14

Rea attendait dans le bar de l’Errigle Inn, assise à l’une des tables rondes recouvertes d’un plateau vitré à l’ancienne, devant un grand verre d’eau pétillante presque vide. Une douce pénombre régnait dans la salle, murs et plancher de couleur foncée, le genre d’ambiance feutrée qui donne aux conversations une illusion d’intimité, malgré la proximité de la table voisine. Les sièges autour d’elle étaient occupés par des clients qui buvaient de l’alcool à l’heure du déjeuner, jeunes employés de bureau profitant d’une pause, hommes plus âgés dont la consommation journalière commençait ici.

De temps à autre, la porte s’ouvrait dans un chuintement et laissait entrer une grande bouffée d’air froid. Elle levait les yeux, espérant découvrir l’homme qui l’avait quittée autrefois.

Elle consultait régulièrement sa montre. Vingt minutes de retard. Combien de temps lui laisserait-elle ? Elle n’aurait pas dû s’étonner, pourtant. Il n’avait jamais été à l’heure pendant les mois qu’ils avaient passés ensemble.

La porte s’ouvrit, et elle leva encore les yeux.

Un homme d’âge mûr, la mise négligée, les traits creusés. Il boitait légèrement.

Elle revint à son téléphone, et à un vieil article sur Gwen Headley qu’elle entreprit de lire pour la dixième fois. Une ombre tomba sur elle.

« Un autre verre d’eau ? » demanda l’homme qui boitait.

Elle lui jeta à peine un coup d’œil. « Non, merci, j’attends quelqu… »

Puis elle l’examina plus attentivement. Les cheveux blond-roux, à présent dépenaillés et striés de blanc. Même physique robuste, bien qu’amaigri, des rides sur son visage qui n’auraient pas dû être si profondes.

« Jack ?

— Tu en veux encore ? » demanda-t-il en désignant son verre.

Elle secoua la tête.

« Bon. Je vais me chercher une pinte. »

Elle le regarda partir en boitant vers le bar. Sauf que ce n’était pas vraiment un boitement. Un côté de son corps semblait raide, au point d’entraver sa démarche. Il s’efforçait de le cacher, mais ça crevait les yeux.

Elle n’avait pas vu Lennon depuis cinq ans, mais il paraissait avoir vieilli de vingt. Que lui était-il arrivé ?

Ils s’étaient rencontrés alors que Rea travaillait sur les politiques d’avancement au sein du Service de police d’Irlande du Nord. Elle avait interviewé un panel de policiers, du simple agent à l’inspecteur-chef, en leur balançant des questionnaires standard à choix multiples afin d’évaluer ce qui différenciait le flic resté au bas de l’échelle de celui qui grimpait les échelons.

Jack Lennon était son dernier entretien de la journée. Il l’avait flattée, charmée. Elle savait qu’elle risquait son boulot, mais elle avait accepté d’aller boire un verre avec lui ce soir-là.

Bientôt, ils étaient ensemble. Du moins Rea le croyait-elle. Lennon semblait moins convaincu. Il n’en disait rien, mais durant les six mois que dura leur relation, Rea eut beau lutter bec et ongles, elle eut toujours l’impression qu’elle pouvait dégager à tout moment. À trois reprises, elle l’invita à venir dîner chez ses parents. Les deux premières fois, il refusa en alléguant une obligation professionnelle. La troisième fois, il accepta, mais elle le regretta.

Après avoir attendu une heure, sa mère finit par servir le dîner sans lui. Rea toucha à peine son assiette, partit précipitamment et retourna à sa colocation de l’époque. Elle se soûla au vin blanc, but ensuite tout ce qu’elle put trouver dans les placards, et se jura de ne plus jamais lui ouvrir sa porte.

Le lendemain matin, alors que Rea cuvait encore, il téléphona pour expliquer qu’on l’avait envoyé sur les lieux d’une grave agression. Il s’excusait, mais il n’avait pas pu y échapper.

