13

Lennon écouta la respiration ténue au bout du fil, puis dit : « Allô ?

— Jack ? »

Une voix de femme.

« Qui est à l’appareil ?

— Jack Lennon ?

— Qui est à l’appareil ? répéta-t-il, plus fermement.

— Rea. »

Il fouilla sa mémoire, trouva quelqu’un qui correspondait à ce nom, mais ce ne pouvait pas être elle. Pas maintenant. Pas après tout ce temps, surgissant de nulle part.

« Rea Carlisle », dit-elle, confirmant ce qu’il n’arrivait pas à croire.

Lennon fixa l’écran de la télévision, sans rien voir, sauf le visage de la femme qu’il avait quittée dans un bar cinq ans auparavant. Elle avait des larmes de colère dans les yeux. Il savait qu’elle ne ferait pas de scène en public, qu’elle ne hurlerait pas ni ne lui lancerait son verre à la figure. C’est pourquoi il avait choisi ce lieu pour rompre avec elle. Tu es trop jeune pour moi, avait-il dit, et je suis trop vieux pour toi. Il avait présenté les choses sous l’angle de la logique, de l’honnêteté, alors qu’en réalité il la jetait sans une once de pitié.

Je ne suis plus le même, pensa-t-il. Puis il se rappela Susan, leur relation dont les mailles s’effilochaient, et il sut que, si, il était toujours le même.

Faute d’une meilleure question, il demanda : « Comment vas-tu ?

« Je… Euh, pas terrible. »

Il attendit qu’elle développe. Rien, hormis un sifflement sur la ligne. « Je suis un peu étonné d’avoir de tes nouvelles », dit-il quand le silence lui parut insupportable.

Elle lâcha un petit rire nerveux. « Je n’avais pas franchement prévu de t’en donner ce matin quand je me suis levée. Désolée de te déranger si tard.

— Je ne dormais pas.

— Tant mieux. »

Encore un silence, que Lennon rompit. « Tu vas me dire pourquoi tu appelles ?

— Oh, fit-elle, comme si elle avait elle-même oublié la raison. Je ne savais pas à qui d’autre m’adresser… Pour cette histoire.

— Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

— Je préfère ne pas t’en parler au téléphone. Ce serait possible de se retrouver quelque part ? »

Il hésita. Puis : « Bien sûr.

— Tu travailles toute la journée demain ?

— Je suis en congé. En quelque sorte. Alors, oui, j’ai du temps.

— Au pub de l’Errigle. Vers midi ?

— D’accord. Tu peux m’expliquer ce qui… »

Elle raccrocha avant qu’il n’ait terminé sa phrase.

« C’était qui ? »

Pour la deuxième fois ce soir, Lennon réprima un violent sursaut.

Susan s’était avancée dans le couloir des chambres, serrant son peignoir autour d’elle, les bras croisés.

« Personne, répondit-il.

— Personne, mais avec des choses à raconter. »

En un éclair, il avait élaboré son mensonge. « C’était un vieil ami de la police. Il a pris sa retraite il y a quelques années. Il voulait juste bavarder. Je le retrouve demain pour le déjeuner.

— Oh ? Où ça ?

— En ville. »

Elle inclina la tête sur un côté. « Où, en ville ?

— Je ne sais pas. On ira sans doute au Nando’s. »

Susan l’observa en silence. Des secondes interminables. Elle le mettait au défi d’avouer la vérité. Il ne pourrait pas soutenir son regard très longtemps.

Il se sentait sur le point de baisser les yeux lorsqu’elle annonça : « Lucy dort avec moi. Elle a dit qu’Ellen recommençait à s’agiter dans son sommeil. À parler à cet homme. Quand tu auras eu ta dose de bière, tu pourras te coucher dans le lit de Lucy. »

Le grand homme maigre. Nul besoin de préciser. Lucy avait été souvent réveillée la nuit par la voix d’Ellen, qui lui décrivait ensuite l’homme, lui racontait comment il était mort à côté de sa mère. Ces récits l’avaient effrayée à en pleurer, et Lennon avait suggéré à Ellen de garder ses rêves pour elle. Mais il savait parfaitement à qui sa fille parlait la nuit. Il n’oublierait jamais.

« Très bien, dit-il. Je dormirai avec Ellen. »

Susan partit sans rien ajouter. Il entendit la porte de sa chambre se refermer dans un murmure.

Trois canettes de bière s’alignaient sur la table basse. Plus une autre presque vide dans sa main. Il ignorait en quoi consistait exactement « sa dose » pour Susan et, en vérité, il s’en fichait, mais les antalgiques avaient fini par lui draper un voile de torpeur sur le front. Il avala la dernière gorgée de lager, ramassa les canettes et les déposa dans la poubelle du recyclage. Lorsqu’il eut fait le tour de l’appartement, éteint les lumières et les divers appareils, il gagna la chambre des filles. Il entra à pas de loup et s’allongea sur le lit de Lucy, avec les pieds qui dépassaient au bout du matelas.

Les boucles blondes d’Ellen s’étalaient sur l’édredon. Il vit ses yeux, reflétant la lueur de la veilleuse, qui le regardaient.

« Coucou, dit-elle, la voix noyée dans la plume.

— Coucou.

— Elle est où, Lucy ?

— Avec sa maman. Elle t’a entendue parler. »

Ellen ne répondit rien.

« C’était lui, encore ? »

Silence.

« Hein ?

— Mmm. »

Lennon se dressa sur un coude. « Qu’est-ce qu’il voulait ?

— Juste parler.

— De quoi ?

— De choses. »

Elle disait « de choses », comme si cela expliquait tout.

« Quel genre de choses ? »

— Je sais pas.

— Tu ne veux pas me raconter ?

— Non.

— D’accord. Dors, ma chérie. »

Elle s’enfouit plus bas encore sous la couette. Seul le sommet de sa tête restait visible.

Lennon avait déjà essayé d’insister au cours de ces conversations. Gentiment, ou en se mettant en colère, ou en la culpabilisant. Elle ne lâchait rien, hormis qu’elle parlait à l’homme. Et encore, elle ne l’aurait jamais avoué si Lucy n’avait pas évoqué le grand homme maigre qui venait la nuit.

Il s’était convaincu que ce n’était rien de plus qu’un rêve, l’esprit d’Ellen qui cherchait à déchiffrer l’épisode traumatisant durant lequel elle avait perdu sa mère. L’idée que ce pût être autre chose l’aurait anéanti.

Lennon posa la tête sur l’oreiller de Lucy imprégné de l’odeur de sa fille et de sa meilleure amie, une odeur d’âme propre, contrairement à la sienne, polluée au plus profond. Il ne craignait pas de rêver du grand homme maigre. Des monstres bien plus laids se tapissaient dans les recoins sombres de son sommeil.

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