Zoé jeta son cartable sur le lit et alluma l’ordinateur.
Deux messages. De Gaétan.
Du Guesclin vint se jeter dans ses jambes. Elle lui prit la tête, le frotta entre les yeux, le gratta, en chantonnant mais oui, je sais, mon tout noir, mon tout laid, je sais que je t’ai manqué, mais tu vois, y a Gaétan qui m’écrit et je peux pas m’occuper que de toi… Elle est pas rentrée, maman ? Elle va pas tarder, t’en fais pas !
Du Guesclin écoutait, les yeux fermés, la chanson de Zoé et se laissait aller en balançant la tête puis, quand elle eut fini, il s’étala au pied de son bureau et étira les pattes comme s’il avait fait assez d’exercice pour toute la journée.
Zoé retira son manteau, son écharpe, enjamba le corps de Du Guesclin et s’installa devant l’ordinateur. Lire ses messages. Lentement. En prenant tout son temps. C’était son rendez-vous d’amour quand elle rentrait du lycée.
Gaétan vivait à Rouen depuis la rentrée. Dans une petite maison à Mont-Saint-Aignan que ses grands-parents avaient mise à la disposition de sa mère. Il était inscrit en seconde dans une institution privée. Il n’avait pas d’amis. N’allait pas boire de café en sortant de l’école. Ne faisait partie d’aucune bande. N’allait pas en boum. N’était pas inscrit sur Facebook. Il avait dû changer de nom de famille.
« Je ne sais même plus comment je m’appelle. J’te jure quand on fait l’appel, il se passe une plombe avant que je réalise que c’est moi, Mangeain-Dupuy ! »
Zoé finissait par se demander si ça avait été une bonne idée qu’il change de nom. Parce que d’accord, on avait beaucoup parlé de son père dans les journaux et puis, au bout d’une semaine, on était passé à une autre histoire, aussi terrifiante.
Ses grands-parents avaient insisté. Gaétan était devenu un Mangeain-Dupuy. Du nom de la banque familiale.
Zoé ne faisait pas le rapport entre Gaétan et le meurtrier de sa tante, Iris. Gaétan était Gaétan, son amoureux qui lui faisait gonfler des ballons dans le cœur. Chaque soir dans son journal, elle écrivait : « Je danse sous le soleil, je chante sous le soleil, la vie est belle comme un plat de tagliatelles ! »
Elle avait scotché une photo de Gaétan au pied de la lampe, à côté de l’ordinateur, et lisait ses mails en y jetant des coups d’œil. Aller-retour, aller-retour. Cela faisait comme un dessin animé.
Parfois, elle avait l’impression qu’il était triste, parfois qu’il était gai. Parfois, il souriait.
Le premier mail s’ouvrit.
« Zoé, y’a un mec dans le lit de maman. Je viens d’arriver du lycée, il est cinq heures, et elle est au lit avec un mec ! Elle a entendu du bruit dans l’entrée et elle a crié “je suis pas toute seule”. Ça me rend malade. Je suis en bas comme un con. Domitille, elle est jamais là. Je me demande ce qu’elle fabrique et Charles-Henri, il passe ses journées à bosser. Je l’ai jamais vu ce type, juste ses baskets pourries dans l’entrée et sa veste en cuir sur le canapé. Et ça pue la clope dans la maison. J’en peux plus. Vivement que je me casse ! »
C’était le premier message. Un peu plus tard, il en avait envoyé un autre :
« Je l’aime pas. Je l’aime pas d’avance. Il est chauve, il a des lunettes, bon d’accord, il est grand et pas trop mal fringué et gentil, mais, de toute façon je l’aime pas. Je m’inquiète pour maman, c’est affreux et elle est en colère contre moi genre “j’ai pas de comptes à te rendre !”. Mais si ! Elle a des comptes à me rendre ! Je suis trop en colère contre elle. On dirait une gamine de quinze ans ! Tu sais où elle l’a rencontré le Chauve ? Sur MEETIC !!! Il fait au moins cinq ans de moins qu’elle. Je le déteste. J’en reviens pas, je t’jure, j’en reviens pas ! »
Zoé souffla bruyamment. Mince alors ! se dit-elle, Isabelle Mangeain-Dupuy s’envoie en l’air avec un chauve rencontré sur Meetic. On a dû lui brancher un nouveau cerveau quand elle a changé de nom.
