27

Flanagan laissa Calvin dans la voiture. À la porte, elle enfila une combinaison blanche de la police scientifique. La lumière crue semblait priver les murs et le sol de toute couleur. Les sacs et les cartons avaient été emportés pour être examinés, et la maison paraissait encore plus vide que l’après-midi.

Ses pas résonnèrent dans l’escalier, malgré l’effet amortisseur des surchaussures. La peinture blanche qui recouvrait chaque marche avait vieilli. Une coulée rouge, d’un brun sale maintenant qu’elle avait séché, et plus rien là ou s’était trouvé le corps. Pourtant, Flanagan croyait sentir encore la présence de Rea, comme si celle-ci hantait l’endroit où elle était morte, la tête renversée sur l’avant-dernière marche.

Flanagan n’aimait pas le terme « victime ». C’était un mot trop petit lorsqu’il s’agissait d’un meurtre. On pouvait être victime d’un pickpocket, ou d’un pirate informatique. Mais quand une vie avait été supprimée, une autre désignation s’imposait, pas seulement pour la personne tuée, pour ceux qui restaient aussi. La dévastation que c’était. Elle avait connu des familles détruites par la mort d’un être cher. Dépression, alcoolisme, drogue ; suicide, même. Pour chaque vie ôtée, bien d’autres sombraient par la suite.

Sept ou huit ans auparavant, alors qu’elle était encore sergent, Flanagan avait enquêté sur le meurtre d’un homme tué par le jeune garçon placé chez lui, lequel l’avait battu à mort dans sa propre chambre. Dix-huit mois après la condamnation du garçon, la veuve du défunt se rendit sur une plage de la péninsule d’Ards, se déshabilla, et se noya dans la mer. Son corps s’échoua sur les rochers quelques jours plus tard. S’il n’en avait tenu qu’à Flanagan, le garçon serait repassé en jugement pour le meurtre de la femme.

Même à travers le masque, elle percevait l’odeur métallique, carnée, de la mort violente. L’atmosphère en était chargée. Elle monta l’escalier en évitant prudemment le rouge. En haut, elle dut se tenir à la rampe pour franchir la flaque d’une large enjambée.

Sombre, à l’étage. Elle trouva l’interrupteur, vit les éclaboussures sur les murs, tourna son regard vers la chambre du fond. La porte avait été forcée. Au-delà, le noir, aussi profond qu’un lac. Elle passa la main à l’intérieur, tâtonna le long du chambranle, sentit le bouton de la lumière à travers le mince caoutchouc des gants.

Toute la pièce s’éclaira. La vieille table au milieu, le tableau en liège et la carte sur le mur. Une chaise, rien d’autre.

Flanagan entra.

Lennon lui avait parlé du registre. Les parents de Rea niaient en avoir connaissance. Malgré elle, elle croyait Lennon.

La table, apparemment, avait été récupérée dans une école. Le plancher craqua quand elle s’avança dans la pièce. Elle ouvrit le tiroir. Vide, comme elle s’y attendait. Elle en explora tous les recoins, puis chercha sous le plateau quelque chose qu’on aurait pu cacher là. Ses doigts ne découvrirent rien.

Difficile de croire qu’un homme habitait encore ici moins de deux semaines plus tôt et qu’il laissait si peu de lui. Une éblouissante nudité.

Flanagan imagina le registre, ce journal des morts dont avait parlé Lennon. Elle se figura un homme penché sur cette table, déversant ses secrets page après page, revivant toutes ces choses horribles.

Était-il possible que ce soit vrai ?

Vrai ou pas, elle fut prise d’un désir impérieux de quitter cet endroit. Au moment où elle se faufilait une fois de plus entre les traces de sang, elle eut envie de s’excuser auprès de Rea pour son intrusion, comme cela lui arrivait toujours sur les scènes de meurtre. Quelqu’un était mort ici, seul, et elle, Flanagan, envahissait les lieux quand il était trop tard pour changer quoi que ce soit au sort de la victime.

Elle laissa la combinaison dans le vestibule et trouva Calvin qui lui tendait son téléphone au portail du jardin.

« Un message de Ladas Drive. Jack Lennon a essayé de vous joindre. Il demande que vous le rappeliez. »

Flanagan prit le téléphone, vit que Calvin avait déjà composé le numéro. Elle n’avait plus qu’à appuyer sur appel.