Elle aurait dû retenir la leçon. Il mit encore un mois avant de rompre enfin. Curieusement, dans un endroit tranquille qui ressemblait un peu à celui-ci. Autour d’un verre. Sans s’énerver ni faire d’esclandre. Tous deux se comportant comme des grands.

Lennon vit qu’elle l’observait quand il revint avec une pinte de bière à la main. Il pinçait les lèvres en s’efforçant de dissimuler qu’il boitait.

Rea fut prise d’une tristesse soudaine, un coup de scalpel dans la poitrine. Alors qu’il ne méritait pas sa compassion. Il s’assit en face d’elle.

« Alors, qu’est-ce que tu deviens ? demanda-t-il.

— J’ai perdu mon boulot il y a quelques mois, mais je me débrouille. Et toi ?

— Ça va. »

Jack Lennon mentait bien, Rea l’avait appris à ses dépens, mais, cette fois, il n’était pas crédible.

« On ne dirait pas », fit-elle remarquer.

Il eut un petit rire. « Merci.

— Pardon, je ne voulais pas te vexer, mais tu n’as pas l’air très en forme. Tu as été malade ? »

Il but une gorgée de bière. « J’ai eu un souci à Noël dernier.

— Quel genre de souci ? »

Il hésita, visiblement réticent à en dire plus. « J’ai réussi à me faire tirer dessus. Mais je vais mieux.

— Pendant ton service ?

— Plus ou moins. C’est compliqué. Je m’en remets, c’est tout ce qui compte. »

En d’autres termes, laisse tomber, pensa-t-elle.

« Merci d’être venu… Ça doit te paraître un peu bizarre, que je t’appelle comme ça tout d’un coup.

— T’inquiète pas, je ne suis pas franchement débordé en ce moment. De quoi voulais-tu me parler ? »

Comment répondre ? Elle se mordilla un ongle, cherchant ses mots.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as des ennuis ? »

Rea posa les mains à plat sur la table, ferma les yeux pour prendre sa décision, les rouvrit. « Au lieu de te raconter, ce sera plus facile de te montrer.

— Me montrer quoi ? »

Elle se leva. « Viens. Ce n’est pas loin. »


Rea comprit que quelqu’un s’était introduit dans la maison dès qu’elle franchit la porte.

Lennon n’avait pas beaucoup parlé en chemin. Après avoir quitté l’Errigle, ils traversèrent Ormeau Road et se dirigèrent vers Deramore Gardens en empruntant des rues moins passantes. Elle le surveillait du coin de l’œil pour voir s’il avait du mal à marcher. Au bout d’un moment, la claudication s’accentua, mais son visage ne trahissait aucune souffrance. Elle envisagea de lui demander si tout allait bien, mais devina que la question l’offenserait et préféra garder le silence.

Il entra derrière elle. « Je referme la porte ? »

Rea ne répondit pas. Elle fixait les sacs-poubelle noirs toujours alignés le long du mur. La veille, sa mère et elle les avaient tous noués avec leurs liens jaunes. Quelque chose n’allait pas.

Elle les examina l’un après l’autre, les nœuds, le plastique étiré et déformé par les objets à l’intérieur. Certains avaient été ouverts et refermés. Elle en était sûre. Mais d’où tirait-elle pareille conviction ? Elle n’avait pas pris de photos, évidemment, pour pouvoir comparer avant et maintenant. Non vraiment, ce n’était qu’une impression. Une vague idée. Qu’allait-elle imaginer ?

« Qu’est-ce qui passe ? » interrogea Lennon.

Rea secoua la tête, sentit que sa confiance s’effritait. « Rien. » Elle se détourna et partit vers l’escalier. « Viens. C’est en haut.

— Qu’est-ce qu’il y a en haut ? »

Elle s’arrêta sur la troisième marche. « Tu verras. Monte avec moi. S’il te plaît. »

Il hésita, puis hocha la tête et la suivit.

« À qui appartient cette maison ? demanda-t-il.

