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« Non ! » Lennon se jeta instinctivement en avant.

Au moment où son épaule heurtait l’Étincelle, il entendit le coup de feu, perçut la brûlure de l’explosion sur sa joue. Le corps de l’Étincelle s’abattit contre la rambarde, et s’il n’y avait eu le vrombissement strident que lui laissait la détonation dans l’oreille, Lennon aurait entendu le soupir de l’homme plus petit et plus frêle qu’il écrasait sous son poids.

Le pistolet glissa sur le sol en tournoyant. Des mains cherchèrent à agripper sa gorge. Il colla fermement son menton à sa poitrine, enveloppa dans ses bras le torse de l’Étincelle, et serra. C’était comme se débattre avec un chien effrayé qui tentait de mordre et de griffer.

« Écartez-vous, Jack ! »

La voix de Flanagan, à des kilomètres de là, qui parvenait faiblement à son oreille dévastée, assaillie par des coups de dent. Aucune force, aucune stabilité, il n’avait que sa masse. Il s’en servit pour maintenir l’Étincelle contre la rambarde. Mais cela ne suffisait pas.

L’Étincelle retrouva ses appuis et le repoussa. Lennon ne résista pas longtemps. Déstabilisé, il recula vers l’escalier, les pieds de l’Étincelle pris dans les siens. Ses doigts essayèrent d’accrocher un vêtement lorsque le sol se déroba sous lui. Le monde virevolta, rien que l’air autour d’eux, avant l’impact du rebord des marches contre son dos. Il raidit le cou et les épaules, mais ne put s’éviter le choc derrière le crâne.

Tout devint noir pendant un instant, puis ce fut la descente, nuque, omoplates, genoux fracassés, tandis que l’Étincelle tourbillonnait avec lui dans la spirale de verre.

Ils s’arrêtèrent entre les deux niveaux, Lennon sur le dos, tête en bas, pieds battant l’air, étoiles noires devant les yeux. L’Étincelle, haletant, couché en travers de sa poitrine, se mit à plat ventre sur lui pour l’immobiliser et approcha sa bouche au point qu’il percevait sa respiration.

En essayant de redresser la tête, il vit les dents de l’Étincelle. Un filet tiède coulait sur son cuir chevelu. Des poings empoignaient ses cheveux, son cou ne lui obéissait plus, tiré vers le haut et retombant brutalement, une décharge dans son crâne. Encore une. Le monde bascula, tout devenait flou. Il leva les mains, chercha à tâtons le visage de l’Étincelle, enfonça les pouces dans ses yeux.

L’Étincelle se libéra et frappa du front la pommette de Lennon. L’orbite noyée de sang, Lennon distingua encore une fois, de son œil valide, les dents prêtes à s’enfoncer dans sa chair. Une pression dans sa joue de l’autre côté, la douleur d’une déchirure.

Sa conscience clignota, pareille à un signal radio qui faiblit. Tandis que les mains de l’Étincelle se refermaient sur sa gorge, aveuglé par le sang, il enregistra à peine la présence de Flanagan dans son champ de vision.

Elle devait crier quelque chose car ses lèvres bougeaient.

Si l’Étincelle entendit, il n’en laissa rien paraître. Les muscles de sa mâchoire se contractèrent, et il serra plus fort.

Le tonnerre s’ajouta au vrombissement dans les oreilles de Lennon. Il vit les lèvres de Flanagan remuer à nouveau. Il vit Beattie la bousculer pour s’approcher, un bâton télescopique à la main. Il vit la tête de l’Étincelle valser sous un premier coup, suivi d’un deuxième, et ses paupières qui s’affolaient. C’est alors seulement que les doigts se desserrèrent autour de sa gorge.

Ils demeurèrent joue contre joue, le poids de ce corps mince sur la poitrine du policier, les yeux et la bouche du meurtrier, ouverts, et un rire enfantin que Lennon sentit résonner contre lui.

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