La circulation était fluide en ce début de matinée. Lennon passa trois fois devant l’immeuble, sans remarquer aucune voiture de police. La dernière fois, il ralentit à l’entrée du parking. Rien, hormis les véhicules des résidents. Il contourna le rond-point au bout de la rue, revint en sens inverse et entra dans l’aire de stationnement.
Soulagé, bien qu’il ne se fût pas vraiment attendu à tomber sur des flics. On n’avait peut-être pas encore relevé ses empreintes, mais cela ne tarderait plus. Flanagan se pointerait dès que les résultats lui seraient communiqués. Tout ce qu’il voulait, c’était voir Ellen, prendre quelques affaires, et filer.
Il se gara à sa place habituelle et coupa le moteur. Dans le silence de la voiture, il éprouva à nouveau les symptômes persistants de sa gueule de bois. À son réveil, aux alentours de sept heures, il s’était traîné dans la salle de bains de l’hôtel pour vomir.
Il avait bu trois verres d’eau, le temps de retrouver ses esprits. Il se rappelait avoir parlé à Flanagan la veille. Qu’avait-il dit ? Dans les brumes de sa mémoire, il se revoyait émerger d’un sommeil comateux, auquel la voix cassante l’avait vite renvoyé. Sobre, il n’aurait probablement pas téléphoné. Flanagan n’avait aucune raison de le croire quant à ce correspondant anonyme, et il ne pouvait rien prouver.
Peut-être avait-il eu simplement besoin de parler à quelqu’un, n’importe qui, même une femme qui le prenait pour un meurtrier. Et si le meurtrier de Rea l’avait appelé, c’était peut-être aussi pour cette raison.
Mais peu importait maintenant. Il descendit de voiture, verrouilla les portières, entra dans l’immeuble avec sa clé et prit l’ascenseur.
Quand il pénétra dans l’appartement, Susan était assise à la table de la cuisine. Elle se figea, la fourchette suspendue à mi-hauteur entre sa bouche et son assiette d’œufs brouillés. Lucy, pas encore habillée pour l’école, leva à peine la tête de ses Cheerios.
Il se rappela alors qu’on était samedi. Les jours qui venaient de s’écouler se fondaient les uns dans les autres et semblaient n’en former qu’un seul. Pas d’école aujourd’hui pour Lucy et sa fille.
« Où est Ellen ? » demanda-t-il.
Susan laissa bruyamment retomber sa fourchette sur l’assiette. « Qu’est-ce que tu fais ici ? »
Lennon s’avança d’un pas. « J’avais envie de voir Ellen.
— Va-t’en, dit Susan. Sors immédiatement, sinon j’appelle la police.
— Pourquoi ? Ils n’ont aucun motif pour m’arrêter. » La peur lui serra le cœur. « Où est Ellen ?
— Elle n’est pas là. Va-t’en. »
Il s’approcha encore. Susan se leva d’un bond.
« Où est-elle ? »
Susan posa une main sur l’épaule de sa fille. « Lucy, va dans la salle de bains. Mets le verrou et n’ouvre pas avant que je te le dise. »
Lucy obéit sans un mot. Sans regarder Lennon.
À la peur succéda la colère. Lennon eut soudain conscience de ses mains, de leur poids, des dégâts qu’elles pourraient infliger. Il s’obligea à rester de marbre, la voix neutre.
« Dis-moi où est Ellen, s’il te plaît. »
Susan ne répondit pas avant d’avoir entendu la porte de la salle de bains se refermer et le verrou s’enclencher.
« Sa tante Bernie est venue la chercher hier soir. »
Une décharge d’adrénaline se répandit dans ses membres et vibra jusqu’au bout de ses doigts, si puissante qu’elle élimina toute trace de sa gueule de bois. « Pourquoi l’as-tu laissée l’emmener ? Pourquoi ?
