairage tamisé et murs peints en noir, ornés de drapeaux et de bannières, un maillot des Glasgow Rangers dédicacé, des photos de loyalistes tués par des républicains, par les forces de sécurité ou par les leurs. Une douzaine de tables rondes, chacune garnie d’un cendrier. Une table de billard. Une machine de vidéo-poker. À une extrémité, un bar de fortune et une rangée de glacières remplies de bouteilles et de canettes prélevées dans le stock empilé derrière.
On trouvait un certain nombre de clubs illégaux disséminés dans Belfast, tous tenus par des paramilitaires d’un camp ou de l’autre. Des lieux fréquentés par des hommes durs, où l’on buvait sec, le jour ou la nuit.
À l’une des tables, dans le coin le plus sombre, un homme était assis. Patterson se dirigea vers lui, Lennon sur les talons. L’homme les regarda approcher, visage de marbre strié de veinules rouges. Pas loin de quatre-vingts ans, estima Lennon, mais encore fort. Il ne décroisa pas ses épais avant-bras couverts de tatouages, ne serra pas la main que lui tendait Patterson.
Patterson fit les présentations. « Dixie Stoops… Dixie, voilà le gars dont je t’ai parlé. »
Dixie promena lentement son regard sur les deux hommes en attrapant sa canette de Harp sur la table.
« Je vous reconnais, dit-il à Lennon après avoir bu une gorgée. On n’a parlé que de vous aux nouvelles ce midi. Il paraît que vous avez tué cette petite.
— C’est faux. »
Dixie se fendit d’un sourire. « Marrant. J’ai dit ça aussi quand ils m’ont coffré. »
Lennon eut envie d’envoyer valser sa bière, de le prendre au collet et de le malmener un peu, comme autrefois. Pour lui montrer à qui il avait affaire. Mais la force lui manquait. Dixie Stoops, même à son âge avancé, le dévorerait tout cru.
« Vous m’avez arrêté, un jour.
— Oh ?
— Aye. Avec d’autres agents, vous nous avez chopés en voiture. On avait un fusil et des munitions dans le coffre. Vous m’avez mis une raclée.
— Désolé. Je devais être énervé ce jour-là.
— Et moi donc.
— Je peux m’asseoir ? »
Dixie désigna du menton la chaise en face de lui. Tandis que Lennon s’installait, Patterson dériva du côté du bar — ou de ce qui passait pour tel —, ouvrit une glacière et préleva une bière d’importation de qualité médiocre.
« Qu’est-ce que vous voulez ? demanda Dixie.
— Roscoe m’a dit que vous avez peut-être connu quelqu’un dans le temps, une personne qui m’intéresse.
— Graham Carlisle. Le politicien.
— C’est ça.
— Écoutez-moi bien. Roscoe m’a demandé de vous parler parce que vous êtes son ami et que je lui dois un ou deux retours d’ascenseur. Je n’ai aucune dette envers Graham Carlisle, mais si j’avais su que vous étiez mêlé à ce qui est arrivé à sa fille, je serais resté chez moi. »
Lennon soutint son regard. « Je n’ai pas tué Rea Carlisle, et pour le prouver, j’ai besoin de découvrir le coupable. Je crois que le meurtre a un lien avec le passé de son père.
— Bon sang, on se croirait dans un polar comme ceux que lit ma bonne femme. D’accord. Allez-y, posez vos questions.
— Où avez-vous connu Carlisle ?
— J’étais le chef de la zone de Sydenham quand il a rejoint la Brigade de Belfast-Est. C’était encore un jeunot à l’époque, même pas vingt ans. Mais lui, il était bizarre.
— Comment ça ?
— Il allait à la fac. À l’université Queens, il étudiait le droit. On n’avait pas beaucoup d’intellos dans les rangs. Nous, notre instruction, c’est derrière les barreaux qu’on la recevait. Par exemple, j’ai un diplôme de sciences politiques. On dirait pas, hein ?
— Vous savez pourquoi il s’est engagé ?
— Pour faire comme ses potes du quartier. Où que ce soit, c’est toujours ce qui explique que les jeunes entrent dans des gangs. Pour appartenir à quelque chose. Pour être quelqu’un. La plupart des gamins par ici, s’ils ne trouvaient pas d’apprentissage, ils étaient foutus. Ils n’avaient rien, et ils savaient qu’ils n’auraient jamais rien. Mais vous leur mettez un flingue dans la main, vous leur donnez une cible, et ils deviennent quelque chose. Vous voyez ce que je veux dire ?
— Oui. Pour autant, ça ne justifie pas ce qu’ils font.
