36

Flanagan se réveilla longtemps avant l’heure programmée sur son alarme. Alistair ronflait de son côté du lit, avec Eli pris en sandwich entre eux deux depuis qu’il était venu se glisser là en pleine nuit. Elle transpirait dans la chaleur de leurs trois corps, sa chemise de nuit lui collait à la peau.

Les enfants seraient debout à huit heures. Alistair se lèverait, il lui proposerait de dormir plus longtemps, puisqu’elle avait travaillé tard. Quand elle les retrouverait en bas pour le petit déjeuner, ils parleraient. Il lui demanderait ce qui n’allait pas, exactement comme Ida Carlisle. La maladie devait se voir sur elle, et Alistair aussi s’en rendrait compte.

Il poserait la question devant les enfants, sans se douter de la terrible réponse.

Aussi, à sept heures moins cinq, elle attrapa son portable sur la table de chevet, désactiva l’alarme, repoussa la couette, et s’échappa discrètement. Pieds nus sur la moquette, elle sortit de la chambre et entra dans la salle de bains quelques marches plus bas.

Elle se lava rapidement, sans bruit, avant d’enfiler les vêtements qu’elle avait laissés la veille, puis descendit l’escalier et ferma doucement la porte d’entrée derrière elle. Alistair entendrait peut-être le moteur diesel protester et toussoter dans le froid. Il se tournerait simplement de l’autre côté, et se rendormirait en pensant qu’elle partait plus tôt pour mieux attaquer la journée.

Ce qui n’était pas complètement faux.


Elle trouva l’inspecteur-chef Uprichard dans son bureau, en train d’arroser une plante posée sur le rebord de la fenêtre.

« Flanagan, c’est ça ? dit-il.

— J’aimerais vous parler deux minutes.

— À propos de Jack ?

— Oui. »

Il désigna un fauteuil. « Alors, mieux vaut vous asseoir. »

Le bureau d’Uprichard était plus petit que celui qu’on avait temporairement attribué à Flanagan, et moins bien équipé. Il s’est mis quelqu’un à dos, pensa-t-elle en prenant place. Ou alors, il ne léchait pas les bottes de ceux qu’il fallait. Ce qui expliquait probablement qu’on lui colle une permanence un dimanche matin.

La chemise blanche de son uniforme était impeccablement repassée, avec des plis raides comme des baguettes, des épaulettes d’un noir profond et des boutons qui scintillaient à la lumière fluorescente. Il entreprit d’essuyer une à une les feuilles de la plante avec un chiffon humide, en pressant le bout de sa langue contre sa lèvre supérieure.

Flanagan le trouva sympathique, dès le premier instant et sans la moindre hésitation, tout comme Dan Hewitt lui avait déplu. C’était irrationnel, bien sûr, mais elle ne regrettait jamais de s’être fiée à son instinct.

« Il n’est pas coupable, déclara Uprichard en lâchant le chiffon. Je me moque de ce qui vous permet de l’incriminer. Je me moque de ce qu’on a pu vous raconter. Et par “on”, j’entends Dan Hewitt. Jack Lennon n’a pas tué cette femme. »

Il s’assit, sous l’œil pénétrant de Flanagan. « D’où tirez-vous cette certitude ? » demanda-t-elle.

Uprichard croisa les mains sur son bureau. « Je l’ai vu hier soir.

— Où ? »

Il hésita un très court instant. « Chez moi. »

Flanagan se redressa dans son fauteuil. « Il est venu chez vous et vous ne l’avez pas signalé ?

— Il y a passé la nuit », dit Uprichard en soutenant son regard.

Flanagan sentit sa mâchoire se contracter, le sang battre à ses tempes. « Vous savez ce que vous risquez, n’est-ce pas ? Une carrière fichue. Vous êtes encore loin de la retraite ?

— Beaucoup trop loin, hélas. »

Flanagan se pencha en avant. « Expliquez-vous, si vous ne voulez pas que j’avise l’ACC.

