Lennon entendit un réveil sonner à l’étage au moment où il tirait la porte des Uprichard derrière lui. L’obscurité commençait à reculer, le ciel noir se teintait d’un bleu profond nuancé de gris. Tout autour, une mince couche de gel. C’était un quartier plaisant de Belfast Est. Pas le plus cher, mais correct. Classe moyenne, familles honnêtes et travailleuses qui faisaient de leur mieux. La maison d’Uprichard se dressait au milieu d’une avenue agréable étirée entre Cregagh et Ravenhill Roads. Quelques lumières s’étaient allumées puis éteintes derrière les rideaux et les stores des demeures voisines, mais partout ailleurs régnait le calme d’un dimanche matin.
Lennon en voulut soudain à ces gens qui menaient une vie tranquille. C’était un sentiment laid, une vilaine rancune, et il eut honte de lui.
Il exhalait de la buée en marchant, tête baissée. Même si tout le monde ou presque dormait encore, il risquait d’être vu par une voiture de patrouille. Le commissariat de Ladas Drive se trouvait à moins d’un kilomètre. Il resserra les pans de sa veste en prenant la direction d’Ormeau Park, large étendue de verdure qui bordait la rive orientale de la Lagan.
Il ne voulait pas rester dans la rue. Un dimanche, à cette heure, un homme seul attirerait l’attention, même s’il ne présentait pas un visage tuméfié et ne boitait pas. Bientôt, un habitant inquiet appellerait la police pour signaler un rôdeur. Le parc était son meilleur atout. Se fondre au milieu des arbres et attendre que le jour soit levé.
Une seule personne pouvait l’aider, quelqu’un dont la compagnie le rebutait. Et puisqu’il décidait de frapper à sa porte, il n’avait aucun intérêt à arriver trop tôt.
Ravenhill Road. Lennon regarda sa montre. Six heures et quart, encore trois heures à tuer. Il parvint à la clôture en fer forgé qui cernait le parc et le terrain de golf. Pas plus d’un mètre cinquante. Avant d’être blessé, il aurait pu facilement l’escalader. Mais plus maintenant.
À quelque distance, près d’un lampadaire, il repéra une poubelle sur laquelle il pouvait se hisser. Après un rapide coup d’œil aux alentours pour s’assurer que personne ne l’observait, il grimpa, franchit prudemment les fers de lance qui garnissaient la clôture et se laissa tomber de l’autre côté dans un roulé-boulé. Il resta allongé un moment, le temps que son épaule se remette du choc, puis, aiguillonné par le froid, il se releva péniblement et reprit sa marche.
En traversant le terrain de golf, Lennon se sentit vulnérable, presque nu. Il atteignit bientôt le couvert des arbres et s’assit à même la terre, recroquevillé sur lui-même, parcouru de violents frissons.
Jamais il n’aurait cru possible de dormir dans de telles conditions. Pourtant, il s’assoupit.
Neuf heures avaient sonné quand Lennon s’éveilla en sursaut, glacé jusqu’aux os, claquant des dents. Il aperçut quelques golfeurs matinaux qui avaient déjà engagé une partie et se dirigea vers la sortie du parc en longeant les arbres. Il lui fallait un taxi pour gagner Sydenham. N’en voyant aucun, et ne pouvant risquer d’allumer son portable pour appeler une centrale de réservation, il avança au long des rues avec l’espoir d’en arrêter un au passage.
Des drapeaux unionistes en lambeaux pendaient aux lampadaires, marquant le territoire et ne laissant aucun doute quant à l’identité de ses occupants. Lennon n’avait plus qu’une vague idée de sa position géographique, incapable à présent de distinguer le nord du sud. Les noms des rues ne lui évoquaient rien. Il fut soulagé en débouchant dans Woodstock Road. Ici, il croiserait un taxi, ou, à défaut, un arrêt de bus.
