L’inspecteur-chef Serena Flanagan se tenait raide et immobile sur la chaise en face du Dr Prunty, osant à peine respirer. Le visage du médecin était si parfaitement dénué d’expression qu’on l’aurait cru moulé dans de la craie rose pâle. Il lui rappelait son grand-père, qui sentait toujours le clou de girofle. Mêmes cheveux fins et blancs à travers lesquels apparaissait le cuir chevelu. Même longueur excessive des membres, pourtant emprunts d’une grâce surprenante.
Dix jours depuis qu’elle s’était rendue chez sa généraliste, les mains tremblantes, en se répétant que ce n’était rien, rien du tout, cesse de t’inquiéter.
La généraliste — si jeune qu’on se demandait comment elle pouvait bien savoir quoi que ce soit — l’avait examinée, appuyant, pressant, tirant, tandis que Flanagan se retenait de pouffer. Une fois retournée dans sa voiture, les portières verrouillées, après qu’un rendez-vous eut été pris avec le centre médical, Flanagan pleura jusqu’à ne plus rien voir.
Et maintenant le Dr Prunty, si gentil et si propret, avec sa voix douce, ses yeux et ses mains d’une froideur clinique.
Putain, non, les enfants sont tellement petits.
Arrête.
Ça suffit ! s’exhorta-t-elle, conduis-toi en adulte. Nom de Dieu, elle n’avait pas perdu son sang-froid alors qu’on la menaçait d’une arme à feu, elle n’allait pas craquer maintenant.
Flanagan était arrivée au Centre de cancérologie tôt le matin, trente minutes avant l’heure de son rendez-vous. Un bâtiment construit en annexe au Belfast City Hospital quelques années auparavant, avec un hall étincelant tel qu’elle n’en avait jamais vu dans aucun établissement de santé. Pour un peu, elle aurait cherché son passeport en entrant comme avant de prendre un avion.
À dix heures dix, Flanagan découvrit la véritable froideur des mains du Dr Prunty. Cette fois, elle n’eut aucune envie de rire pendant qu’il l’examinait. Elle fixa le plafond en l’écoutant souffler par le nez. Après les seins, il ausculta les aisselles, à la recherche d’une éventuelle anomalie des ganglions lymphatiques. Elle tendait l’oreille, guettant une altération dans la respiration du médecin qui lui fournirait un indice. Rien.
Puis la mammographie. L’infirmière avait prévenu que l’examen risquait d’être un peu inconfortable, mais bon sang, pendant que les plaques de plexiglas lui aplatissaient les chairs, elle dut se mordre la lèvre pour étouffer un cri. Ensuite, une échographie, comme lorsqu’elle était enceinte, sauf qu’on étalait maintenant le gel sur sa poitrine au lieu de son ventre.
Soudain, venu de nulle part, lui remonta le souvenir de l’immense chagrin qu’elle avait éprouvé de ne pas réussir à allaiter son deuxième enfant. Deux semaines de larmes, de colère, de frustration tandis que le bébé, affamé, se tordait et souffrait parce qu’elle ne pouvait pas lui donner ce dont il avait besoin. À quatre heures du matin, son mari, Alistair, aussi abattu qu’elle, était allé acheter du lait maternisé dans un supermarché ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ils sanglotèrent tous les deux, vaincus, rongés par le remords, pendant que le minuscule Eli tétait vigoureusement son biberon, enfin apaisé.
Après avoir palpé, manipulé, exploré, le personnel médical devait réaliser une biopsie. L’intervention serait rapide, expliqua le Dr Prunty. Anesthésie locale, fine aiguille, légère compression.
On la fit patienter pendant deux heures, le temps de procéder à l’analyse du prélèvement. Elle erra dans Lisburn Road, longeant les bars, les cafés, et divers repaires d’étudiants, jusqu’aux galeries d’art et aux élégantes demeures de Balmoral.
Flanagan s’arrêta devant la vitrine d’une boutique de lingerie. Les mannequins vêtus de dentelle légère lui renvoyaient son regard. Elle étudia les lignes de leurs corps, d’une plastique parfaite, sans la moindre grosseur ni anomalie. De la main, elle effleura son sein droit qui redevenait sensible à présent que l’anesthésie s’estompait. Elle se rappela les lèvres d’Alistair à cet endroit, chaudes, douces, comme recueillant la plus délicate des mannes. Voudrait-il encore la toucher là ?
Elle ne lui avait rien dit. Ne savait pas comment s’y prendre. Quantité d’occasions de partager sa terreur avec lui s’étaient présentées, elle les avait toutes laissé filer. Au début, elle s’était menti à elle-même en pensant qu’elle essayait de le préserver, mais elle comprit ensuite que seul l’égoïsme lui commandait de garder un tel secret. Parce qu’elle redoutait d’avoir cette conversation, aussi inévitable fût-elle, et qu’il était plus facile de se dérober.
