Un deux-pièces dans le centre-ville. L’endroit sentait le parfum bas de gamme et le désinfectant, mais c’était propre. Roscoe Patterson resta debout à la porte du salon pendant que Lennon visitait les lieux. Portraits de nus aux murs. Mobilier en kit.
« Ça ira, dit Lennon.
— Tu parles d’une gratitude, lâcha Patterson.
— Ne t’inquiète pas, je te remercierai. Tu sais que je m’occupe toujours de toi. »
Patterson ricana. « Ça fait un bout de temps que tu t’es pas occupé de moi. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, tu ne peux pas faire grand-chose pour moi. Aux dernières nouvelles, tu es toujours suspendu. »
Lennon connaissait Roscoe Patterson depuis bientôt dix ans. Une relation strictement opportuniste, que ni l’un ni l’autre ne cherchait à approfondir plus que nécessaire. Patterson était respecté et craint parmi les milieux paramilitaires loyalistes mais, malgré son ancienneté, il ne s’était jamais vraiment soucié d’idéal ni de politique. Seul le profit motivait son appartenance au mouvement.
Roscoe Patterson excellait à gérer son équipe de prostituées. Il se montrait intraitable quant à leurs conditions de travail, ne tolérait aucune brutalité de la part des clients, et veillait à les rétribuer mieux que les autres proxénètes. En outre, il refusait toute association avec les femmes à qui cette vie était imposée de force ou avec ceux qui se mêlaient à un tel trafic.
De leurs conversations, Lennon avait déduit que Patterson, plutôt qu’un souteneur, se considérait comme un agent de réservation. Plus ses employées étaient contentes, plus il gagnait d’argent. C’était un calcul simple, et il n’aimait pas que survienne quelqu’un ou quelque chose qui perturbe ses affaires. Aussi avait-il partagé certaines informations avec Lennon, et avec d’autres, au cours des années. Si un rival devenait trop arrogant, ou malmenait ses filles au point de choquer les associations de défense des droits de l’homme, Patterson essayait d’arranger les choses en refilant des tuyaux à la police. L’autre solution aurait été de régler directement le problème, mais, malgré sa taille et son apparence physique, Roscoe Patterson ne recourait à la violence que s’il ne pouvait pas l’éviter.
Les rapports entre Lennon et Patterson avaient radicalement changé quand le souteneur transmit des informations concernant Lennon et la mère d’Ellen à Dan Hewitt, ce qui provoqua la mort de Marie McKenna. Bien que Patterson ignorât que sa trahison entraînerait pareilles conséquences, Lennon se sentait maintenant les nerfs à vif en sa présence, bouillant de colère et de haine. Si Patterson n’avait pas été si utile, il se serait bien passé de le revoir à tout jamais.
Alors, comment lui faire confiance à présent ? Impossible, vraiment. Sauf que Lennon lui avait infligé une telle dérouillée après sa traîtrise qu’il doutait que Patterson renouvelle l’expérience.
Lennon revint dans le salon. Deux horribles canapés toujours enveloppés de leur plastique de protection. La kitchenette n’avait guère servi.
« Qu’est-ce que tu as entendu d’autre ? » demanda-t-il.
Il traqua le mensonge sur le visage de Patterson. Le souteneur, dont le crâne rasé s’ombrait d’une repousse de quelques jours, demeura imperturbable, l’œil morne, sans rien trahir. Il s’affala sur le canapé dont le plastique fit entendre un bruissement.
« Pas grand-chose. Tu comptes rester ici longtemps ?
— Je ne peux pas répondre. Ça dépend de la suite.
— La suite, répéta Patterson avec un sourire mystérieux. Bon, j’arriverai toujours à savoir dans quelle merde tu t’es fourré… Mais j’ai une fille qui débarque de Birmingham le week-end prochain. Une petite bombe. Je lui ai déjà booké des clients sur deux nuits. Cinq mille livres d’entrée de jeu. J’ai pas l’intention de m’asseoir dessus juste pour te fournir une planque.
— Je serai parti bien avant. » Lennon s’assit en face de Patterson. « Mais j’ai un autre service à te demander.