Au moment où elle pensait tomber sur la boîte vocale, il répondit.

« Oui… » Il avait la voix pâteuse.

« C’est Flanagan.

— Qui ?

— L’inspecteur-chef Flanagan. Vous m’avez laissé un message.

— Oh. » Elle entendit ses lèvres qui claquaient l’une contre l’autre, il essayait de s’humecter la bouche. « Oui, je voulais vous parler… » Il bafouillait, les mots ne venaient pas. « Vous dire quelque chose. Quelqu’un m’a appelé.

— Vous êtes bourré.

— Non. Enfin, si, j’ai un peu bu, mais il faut que je vous…

— Rappelez-moi demain matin, coupa Flanagan. Quand vous serez sobre. »

Elle raccrocha et mit le téléphone dans sa poche. Calvin attendait, debout près de la portière du conducteur.

« Ramenez-moi à Ladas Drive », ordonna-t-elle.


Flanagan se glissa aux côtés de son mari dans le lit à une heure du matin, sans avoir ôté sa chemise d’uniforme. Alistair grogna, remonta la couette sous son menton, et continua à ronfler.

Épuisée en rentrant, elle s’était préparé un gin-tonic, du Hendrick’s, avec deux tranches de concombre, mais elle s’aperçut après une gorgée qu’elle était incapable de l’avaler. Les glaçons tintèrent dans l’évier quand elle vida son verre.

Ils avaient acheté cette vieille ferme à l’extérieur de Moira douze ans auparavant, juste avant de se marier. Dix-huit mois de travaux, dont ils avaient effectué la plus grosse partie eux-mêmes, en apprenant sur le tas. Malgré le stress lié à une rénovation d’une telle ampleur, cette époque lui apparaissait à présent, avec le recul, comme la plus heureuse de sa vie. Elle, sergent à la carrière prometteuse au sein du nouveau Service de police d’Irlande du Nord, et Alistair, professeur d’histoire dans un lycée de Lisburn. Ils avaient dépensé jusqu’à leur dernier sou, mais le sacrifice en valait la peine.

En montant l’escalier, Flanagan se rappela son mari en train de poncer la rambarde, fier de ses ampoules et de ses cals aux mains. Ses cheveux d’un noir de jais, pas encore poivre et sel comme maintenant.

Eli et Ruth dormaient paisiblement, chacun dans sa chambre. À leur âge, ils exigeaient encore que leur porte reste ouverte, et Flanagan, sur le palier, les voyait tous les deux. Ruth, avec l’ours hideux qu’une tante lui avait offert quatre Noëls plus tôt, Eli, les jambes dépassant de la couette.

Flanagan s’inquiétait surtout pour Ruth. Il y avait tellement de choses contre lesquelles elle devait mettre sa fille en garde, tellement de monstres tapis dans l’ombre. Elle-même restait souvent éveillée, la nuit, pour les traquer.

Sa propre chambre était un antre tout de gris et de noir quand elle se blottit contre le dos de son mari. Elle détestait fermer les yeux dans l’obscurité. Une terreur qu’elle conservait depuis l’enfance, alors qu’elle avait l’âge de Ruth, peut-être un peu moins.

Elle avait dû subir une petite intervention aux yeux — si insignifiante qu’elle ne savait même plus aujourd’hui de quoi il s’agissait — et s’était endormie à l’hôpital avec une aiguille dans le bras et les douces paroles de sa mère à l’oreille. Lorsqu’elle émergea des sables mouvants et essaya de soulever les paupières, le monde était resté plus noir que la pire noirceur qu’elle ait pu connaître.

Elle avait eu alors la certitude absolue qu’on lui avait pris ses yeux.

Personne n’accourut en réponse à ses hurlements, ni plus tard, quand elle finit par renoncer, la voix brisée. Après une attente qui lui parut infiniment longue, une infirmière — du moins elle supposa que c’en était une — posa la main sur son bras et lui assura que tout allait bien.

« Où sont mes yeux ? » demanda-t-elle.

L’infirmière rit, se moqua gentiment, expliqua qu’elle était aveugle à cause des pansements et qu’il faudrait les conserver encore un peu. Flanagan sanglota et supplia qu’on lui rende la vue pendant toute une journée, avant que sa mère ne parvienne enfin à la convaincre que l’infirmière avait dit la vérité.