Zoé se souvint de la mère de Gaétan : frêle, chétive, une ombre qui grelottait en robe de chambre, courait après ses enfants pour les embrasser puis s’arrêtait net comme si elle avait oublié pourquoi elle courait et tenait souvent des propos incohérents tu es une jolie petite fille, tu manges des Vache-qui-rit ?
Elle avait bien changé. Ça devait être parce qu’elle avait arrêté de prendre des tranquillisants. Mais de là à draguer des types sur Meetic ! Y avait des filles dans sa classe qui disaient que c’était vachement bien. On perd pas de temps en longs discours, je te plais, tu me plais et on se fourre au lit en buvant du rhum-Coca. Elles racontaient sûrement ça pour se vanter, mais n’empêche qu’elle, ça l’aurait terrorisée de sauter dans le lit d’un mec qu’elle ne connaissait pas. Avec Gaétan, ils l’avaient pas encore fait. Ils attendaient.
Elle dormait avec le vieux pull qu’il lui avait laissé. Sauf qu’il n’avait plus d’odeur. Elle avait beau enfoncer le nez dans chaque maille, le tordre, le frotter, l’éplucher, il ne sentait plus rien. Quand Gaétan viendrait à Paris, elle le rechargerait.
Elle répondit à Gaétan. Lui dit qu’elle comprenait, que c’était pas agréable d’apprendre que sa mère s’envoyait en l’air avec un chauve de chez Meetic, qu’il était pas le seul à avoir des problèmes, que, dans sa classe, y avait une fille qui avait deux mamans et que, toutes les deux, elles voulaient venir aux réunions de parents d’élèves et que la fille, elle s’appelait Noémie, avait dit à Zoé qu’elle voulait pas que toute l’école sache qu’elle avait deux mamans. Elle avait pris Zoé comme confidente parce qu’elle savait que Zoé avait eu des galères avec son père. Elles s’étaient promis que, lorsqu’elles seraient vieilles, à quarante ans, elles boiraient du rosé en se disant qu’elles n’étaient pas comme leurs parents. Qu’elles avaient tenu le coup.
« Mais c’est vrai que deux mamans, c’est embarrassant, écrivit Zoé, comme toi avec le blouson et les baskets du Chauve. Ça me fait penser que j’ai vu les nouveaux propriétaires qui s’installent dans ton ancien appart, ce soir, en rentrant de l’étude. Ça fait bizarre de voir des gens chez toi… »
Elle n’avait jamais été invitée chez Gaétan. Ses parents interdisaient à leurs enfants de recevoir des copains. Ils se retrouvaient dans la cave de Paul Merson. C’est là qu’ils avaient échangé leur premier baiser.
Quand elle avait vu les déménageurs dans l’appartement de Gaétan, elle avait passé la tête et aperçu deux messieurs, un qui devait avoir dans les trente-cinq et un autre plus vieux. Ils discutaient de l’emplacement des meubles. Ils n’avaient pas l’air d’accord et le ton montait. Mais on a dit que ça, c’était notre chambre, disait le plus jeune, alors on met notre lit là et on n’en parle plus !
Leur lit ! Ils dormaient dans le même lit.
« … tu sais qui habite chez toi maintenant ? Un couple d’homos. Un vieux et un moins vieux… Yves Léger et Manuel Lopez. C’est ce qui est écrit sur l’interphone. Ils ont tout fait repeindre, tout changé, le plus vieux parlait de son bureau, et le plus jeune de sa salle de gym. Qu’est-ce qu’ils font comme boulots, d’après toi ? Tu veux qu’on fasse des paris ? »
Elle voulait surtout lui changer les idées pour qu’il pense à autre chose.