— Putain, maugréa Patterson en secouant la tête. Déjà que j’ouvre ma porte avant midi un dimanche, ça devrait suffire. Je te laisse crécher ici et, maintenant, il te faut encore autre chose. Je rêve… »
Lennon s’était rendu au domicile de Patterson à Sydenham, une étroite construction mitoyenne, deux chambres à l’étage, située sous le couloir aérien de l’aéroport de Belfast et à moins de cent mètres de la voie ferrée. Patterson y vivait avec sa femme et ses trois enfants, et Lennon se demanda comment ils ne devenaient pas fous à cause du bruit. Le souteneur loyaliste aurait facilement pu s’offrir une belle maison indépendante avec quatre ou cinq chambres, dans un quartier plus aisé, mais pas sans éveiller la curiosité du fisc à qui le foyer ne déclarait aucun revenu hormis ses allocations.
Dans la voiture, Patterson avait essayé de savoir ce qui avait valu à Lennon les contusions et les entailles sur son visage. Vains efforts.
Lennon sortit la photo de sa poche. Il la posa sur la table basse entre les deux canapés, la fit pivoter du bout des doigts et la poussa vers Patterson.
« Regarde ça. »
Patterson prit la photo et examina les personnages à tour de rôle. Ses yeux se plissèrent lorsqu’il en reconnut un.
« Là, c’est…
— Graham Carlisle.
— J’ai appris ce qui était arrivé à sa fille. Bon sang, t’es pas mêlé à ça, hein ?
— Elle m’a donné la photo avant de mourir. Elle voulait savoir jusqu’où son père était mouillé avec les paramilitaires. »
Patterson lâcha un petit rire. « Jusqu’au cou, apparemment. Et les autres, tu as une idée ?
— À gauche, c’est Raymond Drew, l’oncle de Rea, le beau-frère de Graham Carlisle. Il ne te dit rien ?
— Non. Sale tronche…
— Tu n’imagines pas. Bref, il est mort il y a une semaine ou deux. Rea était en train de débarrasser sa maison quand elle a été tuée. »
Patterson jeta la photo sur la table. « M’entraîne pas là-dedans, en tout cas. Tu as le don de te foutre dans de sacrées embrouilles, mais cette fois, c’est sans moi. »
Lennon se pencha pour récupérer la photo et s’absorba dans la contemplation de ces deux visages. Graham Carlisle, Raymond Drew. Il pensa à Rea en haut de l’escalier. Brisée, sans vie.
« C’est la seule chose qu’elle m’a demandé de faire pour elle, dit-il. Elle est morte parce que je ne l’ai pas écoutée. Parce que je ne l’ai pas crue. Je lui dois ça. S’il te plaît, aide-moi. »
Patterson était tourné vers la fenêtre et le balcon, les traits inexpressifs dans la lumière.
« Me la joue pas aux sentiments, Jack. Je vais me mettre à pleurer.
— Tu peux m’aider ? » insista Lennon.
Patterson exhala, ses épaules s’affaissèrent. « D’accord. Je me rencarde, on verra bien ce que je trouve.
— Merci. »
Patterson se leva. « Ce sera tout, pour les petits services ? Parce que j’ai du boulot, moi. »
Lennon sourit. « Du boulot ?
— Ben ouais. Allez, je me tire. Fais gaffe à l’appart, hein ?
— Pas de problème.
— Au fait, tiens… »
Patterson fouilla dans la poche de son blouson et sortit une petite boîte en carton, blanche avec une inscription bleue, étiquetée par une pharmacie. Il l’agita sous les yeux de Lennon pour en faire sonner le contenu. « Tu veux ça, j’imagine. »
Le regard fixe, Lennon se représenta les plaquettes d’antalgiques à l’intérieur, les comprimés dans leurs cocons en plastique, attendant sa langue. Comme si elle répondait à un signal, la douleur devint plus vive dans son dos, dans toutes ses articulations, jusqu’à ses phalanges.
Il déglutit avec effort. « Non. »
Bras tendu, Patterson agita encore la boîte. « T’inquiète, tu peux me payer plus tard. »
Lennon secoua la tête. « Je n’en veux pas.
— Bon. C’est toi qui vois. »
En regardant Patterson sortir et tirer la porte derrière lui, Lennon, au comble de l’agacement, regretta de s’être autant dévoilé à un homme qu’il haïssait de tout son cœur.