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L’Étincelle descendit de l’autobus. Les hauts immeubles de Chichester Street emprisonnaient le grondement et les stridences de la circulation. Il lui semblait patauger dans le bruit comme dans une eau hérissée de vagues. Calant la bandoulière de son sac sur son épaule, il partit vers l’enclave moderne de Laganside Court, toute de pierre blanche et de verre, derrière laquelle se dressait le Waterfront Hall. Des flots de piétons le dépassaient, en direction du City Hall, ou bien, comme lui, marchant vers le centre commercial.

Il était envahi d’un calme étrange. Lui que la proximité des autres mettait en général mal à l’aise, qui détestait le contact de ces épaules frôlant les siennes. Ou le ridicule petit jeu de jambes que les gens exécutaient pour éviter de le bousculer. Leurs voix lui tapaient sur le système.

Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, il se sentait en paix ici. Il percevait qu’une conclusion était proche, quelque chose de définitif. Ce qui viendrait ensuite, il l’ignorait. Une nouvelle vie, ou pas de vie du tout. Il acceptait l’une ou l’autre possibilité.

Dans tous les cas, ce serait radieux.

Au fond de son cœur, il savait que la mort de Raymond n’était pas la cause de son trouble. S’il était honnête envers lui-même, il reconnaissait qu’il n’allait pas bien depuis un moment. Dans son esprit. La maladie se manifestait par poussées. Pendant des semaines d’affilée, il se comportait presque comme un être humain normal. Raisonnable. Calme. Et puis il dérapait, son esprit lui échappait, la sagesse ne parvenait plus à s’imposer. Et il devenait dangereux, davantage pour lui-même que pour autrui.

Mais là, aujourd’hui, son esprit obéissait.

L’Étincelle regarda sa montre. Onze heures cinquante-quatre. Il aurait aimé arriver plus tôt, mais le bus avait été retardé à cause de travaux sur la voirie. Il accéléra le pas.

Moins d’une minute plus tard, au coin sud-est de Victoria Square, il atteignit l’entrée du grand magasin par lequel on pénétrait dans le centre commercial. Il franchit les portes, grimpa une courte volée de marches et déboucha dans un labyrinthe de présentoirs cristallins, sacs à main, gants, écharpes. De jeunes vendeuses trop maquillées rôdaient entre les étalages pour débusquer les clients. Il les évita et continua son chemin, délaissant les escalators qui menaient aux étages supérieurs, prêt-à-porter masculin, décoration pour la maison.

Au fond du magasin, la rangée de portes vitrées donnant sur l’atrium du centre commercial. À peine en eut-il poussé une que l’Étincelle remarqua aussitôt le changement sonore. D’un côté, des murmures assourdis et une discrète musique d’ambiance, de l’autre, les voix d’enfants et de leurs parents amplifiées par l’immense coupole de verre.

Autour de l’espace central, les étages s’élevaient comme les ponts d’un paquebot reliés par des escalators et des passerelles, dominés par l’observatoire tout en haut. L’endroit grouillait de monde, une armée de fourmis qui cherchaient désespérément à gaspiller leur argent.

L’argent. La seule chose dont il avait besoin maintenant.

L’Étincelle s’engagea dans le grand escalier central en spirale. À mi-hauteur, il consulta sa montre.

Encore deux minutes. Il ralentit l’allure, prit tout son temps pour monter. Patience, prudence.

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