« … et l’appart des Van den Brock aussi a été vendu. À un couple tout à fait convenable. M. et Mme Boisson. Ils pourraient s’appeler Poisson, ils ont des yeux de cabillaud froid. Ils ont deux fils qui viennent les voir le dimanche. Deux grosses têtes, c’est Iphigénie qui me l’a dit, ils ont fait tous les deux de grandes études. Et quand Iphigénie dit ça, faut voir comme elle arrondit la bouche ! Deux grosses têtes, avec des lunettes, des chemises boutonnées sous un pull en V et des cheveux bien aplatis. Toujours habillés pareil. Un parapluie accroché au bras. Ils montent les escaliers en levant les genoux très haut. On dirait les Dupond. Ils prennent jamais l’ascenseur. Le père a l’air sévère ; sa bouche est comme une fermeture Éclair, et la mère, on dirait bien qu’elle n’a jamais pété de sa vie ! Tu te rappelles quand Mme Van den Brock mettait ses airs d’opéra et qu’on entendait la musique dans tout l’escalier ? Eh bien, c’est fini, ça va être plus calme à moins que les deux homos soient des danseurs de tango ! »
Si elle ne lui arrachait pas un sourire avec cette galerie de portraits, elle se retirait de la littérature. Elle adorait noter les petits détails de la vie. Comme Victor Hugo. Elle aimait beaucoup Victor Hugo. Et Alexandre Dumas. « Ah ! Ah ! dit-il en brésilien, langue qu’il ne connaissait pas. » Cette phrase la faisait mourir de rire. Elle l’avait offerte à Gaétan, mais il n’avait pas ri.
Elle avait été déçue.
Elle mit When the rain begins to fall, poussa le son à fond et dansa comme toutes les fois qu’elle voulait oublier ou célébrer quelque chose. Elle se déhanchait, faisait les deux voix et finissait en sueur, débraillée, avec le collant qui la grattait tellement elle avait transpiré. Elle faisait claquer l’élastique en hurlant You’ve got to have a dream to just hold on, et envoyait des baisers à Gaétan. Il était son rainbow in the sky, the sunshine in her life ! And I will catch you if you fall…
Elle finit son mail en lui donnant rendez-vous sur MSN et en lui demandant quand il venait à Paris. Pas de problème, il habiterait chez elle. Et comme ça, sa mère pourrait roucouler avec le Chauve. Elle regretta d’avoir écrit ça et l’effaça. Elle signa : « Ton amoureuse. »
Elle appuyait sur « Envoyer maintenant » quand elle entendit la porte d’entrée claquer. C’était sa mère qui rentrait.
Du Guesclin se leva d’un bond et courut renverser Joséphine qui dut s’appuyer contre le mur pour rester debout. Zoé éclata de rire.
— Qu’est-ce qu’il t’aime, ce chien ! Ça va, petite mère ?
— J’en ai ras le bol de traîner en bibliothèque, c’est plus de mon âge ! Et je vais te dire un autre truc : j’en ai ras le bol du douzième siècle.
— Mais tu vas quand même te présenter à ton HDR…, demanda Zoé, inquiète.
— Bien sûr ! T’es bête ! T’as vu ? Y a des nouveaux au quatrième !
— Oui. Un couple d’homos.
— Et comment tu sais ça ?
— J’ai pointé mon nez dans leur appart et y a qu’un seul lit !
— Deux homos dans l’appartement de Lefloc-Pignel ! La vie a de ces ironies !
— Tu veux que je te fasse des pâtes au saumon, ce soir ?
— Avec plaisir. Je suis morte…
— Je vais chercher la recette dans mon cahier noir…
— Tu la connais pas par cœur ?
— Si. Mais j’aime bien la relire pour être sûre de rien oublier… Qu’est-ce que je ferais si je le perdais ? Elle soupira et fronça les sourcils. J’y tiens à ce cahier, maman, y a toute ma vie dedans !
Joséphine sourit et pensa mais elle ne fait que commencer ta vie, mon amour.
Dans son cahier, Zoé ne se contentait pas de recopier des recettes de cuisine, elle marquait scrupuleusement qui les lui avait données et dans quelles circonstances. Elle notait aussi la plupart de ses pensées et la progression de ses états d’âme. Ça l’aidait à faire le point quand elle se sentait triste.
Il y avait des choses qu’elle ne disait qu’à son cahier.
