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Seul dans le café, il était attablé devant une tasse de thé noir, un toast desséché et un œuf au plat. La télévision accrochée au mur meublait le silence de son bavardage. Pas d’autres clients. La propriétaire, assise derrière le comptoir, menton grassouillet dans la main, fixait l’écran d’un regard vide.

Le pain faisait un bruit sec sous ses dents. Il était resté à l’intérieur toute la matinée, entre des murs qui l’écrasaient. Cette voix dans sa tête, lui reprochant sa terrible erreur. Répétant qu’il s’était laissé déborder par la colère, qu’il avait peut-être tout perdu. Quand l’écouter devint insoutenable, il avait dû sortir. Lui échapper.

À la télévision, le visage grave du présentateur du journal régional apparaissait sur un arrière-plan de gros titres. La mort de Rea Carlisle était passée en deuxième position. Il éprouva un mélange de soulagement et d’irritation.

« Nouvel élément dans l’enquête sur la mort de la fille de Graham Carlisle, député à Stormont, annonça le présentateur. Un suspect a été identifié. Reportage de Lauren McCausland. »

Il lâcha son toast. Le couteau qu’il tenait dans l’autre main retomba bruyamment en étalant le jaune d’œuf sur l’assiette. Il garda les yeux rivés à l’écran.

« La chasse au meurtrier de Rea Carlisle a pris un tour inattendu aujourd’hui », commença la voix off.

Ses poumons gonflés à bloc, la pression de l’air contre ses côtes. Un bourdonnement dans ses oreilles.

Puis une image. Une photo d’identité, le visage de l’homme sur un fond blanc.

Il relâcha son souffle. Le regard captif.

« D’après les enquêteurs, il s’agirait d’un de leurs collègues, l’inspecteur Jack Lennon. »

Jack Lennon. Le policier. Le numéro dans le portable de Rea. Il sentit un sourire s’esquisser sur ses lèvres.

Conférence de presse devant un commissariat. La femme inspecteur. Son nom brièvement affiché à l’écran. Des micros et des dictaphones alignés sous son menton.

« Nous pensons qu’il se trouve encore à Belfast, et nous souhaitons l’interroger au plus vite. Nous demandons à toute personne qui détiendrait une information permettant de localiser Jack Lennon, ou qui aurait été en contact avec lui depuis quarante-huit heures, de nous appeler immédiatement. Cependant, nous recommandons au public de ne pas s’approcher de lui, car nous le croyons potentiellement dangereux. »

Potentiellement dangereux. Le sourire s’élargit, puis disparut aussitôt.

La policière, Flanagan, continua : « En revanche, si vous le voyez, prévenez-nous aussitôt. Merci, ce sera tout. »

Les questions fusèrent mais elle se détourna.

Pauvre Rea. Elle s’imaginait qu’un policier pourrait l’aider. Personne ne pouvait plus rien pour elle maintenant. Mais le policier détenait la photo.

Comment s’y prendre ?

Comment gérer la suite ?

Peut-être devrait-il s’enfuir. Partir. Tout lâcher et déguerpir.

Ou était-ce une idée folle ?

À un certain moment, il y avait longtemps, il aurait pu choisir un chemin différent. Éviter le sang sur ses mains. Il avait eu sa chance, et il ne l’avait pas saisie. Ce qui n’a pas été choisi cesse d’exister une fois la décision prise. De même qu’on ne peut regretter la direction du vent, ou la forme d’un nuage.

Il pensa à Raymond. La tristesse le transperça, lui lacéra le cœur. Raymond et lui n’avaient jamais eu le choix.

Pas dans ce monde-ci.

Le chauffeur
19 mars 2003

Tu te rappelles le chauffeur ? Comment nous l’avons laissé là, avec le moteur qui tournait encore ? Tu te rappelles la giclée de sang sur le pare-brise ? L’expression dans ses yeux quand il a vu, quand il a compris ce qui allait lui arriver ?

C’était il y a plus de vingt-cinq ans. J’y pense toujours. J’en rêve. Parfois, je me demande où nous en serions si cette nuit n’avait pas eu lieu. Aurions-nous eu des vies normales ? Les gens comme nous peuvent-ils mener des vies normales ?

Moi, non. Je serais forcément devenu ainsi.

Tu te souviens que nous sommes restés allongés ensemble ce soir-là, à en parler ? Tu tremblais. J’ai dû te calmer, te serrer fort. Tu pleurais, tu disais que tu ne pourrais jamais recommencer, que tu t’en étais cru capable, mais que c’était trop, trop réel. Trop dur, vu de près. Alors, j’ai dû le faire à ta place.

Nous aurions dû naître ailleurs. Ce pays était beaucoup trop petit pour nous. Il l’est toujours. Les gens ont l’esprit trop fermé. Ils nous regardent et ils disent : « Ils ne sont pas pareils. » Et ils nous haïssent.

Je l’ai senti quand j’étais enfant. Je sais que toi aussi, tu l’as senti. Ils m’ont battu pour extirper de moi tout ce qui était différent. Ils m’ont battu si fort, ils ont essayé de me tordre pour que je leur ressemble, si souvent que je ne savais plus ce que j’étais. Je ne suis ni homme ni bête, ni poisson ni volatile. Je suis les ténèbres entre les choses. Voilà en quoi ils m’ont transformé.

Comment peuvent-ils vouloir que nous nous comportions comme des êtres humains normaux, toi et moi, s’ils nous traitent de cette manière ? Les insultes qu’ils me lançaient. Je faisais semblant de m’en moquer, mais j’étais blessé. J’ai enfoncé la colère et la haine en moi jusqu’à ce qu’elles réclament d’être libérées, pareilles à des braises ardentes. Bien sûr que cela se voit. Bien sûr que d’autres souffrent. C’est inévitable.

Je suis à l’intérieur depuis un mois maintenant. Je sors pour acheter de la nourriture en conserve, assez pour rester en vie. L’odeur ne me dérange pas. Il vaut mieux que je reste enfermé. Le méchant s’agite en moi et essaie de s’évader. Mais je ne peux rien faire ici, pas si près de mon domicile. C’est trop dangereux. Il faut que je sois loin, ailleurs, là où personne ne me connaît, mais il n’y a pas de travail qui m’appelle pour me déplacer.

Un jour, je commettrai une erreur. Ce n’est plus qu’une question de temps. Le méchant prendra le dessus. Je serai vu, signalé, attrapé. Et ensuite ?

M’abandonneras-tu ?

Nieras-tu que nous chuchotions nos secrets, allongés dans le noir ? Devant le journal télévisé, détourneras-tu les yeux comme s’il s’agissait de la photo d’un étranger ? Deviendras-tu un être humain à l’image de tous les autres, en renvoyant au passé les belles choses que nous avons vécues ensemble ?

C’est la seule peur que j’ai. Que tu me laisses seul, que tu partes et deviennes l’un d’eux. Alors, qui me maintiendra droit ?

Je mourrai avant que cela n’arrive.

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