Des années plus tard, au souvenir de ces heures de panique, il lui semblait qu’elle avait failli perdre l’esprit. Pour elle, le noir aurait toujours la couleur de la folie.

Elle ramena ses pensées au présent.

Le registre.

Lennon en avait parlé, même s’il reconnaissait ne pas l’avoir vu. Elle savait maintenant qu’il ne mentait pas à propos d’une chose au moins. Rea Carlisle était obsédée par ce registre, qu’il fût réel ou non. Un délire ? Quoi qu’il en soit, cela ne changeait rien au fait qu’on l’avait tuée, et que Lennon avait été le dernier à l’avoir vue vivante. Il annonçait lui-même que ses empreintes seraient relevées sur l’arme du crime, ce qui suffisait en général pour obtenir une condamnation. Il apparaissait comme le suspect le plus évident, et, selon l’expérience de Flanagan, la bonne réponse à une question était souvent la plus évidente.

Elle pensa à Ida Carlisle, éperdue de chagrin. Et à Graham Carlisle, agressif, comme si le meurtre de sa fille n’était qu’une nuisance et l’enquête de Flanagan une contrainte qu’on lui imposait. Elle se demanda s’il était violent envers son épouse. Vu la peur muette que l’on devinait chez Ida, il devait la malmener psychologiquement, même un imbécile s’en serait rendu compte ; mais avait-il jamais porté la main sur elle ?

Pauvre femme.

Elle murmura une prière pour remercier le ciel d’avoir un mari si plein de bonté. Les hommes comme il faut étaient rares, bien sûr, mais plus encore dans cette partie du monde. Son père ne comptait pas parmi eux. Un ivrogne. Un maltraitant. Un parasite qui avait sucé la vie de la mère de Flanagan.

Dieu merci, il y avait Alistair, qui ne s’était pas insurgé lorsqu’elle avait souhaité garder son nom, qui s’occupait tout naturellement des enfants quand elle était retenue par son travail, qui était fier de la réussite de sa femme.

Elle posa les lèvres sur sa nuque, sentit les poils fins qui la chatouillaient, huma la bonne odeur du gel douche que les enfants lui avaient offert pour son anniversaire.

Jack Lennon n’était pas un homme bon, et elle devait apprendre à mieux le connaître. À peine installée dans son bureau temporaire au commissariat de Ladas Drive, elle avait entendu des rumeurs sur son compte, bientôt confirmées par l’inspecteur-chef Hewitt. Ses collègues ne lui accordaient aucune confiance, à l’exception de l’inspecteur Uprichard. Le sergent Calvin lui avait rapporté divers éléments inscrits à son passif : Lennon avait fait sauter les contraventions routières d’un maquereau loyaliste, il s’était trouvé embarqué dans une étrange vendetta qui avait coûté la vie à la mère de son enfant, il avait conduit à l’aéroport une prostituée ukrainienne — soupçonnée de meurtre — afin qu’elle puisse quitter le pays avec un faux passeport qu’il s’était procuré sur une scène de crime. Incidemment, on lui devait l’arrestation d’un tueur en série coupable d’avoir assassiné au moins cinq femmes, mais c’était un hasard.

Les hommes ne s’attirent pas de tels ennuis par simple malchance, Flanagan l’avait appris au cours de ses vingt années dans la police. À l’époque où elle n’était encore qu’agent en uniforme, affectée au ramassage des voyous ivres morts le vendredi soir dans les rues du centre-ville, elle avait croisé, semaine après semaine, les mêmes visages ensanglantés, et compris que les ennuis ne viennent jamais tout seuls. Pourquoi Jack Lennon allait-il de calamité en calamité ? Quel genre d’homme était-il ?

Il ne lui restait pas beaucoup de temps pour le découvrir. Dans moins de deux semaines, après l’opération, elle prendrait un congé dont Dieu seul connaissait la durée. On confierait l’affaire à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui ne se soucierait peut-être pas autant de rendre justice à Rea Carlisle. Non, elle n’allait pas laisser faire ça.

L’opération.

Tandis que la peur du noir cédait le pas à l’épuisement, elle se rappela la tumeur maligne logée dans son sein. Pour la troisième fois de la journée, en se mordant le poing pour ne pas réveiller Alistair, elle sanglota de terreur.

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