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Dans la cuisine, Ida Carlisle écoutait son mari et l’avocat, assis au salon, occupés à préparer une déclaration à l’intention de la presse. Les journaux connaissaient l’identité de Rea depuis tôt le matin mais ne l’avaient pas encore divulguée. Ils l’étaleraient en première page le lendemain, et Graham souhaitait répondre par un bref communiqué. Il évoquait une terrible tragédie pour les parents, pour toute la famille de Rea, et demandait qu’on respecte leur vie privée en ce moment difficile.

Ce moment difficile.

Quelle expression ridicule, pensa Ida. Elle avait traversé bien des moments difficiles dans sa vie, comme la plupart des gens. Mais pas ça.

Elle aurait dû être en colère, sans doute, mais elle n’éprouvait tout simplement plus rien. En vingt-quatre heures, ses émotions l’avaient quittée. Ne lui restaient que des os et de la peau, un récipient vide.

Avant le départ des policiers, elle avait eu désespérément besoin de poser une question. Graham l’avait fait taire en lui serrant le bras.

Quand nous rendra-t-on son corps ?

C’était une question simple, et elle n’avait toujours pas la réponse.

Le jeune sergent lui avait souri tristement en marmonnant des condoléances. L’inspectrice n’avait rien dit. Ida voyait qu’elle portait un lourd fardeau sur ses épaules. Une chose terrible était arrivée à cette femme, tout comme à elle-même. Ida savait d’instinct qu’elle aussi vivait une grande souffrance, mais elle ignorait laquelle. Si on le lui avait permis, si elle avait osé, elle l’aurait serrée dans ses bras, pour laisser circuler la douleur entre elles et, ainsi, se connaître l’une l’autre.

Une idée stupide.

« Je suis désolé pour vous. » David Rainey, sur le seuil de la cuisine, la fit sursauter.

Elle remercia, mais les mots se formèrent à peine dans sa gorge. L’avocat chuchota encore un peu avec son mari en gagnant la porte d’entrée, puis partit.

BBC, UTV, RTE, Belfast Telegraph, Irish News, News Letter, ils avaient couvert tous les canaux imaginables. Pour annoncer au monde que la famille demandait qu’on respecte sa vie privée en ce moment difficile.

Un putain de moment difficile.

« Comment ? » fit Graham à la porte de la cuisine.

Ida mit la main devant sa bouche. Avait-elle parlé tout haut ?

« Rien », dit-elle.

Graham ouvrit le placard sous l’évier, attrapa la bouteille de whisky derrière l’eau de Javel et le liquide vaisselle. Il rinça un verre au robinet et se servit une généreuse rasade. Ida sentait l’alcool de l’endroit où elle était assise. Il ôta ses lunettes, les jeta sur la table, prit place en face d’elle, et but une grande rasade.

Elle l’observa un moment, puis : « Tu as dit à la policière que tu étais allé nager hier soir. »

Graham fixait son verre. « Exact.

— Moi, tu m’as dit tu étais à une réunion du parti. »

Il leva enfin les yeux. « Je me suis trompé.

— Non. Tu as menti. »

Il inclina la tête. Ses yeux n’avaient pas paru aussi bleus depuis des années. « Surveille tes paroles, Ida.

— Pourquoi as-tu menti ? »

Il parla lentement, en articulant avec soin, comme s’il s’adressait à un enfant attardé. « Je te répète que je me suis trompé. J’étais distrait quand je t’ai dit que je rentrais d’une réunion. En fait, j’étais allé nager.

— Tu ne sentais pas le chlore hier. Pas comme les soirs où tu reviens de la piscine. Je déteste cette odeur quand je me couche, j’ai l’impression de dormir dans des toilettes publiques. »

Graham posa son verre sur la table. Il étendit les bras et lui prit les mains. Ses doigts étaient aussi secs que du bois d’allumage. Elle vit les minuscules fissures rouges de sa peau. Remarqua qu’il s’était rongé les ongles.

« Écoute-moi, dit-il, écoute-moi bien. Ida, tu m’écoutes ? »

Le blanc de ses yeux, strié de rouge aussi.

« Ne me pose plus jamais de questions, dit-il. Ni devant les gens, ni quand nous sommes seuls. Ne me demande pas où j’étais ni ce que j’ai fait. Tu as compris ? »

Elle déglutit avant de parler, une brûlante montée de larmes au bord des paupières. « Graham, qu’est-ce que tu as fait ? »

Sa main, large et plate, s’abattit sur le côté de sa tête. Elle se retint à la table pour ne pas tomber. Une tempête se déchaînait dans son oreille.

Graham se leva. « Ne me pose aucune question. Je ne te le redirai pas. »

Elle ne s’aperçut pas qu’il partait. La chaleur due au coup envahissait sa joue. Elle ferma les yeux et s’abandonna.

Ida s’était toujours doutée de ce qu’il y avait en lui. La violence dans son cœur. Elle n’avait pas su toute la vérité, toute l’horreur associée à son être d’avant, jusqu’à cette confession larmoyante, un mois avant leur mariage, lorsqu’ils s’étaient agenouillés ensemble et avaient prié. La nuit où il avait finalement accepté Jésus-Christ comme son sauveur. Peut-être aurait-elle dû s’enfuir à ce moment-là, annuler le mariage, affronter les tumultueuses conséquences. Mais elle avait déjà deux semaines de retard, Rea prenait racine en elle.

Et puis, il avait confessé ses péchés à Jésus. Le Sauveur avait lavé son âme. Le Graham Carlisle qui avait fait cette chose terrible était mort, un homme nouveau était né à sa place. Ils étaient tombés dans les bras l’un de l’autre et avaient pleuré.

L’ancien Graham était-il revenu ? S’était-il dissimulé sous la surface, aux aguets, pendant toutes ces années ?

Elle pensa à la policière, Flanagan, et à la carte qu’elle avait laissée. La carte qu’Ida avait récupérée dans la poubelle de la cuisine, déchirée, dont les deux moitiés étaient maintenant cachées au fond du placard.

Elle pensa à l’objet noir, froid et dur, que son mari gardait enfermé dans le coffre-fort de leur chambre.

Ida savait qu’il était chargé.

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