— Qu’est-ce que j’étais censée faire ? Je ne savais pas où tu étais parti ni quand tu reviendrais récupérer ta fille. Alors, j’ai appelé Bernie. Pour qu’Ellen soit avec sa vraie famille, elle n’en a pas d’autre. »
Lennon agrippa le rebord de la table, comme soulevé par une rage qui menaçait de l’emporter. Une colère si brûlante qu’elle semblait ouvrir en deux son crâne chauffé à blanc. Devant les signes qu’il manifestait, Susan recula. Il s’assit, planta ses dents dans le dos de sa main, et sentit la douleur le cisailler au milieu du tumulte.
Un juron lui échappa.
Les larmes n’étaient pas loin, honte et fureur à goût de sel. Il déglutit avec force et appuya les paumes de ses mains sur ses yeux jusqu’à voir des volutes rouge vif tourbillonner contre le noir.
Quand l’intensité de l’émotion retomba et que sa vision fut revenue, il chercha Susan. Elle était appuyée contre le mur du fond, le visage durci contre la peur et la pitié.
« S’il te plaît, va-t’en. »
Il renifla et s’essuya le visage.
« Je ne te pardonnerai jamais ça, dit-il. Jamais. »
Elle eut un rire bref, triste. « Pourquoi voudrais-je de ton pardon ? Va-t’en maintenant. »
Lennon se leva. « J’ai besoin de prendre quelques affaires.
— D’accord, mais dépêche-toi. Et rends-moi la clé. Si tu n’es pas parti dans trois minutes, j’appelle la police. »
Il sortit son trousseau de sa poche, détacha la clé de l’appartement et la jeta sur la table. Puis il emprunta le couloir et gagna la chambre. La colère bouillonnait toujours en lui. Ce qu’il voulait se trouvait au fond du placard. Les documents concernant Dan Hewitt, enfermés dans le coffre-fort.
Alors qu’il traversait la pièce, il aperçut un mouvement par la fenêtre. Un petit convoi de voitures approchait.
Deux véhicules sérigraphiés, un banalisé, et un fourgon.
Pas de gyrophares, pas de sirènes. Ils venaient pour lui, aucun doute. Ses empreintes avaient été relevées et Flanagan voulait maintenant le placer en garde à vue. Il s’écarta de la fenêtre.
Et s’il les attendait ici, s’il laissait Flanagan l’emmener ? Elle finirait par reconnaître son innocence. Mais dans combien de temps ? Le meurtrier de Rea aurait alors disparu, dissimulé ses traces. Et les griffes de Bernie se seraient refermées sur Ellen.
Non, il devait s’enfuir.
Il vit Flanagan descendre de la voiture banalisée, Calvin sortir par la portière du conducteur. Ils marchèrent droit sur l’entrée de l’immeuble et disparurent de sa vue.
Il se tourna vers le placard. Pouvait-il s’autoriser les secondes nécessaires pour ouvrir le coffre-fort et attraper les dossiers ? Non.
Fonce.
Il partit en trombe. La chambre, le couloir, Susan dans le salon.
« Ne reviens plus ici », lança-t-elle, mais il l’entendit à peine en franchissant le seuil.
L’ascenseur était déjà en route. Il courut tant bien que mal jusqu’à l’escalier au bout du couloir, s’arrêta à la porte, tendit l’oreille, jeta un coup d’œil par le petit hublot en verre armé. Personne. Descendre lui était plus douloureux que monter, et ses vieilles blessures à la hanche et sur le côté se rappelèrent à son souvenir.
En approchant du palier du deuxième étage, il entendit une porte s’ouvrir et se refermer plus bas, puis des pas qui gravissaient les marches. Il se glissa dans le couloir, s’aplatit contre le mur, sans qu’on pût le voir par le hublot, et écouta la progression des policiers.
Quand ils eurent atteint l’étage de Susan, il se rua à nouveau dans l’escalier. Il avait le souffle court en arrivant au rez-de-chaussée et sortit par une issue de secours, côté rivière, à l’opposé du parking.
Pas moyen de récupérer sa Seat Ibiza. Il ne lui restait plus qu’à marcher, aussi vite que le permettait son corps meurtri. Il partit vers le sud sur le chemin qui longeait le bord de l’eau, puis tourna au coin de l’immeuble. Après s’être assuré que personne ne le suivait, il traversa la chaussée et remonta par le réseau des rues qui s’écartaient du quai.