— À mon oncle. Il est mort la semaine dernière. Je l’ai vidée avec mes parents. »

Une fois sur le palier, elle l’entraîna vers la pièce du fond.

« Cette porte était fermée à clé, expliqua-t-elle. J’ai dû la forcer. »

Elle montra le pied-de-biche par terre, là où il était tombé la veille. Lennon se pencha avec difficulté pour le ramasser, le soupesa.

Rea poussa le battant du bout des doigts, l’ouvrit en grand, et tendit l’autre main pour allumer. Lennon abandonna le pied-de-biche dans le couloir.

Rien n’avait changé. La carte sur le mur. La table.

Le registre n’était plus là.

Soudain, le froid. Le froid. Elle n’était plus qu’un froid glacé.

Lennon dit quelque chose, son nom, peut-être, mais elle n’entendit pas.

« Il a disparu. »

Une main sur son dos. Elle se déroba et s’avança vers la table dont le plateau semblait immense, une mer de bois scarifié.

« Je l’avais laissé là. Il n’y est plus. »

Lennon parla à nouveau, il la questionnait. Un bourdonnement assourdi autour d’elle.

Rea ouvrit le tiroir. Aussi vide que le trou qui se creusait dans sa poitrine.

« Salaud, murmura-t-elle. Il l’a pris, ce salaud. »

Elle alla à la fenêtre et tira d’un coup sec sur le cordon pour relever le store. La lumière du jour apparut derrière la couche de poussière qui brouillait la vitre. Elle nettoya un peu avec sa manche et regarda dehors, cherchant la cicatrice calcinée d’un feu, mais ne vit rien sur la pelouse à l’abandon.

« Putain d’enfoiré », dit-elle, étranglée par la colère, les yeux brûlants. Elle prit son téléphone dans sa poche, manipula l’écran tactile pour afficher le contact et lança l’appel. La tonalité perçait à peine le tumulte qui lui emplissait les oreilles. Impassible, Lennon attendait au fond de la pièce.

« Vous êtes sur la messagerie de Graham Carlisle. Merci de laisser votre nom, ainsi qu’un bref message, je vous rappellerai dès que possible.

— Espèce d’enfoiré, dit Rea, incapable de retenir plus longtemps les larmes de sa rage. Je ne peux pas croire que tu aies fait ça. Alors que tu m’avais promis. T’es vraiment qu’une merde. »

Elle mit fin à l’appel avec le pouce et jeta le téléphone, qui glissa sur le plancher jusqu’à se fracasser contre la plinthe à côté de Lennon. Il se pencha avec effort pour le ramasser.

« Tu ferais peut-être mieux de me raconter. »

Rea se couvrit les yeux d’une main tremblante. « Oui, attends une minute… »

Elle se détourna, renifla bruyamment, essuya ses joues mouillées, en essayant de calmer sa respiration malgré la fureur qui bouillonnait en elle. Quand le brasier ne fut plus que cendres fumantes, elle fit face à Lennon.

« Qu’est-ce que tu voulais me montrer ? demanda-t-il.

— Tu devrais peut-être t’asseoir. »

Lennon lui tendit son téléphone, puis mit les mains dans ses poches. « Non, ça va. »

Encore sous le choc, Rea prit une grande inspiration. Elle déglutit péniblement. « Quand j’ai réussi à entrer ici, il y avait un registre dans le tiroir de la table. Comme un gros album photo, un scrapbook. »

Lennon s’approcha de la table, se pencha, ouvrit le tiroir pour regarder à l’intérieur, et le referma.

« Dedans, il y avait des coupures de journaux, des notes écrites à la main, et… d’autres choses. »

Lennon la dévisageait sans rien manifester. Il me croit déjà folle, pensa Rea. Allez, dis-le.

« À propos de tous les gens que mon oncle a tués. »

Le visage de Lennon n’enregistra aucune expression. Il s’assit pesamment sur la chaise. « Continue. »

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