Ils avaient pris cette habitude étrange et délicieuse…

Certains soirs de la semaine.

Becca l’attendait dans la cuisine, sans tablier.

Philippe la rejoignait.

Il se passait la main dans les cheveux et demandait alors aujourd’hui, on fait quoi ?


Elle avait annoncé à Annie que désormais, elle se chargerait du repas du soir. Annie ferait la sieste, elle broderait de jolis napperons qu’on glisserait sous les assiettes et ça ferait des ronds de toutes les couleurs. Annie acquiesçait. Elle n’avait plus envie de cuire les aliments, l’après-midi. Ses jambes étaient lourdes, il fallait les reposer sur un petit tabouret.

Becca allait faire les courses, étalait les légumes, la viande, les poissons, les fromages, les cornichons, les fraises et les cerises sur la table. Ouvrait un livre de cuisine pour composer le menu. Rêvassait à mille combinaisons saugrenues. Un poulet aux fraises ? Un lapin aux rutabagas ? Une sole au caramel et au chocolat ? Et pourquoi pas ? La vie est triste parce qu’on la répète chaque jour. Il suffit de changer les ingrédients et elle chante. La clé tournait dans la porte de l’entrée, il criait hello ! hello ! ôtait ses chaussures à lacets, sa veste et sa cravate, enfilait un pull-over qu’il pouvait tacher, attrapait un long tablier.

Il épluchait, il coupait, il lavait, il pelait, il épépinait, il grattait, il éminçait, il hachait, il fourrait, il lardait, il évidait, il plumait, il ébouillantait, il fricassait, il gratinait, il nappait, il déglaçait, il compotait, il réduisait, il battait, il fouettait, il parsemait et…

Il parlait.

De tout, de n’importe quoi. De lui, parfois.

Elle écoutait, un œil sur les victuailles, l’autre sur le livre de recettes.

Ils se mettaient au travail.

C’est elle qui menait la danse…

Il disait que ça lui rappelait son enfance. La grande cuisine normande, les chaudrons en cuivre presque rouges, les casseroles accrochées aux murs, les vieux carreaux de céramique, les chapelets d’ail et d’oignons en guirlandes au-dessus des fenêtres, les petits rideaux en vichy bleu et blanc. Il était fils unique et se réfugiait dans les jupes de Marcelline, cuisinière et bonne à tout faire.

Becca choisissait les ustensiles, préparait les œufs et la farine, le beurre et le persil, les courgettes et les aubergines, les piments et la farine, débouchait une bouteille d’huile et décidait que c’était facile la cuisine, finalement, il n’y a que les Français pour en faire tout un plat. Il protestait, affirmait que, dans aucune autre langue au monde, il n’y a autant de mots pour célébrer l’art de la table, car ça s’appelle comme ça, ma chère Becca. Elle répondait blablabla rutabaga, il rétorquait sauce aurore, gribiche, ravigote, rémoulade, velouté, escabèche, elle lui clouait le bec avec un koulibiac, il n’y connaissait que couac…

Elle jubilait.

Elle apprenait des mots français compliqués en lisant son livre de cuisine.

Elle apprenait à lui parler en faisant roussir le beurre et dorer l’ail en chemise.


Chaque jour, ils se rapprochaient.

Chaque aveu portait le nom d’un plat.

Elle l’inscrivait sur le tableau noir d’Annie dans la cuisine.

Cela faisait comme une comptine.


Elle racontait son amour parti…

Qui revenait, la nuit.

Quand tout le monde dormait. Il ne voulait croiser personne.

Elle lui disait espèce d’abruti…

Il protestait :

— Vous ne l’appelez pas comme ça, Becca, vous êtes amoureuse de lui…

— Oh oui ! je l’ai aimé et je l’aime encore, elle répondait en se mordant le doigt. Mais il n’y a que moi qui le vois, la nuit… Comme Mrs Muir et son fantôme.

— Moi aussi, je suis un fantôme pour la femme que j’aime…

— Il ne tient qu’à vous de quitter votre robe blanche… Et si on faisait un gratin de chou-fleur, ce soir ? Avec une béchamel. Une sauce blanche sur un légume blanc avec du lait blanc et du fromage blanc, cela vous plairait ?

Il opinait.

Ils se mettaient à l’ouvrage sans interrompre les confidences.

— Un jour, j’irai à Paris… J’attends qu’elle m’appelle, qu’elle me dise qu’elle est sortie de son brouillard…

— Œufs brouillés, alors, pour accompagner cette plante potagère de la famille des crucifères…

— Vous avez bien retenu votre leçon, chère Becca…

— Retenez donc celle-ci, Philippe : ne perdez pas de temps. Le temps passe si vite… Il vous file entre les doigts. Parfois, ce n’est qu’une question de secondes et ces secondes, plus tard, peuvent devenir une éternité…

— Un jour, elle m’appellera et je sauterai dans l’Eurostar…

— Et ce jour-là, vous serez le plus heureux des amoureux…

— Vous avez été très amoureuse, Becca ? il osait demander en se mettant un sparadrap sur le doigt. Il avait haché si menu le persil pour la salade qu’il s’était fait une estafilade, il y avait du rouge partout sur le plan de travail.