« Maman, elle croit qu’elle peut s’en sortir toute seule parce qu’elle l’a déjà fait, mais c’est parce qu’elle était bien obligée. Mais il lui manque quelqu’un à ses côtés. Elle est trop fragile. Elle a eu une vie pas drôle… La vie lui a trop bousillé l’âme. Même si je ne sais pas tout, je le sais quand même. Et moi, je dois absorber le malheur pour le lui retirer…
C’était un gros cahier noir. Sur la couverture, elle avait collé des photos de son père, de sa mère, d’Hortense, de Gaétan, de sa copine Emma, du chien Du Guesclin, ajouté des vignettes, des gommettes, des perles, des morceaux de mica, dessiné un soleil, une lune qui rigolait, découpé un morceau de carte postale du Mont-Blanc et un autre morceau d’une île tropicale avec palmiers et crustacés.
À la recette « tagliatelles au saumon », elle avait noté : « C’est Giuseppe, un copain de maman, qui me l’a donnée. Il fait des recherches sur le Moyen Âge comme maman. Il chante Funiculi funicula en roulant des yeux presque blancs. Je ne sais pas comment il se débrouille pour qu’on ne voie que le blanc de ses yeux. Il fait des tours de magie aussi. Il parle très bien français. Il dit qu’il aurait aimé avoir une fille comme moi, parce que lui, il n’a que des garçons. Je crois bien qu’il est amoureux de maman, mais maman dit que non. Depuis la rentrée, il vient dîner à la maison quand il est à Paris. C’est un soir après un dîner où j’avais fait des endives au gratin qu’il m’a donné la recette des pâtes au saumon pour me remercier tellement mes endives étaient bonnes. Il a précisé que c’était un secret de famille, qu’il la tenait de sa maman, Giuseppina. Ça veut dire Joséphine en italien et, quand il a dit ça, il a appuyé son regard sur maman. C’est un homme très séduisant, avec des chemises qui portent ses initiales, des cachemires de toutes les couleurs. Il a de très beaux yeux gris-bleu. Il est italien, mais ça, on le sait tout de suite, ça saute aux yeux. Il est très scrupuleux pour le temps de cuisson des pâtes ; il faut les remuer sans arrêt pour qu’elles ne collent pas et ne pas oublier de mettre de l’huile d’olive dans l’eau de cuisson et du gros sel. Il dit pas “huile”, il dit “ouile, amore”. La première fois que j’ai voulu faire la recette, j’ai laissé tomber le saumon par terre et Du Guesclin a tout mangé ! J’étais furax de chez furax. »
Elles étaient en train de déguster les pâtes au saumon quand on sonna à la porte.
C’était Iphigénie.
Elle s’assit tout essoufflée sur la chaise que lui désigna Joséphine et remit ses cheveux bien en place en les lissant du plat de la main, geste inutile, car ils se redressèrent aussitôt en épis rouges et bleu marine. Iphigénie changeait souvent de couleur de cheveux et, ces derniers temps, tentait des colorations de plus en plus audacieuses.
— Je reste pas longtemps, madame Cortès. J’ai laissé les enfants seuls dans la loge et puis vous êtes en train de manger… mais il faut absolument que je vous dise… J’ai reçu un courrier du syndic. Il veut me reprendre la loge !
— Comment ça ? Il n’a pas le droit ! Donne-moi un peu de sel, Zoé, s’il te plaît…
— Quoi ? C’est pas assez salé ? Pourtant j’ai fait comme Giuseppe m’avait dit…
Iphigénie s’impatientait.
— Mais si, madame Cortès, il a tous les droits. Elle fait des envieux, ma loge, depuis que vous m’avez tout remis en beau et y en a une qui la veut. Je le sais, j’ai fait la fouine et je me suis renseignée. Il paraît qu’elle est beaucoup plus chic que moi – elle porte le twin-set et le collier de perles blanches – et que, dans l’immeuble, y en a qui se plaignent que je suis pas assez classe. Qu’est-ce qu’ils veulent ? Que je parle grec et latin et donne des leçons de maintien ? Franchement, madame Cortès… Est-ce qu’on demande à une gardienne de descendre de la cuisse à Jupiter ?
Elle secoua la tête et marqua sa désapprobation en faisant un bruit de trompette bouchée avec ses lèvres.
— Vous savez d’où viennent les attaques, Iphigénie ?