— Je n’ai jamais dit ça. » Dixie secoua la tête. « Si j’avais su alors ce que je sais maintenant, j’aurais jamais écouté les politiciens — ceux qui étaient censés s’occuper de nos intérêts — quand ils ont commencé à agiter tout ce monde-là. Je me serais tiré et j’aurais mené une vie honnête. »
Il se pencha en avant, posa les avant-bras sur la table. Les tatouages frissonnèrent. « Voilà ce qui était étrange avec Graham Carlisle. Il était assez futé pour passer l’examen d’entrée en secondaire, pour fréquenter une bonne école, et ensuite l’université. Il avait un bel avenir devant lui, et d’ailleurs, il a réussi. Je ne comprends pas ce qu’il fabriquait avec nous autres. Bref, il a quitté le service actif quand il s’est marié, mais la direction a voulu le garder comme conseiller. Pour les questions de stratégie, de droit, tout ça. Et il a fait du bon boulot. Même s’il n’a pas été suffisamment écouté, et qu’on ne l’écoute pas assez aujourd’hui, ç’aurait été pire sans lui.
— On dirait que vous l’admirez.
— Moi, je l’admire ? » Dixie eut un rire méprisant. « C’est un pourri de première, je le déteste. Sauf qu’il a quand même servi à quelque chose. Maintenant, on a un pied à Stormont. Ça ne vous plaît pas, je le vois à votre visage. Mais sans les Graham Carlisle, les gens du coin n’auraient aucun moyen de faire entendre leur voix là-haut, au Palais. Les autres politiciens — et je parle des unionistes, de ceux qui sont supposés nous défendre —, pour eux, on est juste des merdes de chien dans la rue.
— Jusqu’à quel point était-il engagé, à l’époque ?
— Il est allé au front, mais pas longtemps.
— Vous voulez dire qu’il a participé à des actions ? »
Dixie hocha la tête. « Aye. Mais il n’a pas tenu le choc à un moment, et après ça, il a reculé.
— Après quoi ? »
Le regard de Dixie fila brièvement vers Roscoe, au bout de la pièce, pour s’assurer qu’il n’entendait pas.
« J’imagine que vous n’êtes pas venu en mission officielle, hein ?
— Non.
— Ceci est entre vous et moi. Ça ne va pas plus loin. Vous me suivez ?
— Absolument. »
Après s’être s’éclairci la gorge, Dixie raconta.
« Graham n’était pas arrivé depuis longtemps, il avait commencé l’entraînement, récolté un peu d’argent de protection, ce genre de choses. Rien de sérieux. Mais avec quelques-uns de ses potes, ils ont voulu faire leurs preuves, me montrer à moi et aux chefs de la Brigade qu’ils avaient des couilles. Ils ont appelé une des sociétés de taxis catholiques, ils ont commandé une voiture qui est venue de Belfast-Sud. Du côté du musée, je crois que ça s’est passé. Bref, ils s’étaient procuré une arme quelque part, ne me demandez pas où. Ils ont attendu que le taxi arrive, et toc, ils ont abattu le chauffeur.
— Bon sang…
— Graham Carlisle, ça lui a suffi, continua Dixie. Il ne tenait pas tant que ça à se salir les mains comme nous autres. Lui, il a passé son diplôme et tout.
— Qui était ces potes ? »
Dixie secoua la tête. « Je suis là pour parler de Graham Carlisle. Je ne donne pas d’autres noms. »
Lennon sortit la photo de sa poche et la posa sur la table. « Jetez un coup d’œil. »
Dixie plongea la main dans son pantalon de survêtement, trouva ses lunettes, les chaussa. Il prit la photo et l’examina, bras tendu. Un soupir s’échappa en sifflant de sa formidable poitrine.
« Bon. Je pourrais pas vous dire qui sont les gars derrière. J’y suis peut-être, allez savoir. Mais là, à gauche, c’est Raymond Drew. Graham a épousé sa sœur. Un joli brin de fille. Raymond, lui, c’était un sale con. Un de ces gars qui ne parlent pas, vous voyez le genre ? On ne sait jamais ce qu’ils pensent, sauf qu’à leurs yeux, on voit que ça se bouscule là-dedans à cent kilomètres-heure. Et Howard, il était pareil.
— Howard ? »
Dixie reposa la photo sur la table, la tourna vers Lennon, et indiqua le personnage au milieu du premier rang. « Howard… Howard… attendez, comment il s’appelait déjà ? Monaghan. Aye. Howard Monaghan. L’Étincelle, on le surnommait. »
Lennon regarda le jeune homme placé entre Carlisle et Drew. Pour la première fois, véritablement. Il s’était surtout préoccupé des deux autres et n’avait guère prêté attention à leur compagnon.
« Pourquoi ce surnom ?
— Parce qu’il était électricien de métier. Apprenti au chantier naval, je crois, mais bon, il était un peu… délicat, quoi. Une chochotte, une tapette, aurait dit mon vieux. Ils ont commencé à l’appeler l’Étincelle au chantier, et après, c’est resté. Apparemment, il s’en fichait.
