Flanagan ne termina pas sa phrase. Elle avait espéré arracher une vérité à Ida avant le retour de son mari, mais à présent, c’était trop tard. Et il était ivre.
Elle se leva. « Monsieur Carlisle, je dois vous poser quelques questions. »
Il claqua la porte derrière lui. « Bon sang, je vous l’ai déjà dit. Je ne répondrai qu’en présence de mon avocat. Foutez-moi le camp. »
Carlisle s’avança d’un pas lourd dans le vestibule, les poings serrés. Il transpirait la violence.
Rester ou partir ?
Non, elle ne laisserait pas Ida seule avec lui.
« Faites donc, répliqua Flanagan, appelez votre avocat. Nous parlerons en l’attendant. »
La silhouette massive de Carlisle s’encadra sur le seuil. « J’ai dit, dehors !
— Monsieur Carlisle, je peux aussi appeler une voiture qui vous emmènera au… »
Il attrapa le bord de la table, la souleva, envoya à terre la tasse de thé brûlant et l’assiette contenant le reste du toast. Comme la table refusait de basculer, il redoubla d’efforts. Un sanglot de colère s’étrangla dans sa gorge.
Flanagan recula, le dos contre le réfrigérateur.
« Ramasse », aboya Carlisle à l’adresse de sa femme.
Ida obéit. Impassible, elle rassembla les morceaux de porcelaine brisés et les déposa dans l’évier.
« Monsieur Carlisle, nous avons récupéré le registre. »
Il se tourna vers Flanagan. Elle s’attendait à lire la surprise et la peur sur son visage, mais ne vit que la haine.
« Et alors ?
— Vous m’avez menti. Vous avez obligé votre femme à mentir aussi. »
Il trébucha en avant, glissa sur le thé renversé, retrouva son équilibre. « Ça n’a rien à voir avec moi ! s’indigna-t-il.
— Et la photo. » Flanagan ne faiblit pas sous le feu de ses yeux rougis. « Vous avez empêché votre fille de montrer ce registre. Vous lui avez demandé de le garder secret afin de protéger votre carrière, et maintenant, elle est morte. »
Il pointa un doigt vers la porte. « Dehors.
— Je sais qui a tué Rea.
— Fichez le camp.
— Howard Monaghan. Il était sur la photo avec vous et Raymond Drew. C’est lui qui a tué votre fille. »
Les traits de Carlisle n’exprimèrent aucune stupeur, pas la moindre surprise. Seulement une fureur ivre.
Il savait, pensa Flanagan. L’idée s’imposa à son esprit, avec une évidence et une clarté absolues. Carlisle connaissait depuis le début l’identité du meurtrier de sa fille, et il n’avait rien dit.
Et maintenant, il savait qu’elle aussi le savait.
Carlisle fit un pas vers elle et voulut l’empoigner par le col de son manteau. Elle écarta fermement sa main.
« Monsieur Carlisle, avez-vous parlé avec Howard Monaghan aujourd’hui ?
— Graham. » La voix d’Ida, plus loin, derrière son mari.
« Sortez d’ici ! »
Flanagan sentit son haleine chaude sur sa peau. « Répondez à ma question, monsieur Carlisle. Avez-vous été en contact avec Howard Monaghan ? »
Ida s’approchait. « Graham. »
Il posa la main sur le sternum de Flanagan et la poussa brutalement. Elle se cogna la tête contre la porte du réfrigérateur.
« Foutez le camp de chez moi, je n’ai pas à…
— Graham. »
Il pivota vers la voix d’Ida, la main levée, prêt à frapper. « Qu’est-ce que tu v… ?
Puis le silence. Il sembla à Flanagan qu’elle était soudain devenue sourde, les oreilles emplies par le seul bruit du sang qui cognait et bourdonnait dans sa tête.
Carlisle se figea, bouche ouverte. Ida, à nouveau, brandit un objet brillant.
Flanagan comprit, trop tard, tandis que le ventre de Carlisle se teintait de rouge. La main d’Ida retira la lame, la planta encore, encore, et encore.
Un gémissement plaintif sortant de la bouche de Carlisle libéra Flanagan de ce qui la paralysait. Elle se jeta en avant, attrapa le poignet d’Ida, la repoussa.
Le couteau tomba sur le carrelage avec une force telle que la lame se sépara de la poignée. Ida partit à la renverse. Arrêtée dans sa chute par les placards qui tapissaient le mur opposé, elle se laissa glisser à terre, les genoux relevés contre sa poitrine, les yeux sur Flanagan.
Le bruit du sang qui gouttait sur les dalles détourna Flanagan d’Ida. Carlisle chancelait, les mains crispées sur son estomac. Il baissa les yeux, vit le jaillissement écarlate entre ses doigts, et s’affala contre le réfrigérateur dont il macula la surface lisse et blanche de traînées sanglantes. Ses genoux heurtèrent violemment le sol, puis il resta assis sur les talons, la respiration sifflante, face à sa femme.
Le remords et un douloureux chagrin lui tordaient le visage.
« Pardon, dit-il. Ida, je suis désolé… Dis à Rea que je regrette. »
De longues secondes s’écoulèrent, Ida ne réagissait pas. Puis elle hurla : « Elle est morte ! » Elle bondit, bras tendus, mains comme des griffes. « Elle est morte, tu l’as tuée, tu l’as… »
Flanagan la saisit par les épaules. Les deux femmes roulèrent à terre. Ida tremblait, sanglotait, lançait des coups de pied.
« Demain », souffla Graham, d’une voix à peine audible.
Flanagan se tourna vers lui. « Quoi ?
— De… demain. Howard… l’Étin… l’Étincelle. »
À quatre pattes, elle le rejoignit au milieu de la mare de sang tiède. « Qu’est-ce que vous dites ? Vous deviez le voir demain ?
« Vic… Vic… toria… Sq…
— Victoria Square ? Vous alliez le retrouver ? Où, dans Victoria Square ? À quelle heure ? »
Les yeux écarquillés, Carlisle ouvrit la bouche pour parler.
Puis, silence.
Flanagan posa les doigts sur sa gorge, cherchant à palper la vie. Elle n’en trouva aucune trace. Du coin de l’œil, elle vit Ida prendre la lame du couteau et l’approcher de son poignet.
« Non ! »
Flanagan se rua sur elle et parvint à balayer la lame qu’Ida appliquait déjà contre sa veine. Elle tomba un peu plus loin. Ida voulut s’en emparer à nouveau, mais Flanagan la prit dans ses bras, la serra fort, la berça comme Ida l’avait bercée la veille.