Quand Flanagan revint au Centre de cancérologie, tiraillée par une cuisante douleur sous la compresse et le sparadrap avec lequel on avait recouvert le point de piqûre, elle prit place dans une salle d’attente au milieu d’une douzaine d’autres femmes. Certaines étaient venues avec leurs compagnons, des hommes anxieux, mal à l’aise, ou bien avec une mère, une sœur, ou une amie. Flanagan, assise seule, eut soudain honte de n’avoir personne.
Une infirmière l’appela, puis la conduisit dans le cabinet du Dr Prunty. À la porte, elle demanda : « Vous n’êtes pas accompagnée ? »
Flanagan secoua la tête, refusant de voir la pitié sur le visage de l’infirmière.
Sur le bureau du Dr Prunty, elle remarqua la boîte de mouchoirs en papier d’où s’échappait le premier, telle une fleur vaporeuse attendant d’être cueillie.
Je ne vais pas pleurer, pensa Flanagan. Un ordre donné à la petite fille effrayée qui vivait encore en elle, malgré toutes les horreurs et les saletés dont elle avait été témoin.
L’infirmière s’assit à côté d’elle et lui prit la main. Flanagan eut envie de la retirer, elle n’avait pas besoin qu’on la dorlote, mais elle demeura parfaitement immobile, sans même un tressaillement.
« Les résultats indiquent un C5 », dit le Dr Prunty.
L’infirmière lui serra les doigts.
« Un C5 ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Le Dr Prunty ne cilla pas. « Une grosseur maligne. C’est un cancer.
— Vous en êtes sûr ?
— Absolument certain. »
Flanagan n’écouta pas la suite.
Le médecin parla de diagnostic précoce, de stades, de grades, de taux élevés de survie, de chirurgie, de planning, de radiothérapie, de chimiothérapie, d’options, de possibilités, de scénarios. La chaîne des chirurgiens, radiologues, spécialistes, qui se passeraient Flanagan comme un paquet dans un jeu d’enfants. Elle n’entendit presque rien.
Lorsqu’il eut terminé, Flanagan retira sa main que tenait l’infirmière et se leva. Elle avait la chair de poule, depuis le cuir chevelu jusqu’à la plante des pieds.
Le Dr Prunty griffonna sur un bloc-notes. « Dès lundi, je vous aurai calé un rendez-vous avec le chirurgien. Ne vous inquiétez pas, la grosseur sera enlevée d’ici une quinzaine de jours.
— Ne vous inquiétez pas ? » répéta Flanagan.
Il leva les yeux. « Notre système de santé fonctionne encore très bien, quand c’est vraiment important.
— Ne vous inquiétez pas ? » dit-elle encore.
Le médecin se tourna vers l’infirmière. « Colette va vous trouver des petites choses à lire, qui vous aideront sûrement. Je vous recontacte lundi. »
Il lui adressa un sourire sans joie. L’infirmière ouvrit la porte, la prit par le bras pour l’entraîner dans le couloir et referma le battant.
« Nous avons une équipe de soutien psychologique, dit l’infirmière en posant une main sur son épaule. Si vous souhaitez un entretien. »
Flanagan s’écarta. « Non. »
L’infirmière lui emboîta le pas. « Alors, je peux vous donner des brochures, des numéros de téléphone, et… »
Flanagan s’éloignait déjà. « Non, s’il vous plaît, laissez-moi tranquille.
— Madame Flanagan… »
Elle ne se retourna pas, fonça tête baissée dans les couloirs, traversa le hall, franchit les portes, et, dans la rue, se mit à courir, haletant lorsqu’elle grimpa l’escalier du parking et déboucha à l’étage supérieur, en plein air, sous le ciel gris de Belfast. Elle se précipita vers sa Volkswagen Golf en appuyant sur sa clé, ouvrit la portière et s’assit au volant.
Le silence, comme dans une église vide.
Ses mains tremblaient violemment. Elle les plaqua contre sa bouche. Les enfants. Mon Dieu, les enfants. Comment allait-elle leur annoncer ?
On n’en meurt pas forcément. Elle l’avait lu des milliers de fois sur les sites Internet qu’elle parcourait depuis une semaine. Ça se soigne. Je peux survivre. Je survivrai.
Du calme. Reste calme.
Flanagan ferma les yeux, baissa les mains, et prit une profonde inspiration. Elle percevait maintenant le bourdonnement et les échos assourdis de la circulation. Ouvrant les yeux, elle ramassa sa clé qu’elle avait laissé tomber sur le plancher, la mit dans le contact. Se rappela alors le ticket du parking dans sa poche.
Elle avait oublié de payer à la caisse.
« Merde. Putain, merde. »
La colère jaillit, un brasier aveuglant, un torrent. Elle hurla toutes les grossièretés qu’elle connaissait, abattit ses poings sur le volant en déclenchant le klaxon, maudit un dieu universel, frappa le pare-brise de ses paumes.
Puis la rage s’effaça, laissant place à un vide glacé, un accablement de tout son être.
Lorsqu’elle se fut ressaisie, après être retournée payer à la caisse, elle partit pour la maison de Deramore Gardens. Où le corps de la femme gisait toujours.
Son travail l’attendait.