Un peu plus loin, il entendit un chœur de voix provenant d’une église. Là, isolée dans une mer de protestantisme et de drapeaux rouge, blanc et bleu, se dressait l’église catholique St Anthony. Une messe, célébrée pour une assemblée manifestement nombreuse.
Du fait de l’heure matinale, Lennon se demanda si c’était un jour de fête. Puis il se souvint : dimanche des Rameaux, le début de la Semaine sainte. Il s’immobilisa, les yeux fixés sur la porte, en proie à une étrange et impalpable émotion. Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, il s’approcha de ces voix qui ondulaient comme une vague et entra.
Il faillit passer devant le bénitier sans accomplir son devoir, se reprit, trempa les doigts dans l’eau et fit le signe de croix. Il tenta de se rappeler la formule qu’on était censé prononcer. Jack Lennon n’était pas allé à la messe depuis des dizaines d’années. Les quelques enterrements auxquels il avait assisté récemment s’étaient tenus dans des églises protestantes.
Il trouva une place parmi les rangées du fond et se glissa à côté d’un vieil homme, qui lui sourit en branlant la tête. D’autres regards, plus critiques, se posèrent sur son visage abîmé.
Qu’est-ce que je fabrique ici ? se dit-il. Cet endroit n’avait rien à lui apporter. Aucune croyance ne l’attirait dans cet édifice glacé. Il resta pourtant, se leva et s’assit en même temps que tout le monde, répondit « Et avec votre esprit » ou « Amen » avec les fidèles.
Il fit de son mieux pour ignorer la douleur dans le bas de son dos, ses épaules et ses hanches, la sourde palpitation derrière ses yeux. Les antalgiques l’auraient soulagé, mais il avait abandonné la plaquette dans la poubelle sous l’évier des Uprichard, sans toucher aux deux comprimés.
Ses pensées dérivèrent pendant que le prêtre lisait l’Évangile selon saint Luc, chapitre trente-deux, le baiser du traître. Il songea à la vie misérable qui était devenue la sienne. Son foyer et sa fille, perdus. Contraint de dormir sous un arbre dans un parc ou de supplier un ami de l’accueillir. Et encore, même cet ami-là ne voulait plus de lui. D’honnêtes gens qui le prenaient pour un meurtrier.
Peut-être aurait-il dû écouter Susan, aller voir un thérapeute. Il connaissait les troubles de stress posttraumatique, il identifiait les symptômes, mais cela ne signifiait pas qu’il en soit atteint. Pour autant, il n’aurait pas été inutile de parler à quelqu’un. Raconter les cauchemars, les accès de panique, l’incapacité à vivre avec lui-même, a fortiori avec quiconque.
Il se ferma aux bruits tout autour, la voix du prêtre, dont l’écho s’élevait vers les hauteurs, les toux, les reniflements et les bâillements des paroissiens.
Dans le calme sanctuaire de son esprit, Lennon se mit à prier. Même si son cœur n’hébergeait pas une once de foi, il pria pour que Dieu lui révèle un moyen de sortir des ténèbres qui l’avaient englouti, une lumière sur le chemin. Il pria pour que Dieu lui ramène sa fille, qu’il lui accorde d’être un meilleur père. Il demanda que Susan trouve le bonheur qu’elle cherchait, que tous deux puissent se pardonner l’un l’autre. Enfin, il pria pour que l’on capture le meurtrier de Rea Carlisle, afin que lui-même soit délivré de ce fléau.
« Amen », dit-il, en même temps que l’assemblée.
Suivant du regard les voix qui montaient, là-haut, jusqu’à la voûte de la nef, il comprit que sa prière aussi était prisonnière de ce plafond, comme un poisson happé par un filet qui jamais ne s’échapperait vers les cieux.
Les oreilles emplies par le supplice dû à ses articulations, plus fort que le chant des fidèles, Lennon se leva et partit de son pas claudiquant. Le soleil parut chaud sur sa peau après la froide humidité de l’église.
À quoi servait une prière ?
Un taxi passa. Il le héla.