— Oh oui ! je n’ai pas cessé de l’aimer une minute… Jusqu’à ce qu’il me quitte à ce croisement de Soho. Une ambulance a heurté sa moto, c’est ironique, n’est-ce pas ? Il est parti en trois temps. Le temps de me dire au revoir dans un grand sourire, le temps de mettre son casque et le temps de disparaître au coin de la rue. Un, deux, trois, un, deux, trois, c’était comme un pas de danse…

Elle dodelinait de la tête, arrondissait les bras au-dessus de la tête et cambrait les reins.

— Je ne l’ai jamais revu. Jamais…

— Même pas à l’hôpital ?

— Ce n’est pas moi qui l’ai identifié, je n’avais pas la force ; je voulais garder la belle image de l’homme vivant, bondissant, qui m’avait fait battre le cœur si longtemps. Il était mon maître et mon inspiration. Je dansais pour lui, pour illustrer ce qu’il avait en tête. Il me faisait bondir dans les airs, je ne redescendais jamais… Jusqu’à ce jour horrible où je me suis écrasée à terre…

— Et vous n’avez plus jamais dansé ?

— J’avais l’âge de quitter la scène. À quarante ans, on range les chaussons, on est vieille…

Elle détournait la tête, regardait par la fenêtre, souriait gravement.

— J’ai été vieille plusieurs fois dans ma vie…

Revenait vers lui, reprenait ses yeux dans les siens.

— On avait décidé qu’on ouvrirait un cours de danse. Il était chorégraphe, j’étais son étoile. On venait du monde entier voir ses créations. Je dansais au Royal Ballet, mon cher. Pourquoi croyez-vous que l’intendant de la reine m’ouvre la porte de son abri, la nuit ? Il se souvient, lui. Il m’a vue danser sur scène, il m’a applaudie…

Elle s’inclinait et faisait une révérence de danseuse en tutu en battant des cils.

— Nous avons eu de belles années, inventé de si beaux ballets ; il ne voulait pas qu’on danse, il voulait qu’on voie la musique danser… Il avait étudié la composition à Saint-Pétersbourg, il était russe, son père était un grand pianiste. Il détachait chaque mouvement comme une note de musique. Il aimait toutes les musiques, c’est ce qui faisait sa richesse… Il embrassait le monde entier. Il voulait, quand j’arrêterais de danser pour le Royal Ballet, ouvrir une école où il formerait des étoiles et des chorégraphes. Une sorte d’académie de danse… On avait trouvé l’argent, on avait trouvé un local dans Soho. Il partait signer le bail quand il a été renversé…

— Vous n’aviez pas d’enfants ?

— Ce fut mon autre grand malheur. J’ai perdu un petit garçon à la naissance… On a tellement pleuré ensemble… Il disait ne pleure pas, c’était un ange annonciateur, il a ouvert la voie pour qu’un autre arrive… Il levait les yeux au Ciel comme s’il priait. Il me disait douchka, ne pleure pas, ne pleure pas… Quand il est parti, je n’avais plus aucune raison de vivre ni de danser…

— Et vous avez sombré…

— Je suis redescendue sur terre. C’était l’enfer…

Elle souriait en versant le lait.

— On ne se voit pas sombrer. On se dit qu’on dort, que c’est un cauchemar… On cesse de payer le loyer, on oublie de déjeuner, de se coiffer, de s’endormir, de se réveiller, bientôt on n’a plus faim, on n’a plus soif, le corps flotte dans les habits, on est étonnée d’être toujours vivante. Les amis vous évitent. Quand vous avez des problèmes, les gens ont peur que ça s’attrape. C’est contagieux, le malheur… Ou alors c’est moi qui ai laissé tomber de peur de gêner…

Dans son regard passait le film usé de ces terribles années. Philippe devinait qu’elle se concentrait pour essayer de déchiffrer les images.

— Après, ça va très vite. Le téléphone ne sonne plus, on vous le coupe. Les mois passent. On se dit toujours que ça va bien finir par s’arrêter cette vie à laquelle on ne tient plus que par un fil… Elle ne s’arrête pas comme on croyait.

— Laissez-moi deviner…

— Vous ne pouvez pas deviner, vous avez toujours été en sécurité… C’est quand on avance sans filet qu’on est menacé…

— Et moi, c’est le filet qui me paralyse…

— Parce que vous le voulez bien… Réfléchissez, Philippe. Le filet est en dehors de vous… Il ne tient qu’à vous de le rompre. Moi, j’étais ligotée de l’intérieur.

Il écartait les mains pour signifier qu’il ne comprenait pas très bien. Le chou-fleur cuisait dans l’eau bouillante. Elle le piquait d’un couteau pour savoir s’il était cuit.