— Jack et moi avons discuté hier. Pas beaucoup… Mais assez pour que je puisse juger de son état. Cet homme n’est pas un meurtrier.

— Il a tué un collègue il y a à peine plus d’un an, et…

— Un collègue corrompu qu’on avait payé pour le tuer, lui et la fille. Jack a pris trois balles dans le corps pour protéger une jeune femme séquestrée après avoir subi Dieu sait quelles épreuves…

— Une jeune femme qui était elle-même soupçonnée dans une affaire de meurtre. »

Le visage d’Uprichard s’empourpra. « Elle a tué un des sales trafiquants qui l’avait amenée à Belfast. Elle a essayé de lui échapper alors qu’il allait la violer. Si Jack ne l’avait pas aidée à s’enfuir du pays, elle n’aurait pas survécu un jour de plus. Il a failli mourir pour sauver cette fille. Il a bousillé sa carrière pour elle. Et vous allez me dire qu’il a explosé la tête de son ex-copine juste parce qu’elle a repoussé ses avances ? »

Flanagan sentit une chaleur lui envahir le cou et les joues. Elle ferma les yeux, respira fort pour contenir son exaspération, pour évacuer la colère comme de l’eau sale dans un évier. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, Uprichard la dévisageait fixement. Il ne lui laissa pas le temps de parler.

« Quand j’ai quitté Jack dans ma cuisine hier soir, je lui ai dit qu’il devait être parti ce matin. Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai réfléchi, j’ai examiné la situation sous tous les angles. Oui, il n’a pas toujours été le plus noble des hommes. Oui, sa présence chez elle joue en sa défaveur. Oui, il a touché le pied-de-biche qui l’a tuée. Mais ce ne sont que des preuves circonstancielles. Vous avez envoyé au labo tous les vêtements que vous avez pris dans l’appartement de Carrickfergus, n’est-ce pas ? Je suis prêt à parier ma maison qu’ils ne trouveront pas une seule goutte du sang de cette femme. Je connais Jack depuis ses débuts dans le métier. Je sais qu’on a parfois du mal à l’apprécier, mais je sais aussi qu’il a été blessé à deux reprises en venant au secours de quelqu’un. Et je sais qu’il n’a pas tué Rea Carlisle.

— Tout indique la culpabilité de Lennon. Tout. Les empreintes sur l’arme, le témoin qui l’a vu partir, son passé avec la victime.

— Qui essayez-vous de convaincre ? demanda Uprichard. Moi, ou vous-même ?

— Si vous étiez à ma place, vous l’accuseriez aussi du meurtre.

— Peut-être. Mais je me tromperais. Et vous vous trompez. Vous avez une conférence de presse ce matin. Allez-vous donner son nom ?

— J’y pense.

— C’est un sacré risque.

— Vous croyez que je l’ignore ?

— Non, vous me paraissez très sensée », répondit simplement Uprichard. Il se leva, attrapa le chiffon et retourna à sa plante. « De quel droit remettrais-je en question le jugement d’un inspecteur ? »

Flanagan rumina un moment avant de prendre congé. « Merci de m’avoir accordé de votre temps. »

Elle regagna la porte. Au moment où elle tendait la main vers la poignée, Uprichard ajouta : « Une chose à ne pas oublier, cependant. Il y a des gens ici à qui on peut faire confiance plus qu’à d’autres.

— Ah oui ? »

Flanagan lui jeta un regard par-dessus son épaule. Elle songea au dossier qu’elle avait découvert dans le placard de Susan McKee ; et qui, à la différence des autres effets personnels de Lennon, reposait à présent au fond d’un tiroir de son bureau.

« Absolument, dit-il en essuyant une feuille de la plante. À votre place, je me méfierais de ce que racontent certains. »

Elle hocha la tête. « J’en prends note. » Et elle partit.

Загрузка...