39

Ida Carlisle attendait son mari dans l’entrée. Le beau plancher craquait sous ses pieds. Le bois et la pose avaient coûté une somme exorbitante. Et le papier peint. Revêtement mural, disait-on dans la boutique luxueuse où elle l’avait acheté, mais en réalité, c’était tout simplement du papier peint. Et le miroir biseauté, et la table du téléphone, et le cristal d’ornement.

Tant d’argent dilapidé pour des choses, juste des choses, rien qui ait vraiment d’importance. Elle se rappelait sa fierté quand la vendeuse lui avait annoncé le prix — par rouleau, bien sûr, pas pour l’ensemble —, parce qu’elle pouvait se l’offrir. Graham travaillait dur, avait-elle pensé. Nous méritons d’avoir une jolie maison.

Maintenant aussi, il travaillait. Même quand sa fille unique était couchée sur une table avec du givre sur les cils, Graham Carlisle allait au travail. Des gens à voir, avait-il allégué. Des affaires pressantes. Il avait dit qu’il rentrerait pour déjeuner. La pendule au mur indiquait presque trois heures.

Ida était là depuis une heure et demie. À l’attendre.

Elle entendit le Range Rover. Les pneus sur le gravier, le moteur qui s’éteignait. Le bruit de la portière.

Elle ferma les yeux et murmura une prière. Quand elle les rouvrit, elle distingua la silhouette de son mari par la vitre de la porte. Il tourna la clé dans la serrure, entra, tira le battant derrière lui.

Graham Carlisle se figea en voyant Ida.

Elle leva la main droite, braqua le pistolet sur sa poitrine.

Il ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son ne sortit. Sa langue humide claqua plusieurs fois contre ses dents.

Comme la plupart des hommes politiques, Graham était autorisé à détenir une arme personnelle. Il avait montré à Ida comment s’en servir, tout à son orgueil du privilège qui lui était octroyé. Et l’orgueil était un péché. Le Seigneur les punissait chacun pour leur faute.

Elle désigna la belle pièce. Celle où ils recevaient les visiteurs. « Va dans le salon », ordonna-t-elle.

Il déglutit, rassembla son courage. « Ida, qu’est-ce que tu fais ?

— Va t’asseoir. »

Graham fit un pas vers la porte ouverte, sans la quitter des yeux. « S’il te plaît, écoute-moi, Ida.

— Non. Toi, tu m’écoutes, dit-elle en le suivant. Assieds-toi.

— Non, Ida, je t’en prie, écoute…

— Assieds-toi ! » Les mots lui déchirèrent la gorge.

Graham se laissa tomber sur le canapé, mains levées.

« Ida, tu pourrais me tuer avec cette arme.

— C’est vrai. Maintenant, ferme-la. »

Graham se tut et la dévisagea, parfaitement immobile. Elle l’entendait à peine respirer.

« Pourquoi as-tu fait ça ? » demanda-t-elle.

Il s’humecta les lèvres. Secoua la tête. « Fait quoi ? »

Elle ne parvint pas à empêcher sa voix de trembler. « Pourquoi as-tu tué notre fille ? »

Il resta bouche bée. Les yeux embués.

« Pourquoi ? répéta-t-elle.

— Tu crois vraiment que je l’ai tuée ?

— Ne me mens pas. Pas maintenant. Tu m’as menti toutes ces années depuis que je te connais. Pour l’amour du ciel, ne mens pas maintenant. »

Une larme roula sur la joue de Graham. « Comment peux-tu penser une chose pareille ?

— Tu as déjà tué, dit-elle en se maîtrisant à grand-peine. Tu peux recommencer.

— Dans une vie antérieure. J’étais un autre homme. Un gamin, vraiment. Mais là, tu parles de mon enfant. Ma propre fille.

— Ta fille… Tu ne l’as jamais traitée comme telle. Tu ne l’as jamais vraiment aimée, hein ?

— Bien sûr que si.

— Eh bien, tu ne l’as jamais montré. Tu te souciais davantage de ta carrière que d’elle. Ou de moi. Tu n’étais jamais là pour nous. Je l’ai élevée seule.

— Je construisais une vie pour nous.

— Pas pour nous. Pour toi.

— Pour nous. Regarde tout ce que tu as. Cette maison. Toutes ces choses. Rea et toi n’avez jamais manqué de rien. J’ai trimé comme un forçat pour vous deux.

— Non, ça n’a jamais été pour nous. C’était uniquement pour toi. Et tu as cru que ta fille allait tout gâcher, alors tu l’as tuée. Espèce de salaud, tu l’as battue à mort pour qu’elle ne prévienne pas la police. »

Graham tomba à genoux sur le tapis. « Non, ce n’est pas vrai, je le jure devant notre Seigneur Jésus. Je n’ai pas fait de mal à notre Rea. Tu n’as pas vu les nouvelles ce matin ?

— Quelles nouvelles ?