— Quelle relation avait-il avec Drew et Carlisle ?
— Avec Graham, je ne sais pas, mais il était très proche de Raymond. Ils s’étaient rencontrés à la marine marchande, et ils ne se sont plus lâchés ensuite. Ils partaient parfois travailler en Angleterre, tous les deux, quand ils trouvaient du boulot au même endroit. Raymond, lui, il était maçon. Ça jasait un peu sur leur compte…
— Parce qu’ils étaient gays, vous voulez dire ? Ils étaient ensemble ?
— Non, non, pas pour ça. C’est vrai que les gars n’aimaient pas trop les homos. Moi, ils ne m’ont jamais dérangé. La vie qu’un type mène chez lui, ça le regarde, du moment qu’il ne fait de mal à personne. C’est mon opinion. Les gars de la Brigade, je peux vous dire qu’ils ne l’auraient jamais toléré. Bref, c’était pas le cas de Raymond et de l’Étincelle. Eux, ils avaient des choses en commun, ils faisaient tout ensemble. Ils draguaient les femmes ensemble, et les gars disaient que s’ils n’arrivaient pas à s’en dégotter une, au moins ils s’amusaient bien tous les deux. Mais je n’y ai jamais vraiment cru. Pas après la réaction de l’Étincelle.
— Quelle réaction ?
— Un soir, tard, on était allés dans un bar comme ici, du côté de Shankill. Il y avait Raymond et l’Étincelle. Ils ne buvaient pas beaucoup, pas comme nous, mais ils venaient quand même. L’un des gars, Jimmy Mercer, a commencé à les chambrer, pour déconner. Il leur a demandé ce qu’ils faisaient quand ils étaient seuls. Et là, Howard, l’Étincelle, il s’est jeté sur lui et l’a démonté. Il a failli lui arracher la tête avant que Raymond le retienne. C’est ce que je me rappelle surtout, Raymond qui avait pris l’Étincelle dans ses bras, qui lui parlait tout doucement pour le calmer. »
Lennon étudia le jeune homme au milieu de la photo. Traits fins, regard vif. Un joli visage, comparé à celui de Raymond, plus plat.
« Il est toujours dans le coin ?
— J’en sais rien, répondit Dixie. Je ne l’ai pas vu depuis, bon sang, ça fait plus de vingt ans. C’était à l’enterrement de la femme de Raymond. Je l’ai aperçu, au fond. Il observait les gens.
— Vous ne lui avez pas parlé ?
— Non. Il avait été viré de la Brigade longtemps avant ça.
— Pour quelle raison ? »
Les coins de la bouche de Dixie s’abaissèrent en une expression de dégoût. « Il y avait deux types qui vendaient du cannabis dans une piaule du côté de Hollywood. C’était pas un problème, sauf qu’ils ne reversaient rien à la Brigade. Alors quelques-uns des gars sont allés les voir, histoire de leur expliquer qu’ils devaient nous refiler notre quote-part s’ils voulaient continuer leur petit business. L’Étincelle — Howard — les a accompagnés. Mais l’opération a dérapé. L’Étincelle s’est mis en rogne, il leur a flanqué une rouste terrible et ils ont fini à l’hôpital. L’un des gars, un pote à moi, m’a tout raconté après. C’était comme s’il se vengeait sur eux, il a dit, qu’il leur faisait payer quelque chose d’effroyable. Mon pote n’avait jamais été témoin d’une violence pareille, et pourtant, il en a vu. Même qu’il a eu les jetons. Il a essayé de s’interposer mais il n’a rien pu faire, l’Étincelle ressemblait à un chien enragé. Raymond n’était pas là pour le calmer. Je crois que c’est à ça que servait Raymond avec lui : il le retenait, il l’empêchait de déborder. Ensuite, plus personne n’a voulu traîner avec l’Étincelle. Il a été dégagé et on lui a dit de ne pas revenir. C’était il y a une trentaine d’années. »
Lennon prit la photo. Il contempla les visages l’un après l’autre, revenant toujours à Howard Monaghan, l’Étincelle, sa bouche finement dessinée, ses yeux d’un bleu très clair.
Brusquement, l’esprit saisi par une froide certitude, Lennon sut qu’il avait déjà croisé cet homme.
« Roscoe », lança-t-il, sans détacher son regard de la photo.
Patterson s’approcha nonchalamment, sa bière à la main. « Quoi ?
— J’ai besoin que tu m’emmènes quelque part.
— Je suis pas ton putain de taxi. »
Lennon se tourna vers lui. « S’il te plaît. Un dernier service. C’est important. »
Patterson et Dixie échangèrent un coup d’œil.
« D’accord, on y va », dit Patterson.