— Mais de tout le monde, madame Cortès ! Ils ont tous un fer à repasser dans les fesses ici… L’autre jour, je jouais avec les enfants, je m’étais déguisée en Obélix avec deux oreillers dans la culotte et une casserole sur la tête quand Mme Pinarelli a frappé à la porte. Il était neuf heures du soir, c’est ma vie privée tout de même, neuf heures du soir ! Je lui ai ouvert et elle a failli avaler sa langue de vipère ! Elle a dit je suis médusée par ce spectacle, Iphigénie ! Je l’appelle pas Éliane, moi, je l’appelle Mme Pinarelli ! Et je lui demande pas si c’est normal que son fils à plus de cinquante ans habite encore chez elle !
— Bon, je vais appeler le syndic… demain, je vous promets…
— Je vais vous dire un autre truc, madame Cortès, le syndic… je crois bien qu’il…
Elle frotta ses index l’un contre l’autre.
— Qu’il fricote…, traduisit Joséphine. Avec qui ?
— Avec celle qui veut reprendre la loge. J’en suis sûre ! C’est mon septième sens qui clignote. Et il me dit que je suis en danger et que je gêne.
— Je vais voir ce que je peux faire, Iphigénie, et je vous tiens au courant, promis !
— Avec vous, il va prendre des gants, madame Cortès. Il va devoir vous écouter. D’abord, parce que vous êtes une personnalité, ensuite, après ce qui est arrivé à votre sœur – elle fit son bruit de trompette bouchée –, il va vous ménager.
— Vous en avez parlé à M. Sandoz ? demanda Zoé qui aurait bien aimé marier M. Sandoz et Iphigénie.
M. Sandoz lui faisait de la peine à soupirer en vain. Elle le croisait souvent dans l’entrée. Ou dans la loge. Digne et triste dans son imperméable blanc qu’il pleuve ou pas. Un peu gris de teint. Cet homme, pensait Zoé, on dirait une cheminée éteinte. Manque plus qu’une allumette pour lui mettre la lumière. Il se tenait, de profil, un peu voûté comme s’il essayait de devenir transparent. Invisible.
— Non. Pourquoi je lui en parlerais ? Quelle drôle d’idée !
— Sais pas, moi. À deux, on est plus fort… et puis, vous savez, il a beaucoup vécu ! Il m’a raconté des bouts de sa vie. Des bouts d’autrefois avant qu’il connaisse la grande épreuve qui l’a presque tué…
— Ah ! fit Iphigénie, guère intéressée par ce que lui racontait Zoé.
— Même qu’il a travaillé autrefois dans le cinéma. Il peut vous parler de plein de vedettes. Il les a bien connues… Il a commencé tout gamin sur des tournages, y en avait plein à Paris à l’époque ! Il servait de garçon à tout faire. Il a peut-être encore des relations.
— Mais je suis pas vedette, moi, je suis gardienne. Il connaît rien au monde des gardiennes !
— On sait jamais…, soupira Zoé de façon mystérieuse.
— Je me suis toujours débrouillée toute seule, ce n’est pas aujourd’hui que je vais m’accoupler pour éviter l’adversité ! siffla Iphigénie. Et puis, vous savez quoi ? Il m’a menti sur son âge. L’autre soir, y a ses papiers qui sont tombés de sa poche revolver, je les ai ramassés et j’ai jeté un coup d’œil sur sa carte d’identité. Eh bien ! Il s’est rajeuni de cinq ans ! C’est pas soixante ans qu’il a, c’est soixante-cinq ! Si j’ai bien compté… Il veut faire son beau, son intéressant. D’ailleurs les bonshommes, ça n’apporte que des problèmes, crois-moi, ma petite Zoé. Fuis-les si tu as un sou de bon sens…
— Quand on partage, on est moins triste…, protesta Zoé en pensant à la cheminée éteinte de M. Sandoz.
Iphigénie se leva, ramassa un tube de rouge à lèvres et des bonbons tombés de sa poche et partit en faisant son petit bruit de trompette et en répétant amoureux, amoureux, comme si c’était la solution !
Joséphine et Zoé entendirent la porte claquer.
— Te voilà à nouveau transformée en petite sœur des pauvres, sourit Zoé.
— La petite sœur des pauvres, elle tombe de sommeil et réfléchira à tout ça demain. Tu te lèves à quelle heure ?