Il insistait :

— Vous devez m’expliquer… Vous ne pouvez pas affirmer quelque chose d’aussi grave et vous en tirer par une pirouette…

— Venez avec moi…

Elle le prenait par la main, l’emmenait dans le salon.

Son regard se posait sur quatre lampes majestueuses montées sur des vases en dinanderie de Jean Dunand, remontait jusqu’aux tableaux accrochés aux murs. Un autoportrait de Van Dongen, une huile de Hans Hartung, un dessin au fusain de Jean-François Millet, une composition gris, rouge et vert de Poliakoff. Elle restait silencieuse. Il se laissait tomber dans un fauteuil et secouait la tête.

— Je ne comprends pas ce que vous essayez de me dire…

— J’ai beaucoup appris dans la rue. J’ai appris que de toutes petites choses pouvaient me rendre heureuse. L’abri chez l’intendant de la reine, une bonne soupe chaude, une couverture que je trouvais dans une poubelle…

— Ces objets que vous désignez en silence me rendent heureux aussi…

— Ces objets vous emmurent, ils vous empêchent de vivre. On ne peut plus bouger chez vous. Vous êtes cerné. C’est pour ça que vous faites ce cauchemar… Donnez et vous vous sentirez mieux…

— C’est toute ma vie ! protestait Philippe.

Chaque jour, elle pointait un nouvel objet, un tableau, un fauteuil, un dessin, une aquarelle, une pendule de forme tourmentée en bronze ciselé et chaque jour, elle disait d’une voix douce :

— C’est ce que vous croyez être votre vie et c’est ce qui vous étouffe… Commencez par vous débarrasser de ce fatras de meubles, de tableaux, d’œuvres d’art que vous entassez sans même les voir… il y a trop d’argent chez vous, Philippe, ce n’est pas bon !

— Vous le pensez vraiment ? il disait d’une petite voix qui résistait.

— Vous le savez déjà… Vous le savez depuis longtemps. J’écoute quand vous parlez, mais j’entends surtout ce que vous ne dites pas… et ce que vous ne dites pas est plus important que les mots que vous prononcez…

Ce jour-là, ils étaient retournés dans la cuisine. Elle avait nappé le chou-fleur cuit d’une sauce béchamel. Ils avaient fait rôtir un morceau de veau et des petits oignons blancs, débouché une bouteille de vin léger.

Annie, Dottie, Alexandre avaient applaudi. Ils accordaient des notes en s’essuyant la bouche avec la componction de savants gastronomes.

Il n’entendait pas. Il pensait aux propos de Becca.


Alors un beau jour de mai…

Il était entré dans la cuisine où Becca épluchait des fenouils pour les faire braiser, s’était placé derrière elle, face à la fenêtre au-dessus de l’évier. Elle ne s’était pas retournée, avait continué à trancher les fenouils en deux.

— Vous vous souvenez de ce que vous m’avez dit à propos de mes quatre lampes du salon ?

— Parfaitement…

— Vous le pensez toujours ?

— Avec une de ces lampes, on ferait déjeuner des dizaines d’affamés. Vous y verriez aussi bien avec trois !

— Elle est à vous. Je vous la donne… Faites-en ce que vous voulez.

Elle avait répondu avec une indulgence amusée :

— Vous savez bien que ça ne marche pas comme ça… Je ne vais pas me mettre au coin de la rue avec ma lampe et la débiter en repas et couvertures !

— Alors proposez-moi quelque chose et faisons-le ensemble… Je vous livre mes lampes et mes tableaux. Pas tous, mais suffisamment pour que vous puissiez en faire quelque chose…

— Vous parlez sérieusement ?

— J’ai bien réfléchi. Vous croyez que je ne m’ennuie pas dans ce bel appartement ? Vous croyez que je ne vois pas la misère au-dehors ? Vous pensez tant de mal de moi ?

— Oh non… Ça, pour sûr, non ! Je n’habiterais pas chez vous si je pensais que vous étiez un sale bonhomme…

— Alors faites-moi une proposition…

— Mais je n’ai rien de précis en tête. Je vous ai parlé comme ça, sans réfléchir…

— Réfléchissez…

Elle levait les yeux au ciel, s’essuyait les mains au torchon accroché à la barre du four, soupirait.

— Vous voulez quoi, exactement, Philippe ? Vous êtes déconcertant…

— Je recherche la paix. La paix de savoir que je vis en accord avec moi, que je sers à quelque chose, la paix de rendre heureux une personne ou deux, et la fierté de me dire que je mène une vie honorable… Vous pouvez m’aider, Becca.

Elle l’écoutait, sérieuse, grave. Ses yeux bleus étaient devenus noirs et fixes.

— Vous feriez cela ? Vous renonceriez à tout ce bazar ?

— Je crois que je suis prêt… Mais allez-y doucement, ne me brusquez pas…

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