— Ils ont un suspect. Ce policier avec qui Rea sortait. Tu l’as rencontré. Ils ont donné son nom ce matin. »

Ida s’approcha d’un pas. « Ils se trompent. Ils se trompent tous. Tu l’as tuée. Ne le nie pas.

— Je ne l’ai pas tuée. Je te le jure.

— Alors où étais-tu quand elle est morte ?

— Je te le répète, à la piscine.

— Non. Je sais que c’est faux. Dis-moi la vérité. »

Il ferma les yeux un instant, respira profondément. « Très bien. Tu veux la vérité. »

Elle maintenait le pistolet pointé sur son front. « Continue.

— Je n’ai jamais quitté la Brigade. »

Le canon de l’arme s’abaissa de quelques centimètres. « Quoi ?

— Je ne suis plus actif. Quand on s’est mariés, je leur ai dit que je ne voulais plus participer à aucune opération. Mais ils m’ont demandé de rester en tant que conseiller.

— Tu es toujours…

— Je n’ai qu’un rôle de conseiller. Sur des questions politiques. J’assure la liaison avec le parti.

— Mais ce sont des criminels, dit Ida. Des trafiquants de drogue. Des meurtriers.

— Nous les détournons de tout cela. Nous essayons de les impliquer. De les amener à penser aux gens de leur entourage, de leur quartier, et à ce qu’ils peuvent faire pour les aider. »

Ida pointa à nouveau le canon. « Tu m’as menti tout ce temps. Tu m’as dit que tu avais arrêté.

— J’ai travaillé avec eux. Pour qu’ils renoncent à ce sectarisme imbécile, pour qu’ils voient plus loin que le fanatisme religieux, les drapeaux, et la peur de l’autre camp. Qu’ils se consacrent à leur métier, à l’éducation de leurs enfants, aux choses qui importent vraiment. »

Il faisait des gestes des mains pour donner du poids à ses paroles. Comme dans un discours à l’Assemblée. Toujours le politicien.

« Ça n’éclaire rien, dit-elle. Ça ne me rend pas ma Rea.

— J’essaie de t’expliquer où j’étais ce soir-là, et pourquoi j’ai dû mentir à la police. J’assistais à une réunion de la Brigade. À Belfast-Est. »

Les mains d’Ida tremblaient. Les larmes lui brouillaient la vue. « Tu l’as tuée. Je le sais. Tu avais peur qu’elle se rende à la police avec ce registre. Avec cette photo. Cesse de me mentir. »

Il s’avança vers elle à genoux. « C’est la vérité. Tu sais combien cet aveu me coûte ? S’il te plaît, crois-moi, je ne mens pas. »

Ida recula. « N’approche pas. »

Il se mit en appui sur un pied. Tendit une main. « Tu dois m’écouter, Ida. Je t’en prie, donne-moi ce pistolet.

— Non. » Larmes brûlantes sur ses joues. Sa voix, d’abord sourde et contenue, qui montait jusqu’à devenir un cri strident. « Non, je ne t’écouterai plus. Je t’ai écouté pendant trente-cinq ans, et pas une seule fois tu m’as dit la vérité. J’ai supporté que tu me traites mal, que tu me dénigres, que tu me domines, que tu m’étouffes. Je n’en peux plus et je ne me laisserai pas faire. »

Les mots explosaient contre les murs, hurlés, hystériques.

« Donne-moi le pistolet, dit Graham. Ida, donne-le-moi.

— Non. Maintenant, c’est toi qui vas m’écouter. »

Il lança le bras en avant pour tenter d’attraper l’arme. Elle retira sa main, puis le visa à la poitrine.

« Donne-moi ça.

— Tais-toi, sale menteur. »

Il essaya encore de lui arracher le pistolet. Elle esquiva. Le menaça à nouveau en plein cœur.

Il devint tout rouge. « Ida, pour la dernière fois, donne-moi ce pistolet.

— Non, je… »

Il bondit et se jeta en avant. Ses mains, dures et fortes, se refermèrent sur celles d’Ida. Il tira le pistolet vers lui, pointa le canon contre son sternum.

« Tu crois vraiment que j’ai tué Rea ? Alors, vas-y. Fais ce que tu as à faire. Punis-moi. »

Le chargeur contenait dix-sept balles. Ida les avait toutes comptées. Elle n’avait qu’à presser la détente et il suffirait d’une seule pour lui percer le cœur, le broyer.

« Vas-y.

— Je te hais. »

Ida relâcha sa prise, son doigt sortit du pontet. Il lui prit le pistolet, retira le chargeur, vérifia le contenu de la chambre, puis jeta l’arme par terre.

Le dos de la main de Graham fit exploser un feu d’artifice dans la tête d’Ida. Elle tomba la joue sur le tapis, devant la gueule du canon, un trou noir qui l’aspira dans un tunnel de ténèbres infinies.

Загрузка...