L’Étincelle se réveilla tôt, dans sa chambre nue que le soleil levant éclairait d’un gris terne. Il était allongé sur la couchette du haut, blotti contre le mur, enroulé dans ses couvertures. Les lits normaux ne lui avaient jamais convenu. Trop mous, ils lui donnaient l’impression de s’enfoncer dans de la boue. Il préférait les mauvais grabats du temps de la marine marchande. Quant à ce lit superposé, il l’avait récupéré quelques années auparavant dans une auberge de jeunesse de Downpatrick en cours de rénovation.
C’est ainsi qu’il avait acquis la plupart de ses biens. Tandis qu’il sillonnait le pays en effectuant des boulots payés de la main à la main, et dépouillait des maisons ou des locaux industriels de leurs vieilles installations électriques pour les équiper d’un nouveau système, il ramassait ce qui lui paraissait utile dans les poubelles des chantiers.
Repoussant ses couvertures, l’Étincelle descendit sur le plancher de bois brut. Il s’approcha de la petite fenêtre et écarta le morceau de linoléum qui servait de rideau.
Tout était calme dans la rue.
Quelle différence, la veille. Les étudiants qui vivaient en colocation dans la plupart des maisons avaient bu jusqu’à tard dans la nuit, sortant des canapés et des fauteuils éculés sur les trottoirs malgré la température encore fraîche.
Les plus coriaces se tenaient toujours devant leurs portes, emmitouflés dans des vestes ou de gros sweats à capuche, avec d’énormes bouteilles de cidre à la main, ou du vin à forte teneur en alcool. Partout, détritus et canettes de bière vides, reliquats de repas à emporter.
Il les haïssait tous, ces sales mômes gâtés qui pissaient l’argent de leurs parents contre les murs, trouvant normal que la municipalité nettoie derrière eux. Les habitants ordinaires s’étaient enfuis. Ils vendaient à des promoteurs, à des investisseurs, et abandonnaient les rues à cette vermine.
Les Holylands[8], surnommait-on ce quartier de Belfast. Rien de saint ni de sacré ici.
Mais l’Étincelle avait continué d’occuper la maison qu’il louait sous un faux nom depuis plus de dix ans. Il allait et venait discrètement. Les étudiants le remarquaient à peine, rares étaient ceux qui restaient plus d’un an. Il vivait comme une souris derrière les plinthes, en les regardant se livrer à leurs activités abjectes.
La nuit dernière, alors que les fêtards beuglaient et chantaient à tue-tête, l’Étincelle avait fait son sac. Il n’emportait pas grand-chose. De quoi se changer. Se laver. Quelques-uns de ses dessins préférés, roulés et maintenus par un élastique. Quatre mille cinq cents livres sterling en billets, un peu plus de deux mille euros.
Il lui fallait encore une chose.
Le pistolet était posé près du lit, sur la commode d’enfant au vernis écaillé. Quittant la fenêtre, il s’approcha et le prit dans sa main droite. Cela faisait des années qu’il n’avait pas appuyé sur une détente. Il n’appréciait pas ce genre d’armes. Trop bruyantes, trop sensibles, trop facile. Mais il aimait bien son poids au creux de sa paume. Ce côté froid et dur, le pouvoir concentré dans le métal.
Les ressorts de la couchette inférieure grincèrent quand il s’assit pour attendre, son sac près de lui. Il avait beaucoup à faire aujourd’hui, mais pas tout de suite. Il posa le pistolet, sortit un bloc-notes de papier A5 à carreaux et un crayon, se mit à dessiner, esquissant des traits en diagonale, puis construisant peu à peu une tour dont les étages ressemblaient à des ponts de bateau. Des cercles et des barres verticales représentaient le public, des gens debout, montant et descendant. Combien y avait-il de niveaux dans le centre commercial ? Trois ? Quatre ? Aucune importance.
L’Étincelle arriverait à Victoria Square avec quelques minutes d’avance. Il ne craignait pas que Graham prévienne la police ; il n’en aurait pas le cran. Il viendrait ou ne viendrait pas.
Si Graham venait, tout irait bien. Il lui donnerait l’argent, l’Étincelle irait à pied jusqu’à Central Station, il prendrait le premier train pour Dublin et tout serait réglé, terminé. Pour lui, du moins.
Et si Graham ne venait pas ? Eh bien, alors, son destin serait prêt à s’accomplir, exactement comme il l’avait toujours imaginé.
Il tourna la page, commença un nouveau dessin. Un pistolet, semblable à celui qui reposait sur le lit. Un doigt, semblable au sien, pressant la détente.