Shirley posa la prise sur le comptoir et demanda le prix.
C’était la dernière accrochée au présentoir. Il n’y avait pas d’étiquette ni de code-barres. L’emballage était défraîchi, corné aux extrémités. On aurait presque pu dire que c’était un article d’occasion.
L’homme, derrière le comptoir, en tee-shirt noir avec une tête de loup qui montrait les dents, prit son temps, détailla la femme face à lui ; son regard s’attarda sur son sac, sa montre, les deux petits brillants aux oreilles, la veste en cuir et il annonça :
— Quinze livres…
— Quinze livres pour une prise ! s’exclama Shirley.
Il répéta quinze livres.
Il n’y avait pas la moindre lueur dans son regard. Il possédait une prise, il en fixait le prix, si ça ne lui convenait pas, elle pouvait repartir. Shirley remarqua son ventre ballonné, moulé dans son tee-shirt à tête de loup. On aurait dit qu’il était enceint d’un tonneau de bière.
— Vous avez un catalogue que je vérifie le prix ?
— Quinze livres…
— Appelez-moi le patron !
— Je suis le patron…
— Vous êtes un escroc, oui !
— Quinze livres…
Shirley prit la prise dans sa main, la fit sauter en l’air plusieurs fois, la reposa sur le comptoir et vira sur ses talons.
— Allez vous faire foutre, connard !
Quinze livres ! fulminait-elle en descendant Regent Street.
Quinze livres après m’avoir détaillée et s’être dit celle-là, je vais la plumer ! Pour qui me prend-il ? Pour une touriste égarée qui veut brancher son sèche-cheveux ou son ordinateur ? Je suis anglaise, je vis à Londres, je connais les prix et je l’emmerde ! Si j’ai besoin d’un adaptateur, c’est parce que je ne peux pas brancher le fer à friser offert par ma copine française à Noël ! Mon fer coûte trente euros, il n’a pas besoin d’une prise à quinze livres ! Elle marchait à grandes enjambées, avait envie de gifler tous les hommes qui déambulaient avec, lui semblait-il, une arrogance de mâles tout-puissants. Elle ne supportait pas la toute-puissance. Elle ne supportait pas les ordres qui tombent tels des oukases sur la tête du pauvre serf.
Cet homme l’avait traitée comme une pauvre serve.
La colère bouillonnait, devenait lave brûlante, menaçait de faire sauter le cratère et de tout emporter sur son passage.
Le volcan de la colère s’était réveillé, ce matin même…
Elle était passée au bureau de sa fondation « Fight the fat » et avait lu un rapport prouvant, chiffres à l’appui, que certains aliments pour bébés comportaient davantage de sucre, de gras, de sel que la malbouffe pour adultes. On gavait le nourrisson afin de lui faire avaler, plus tard, toutes les saletés qu’on lui proposerait. Elle avait éclaté en imprécations.
Elle voyait rouge. Rouge furieux. Rouge qui aveuglait les yeux.
— Qu’est-ce qu’on fait ? elle avait hurlé à Betty, sa secrétaire et assistante.
— On dresse la liste de ces aliments, on la met sur notre site Internet avec un lien pour tous les autres sites de consommateurs, avait répondu Betty qui ne s’énervait jamais et trouvait souvent des solutions. L’information sera reprise. Ils seront montrés du doigt et mis à l’index.
— Quels salauds ! quels salauds ! répétait Shirley en prenant ses cheveux à pleines mains. Ce sont des criminels, ces mecs ! Ils prennent leurs victimes au berceau ! Et après on s’étonne que le nombre des obèses ne cesse d’augmenter. On devrait les forcer à bouffer leur merde ! Je suis sûre que leurs enfants, eux, ils ne les mangent pas ces petits pots !
Il fallait qu’elle se calme.
Il fallait empêcher la colère de la fracasser.
La colère fracasse. Elle anéantit la personne contre laquelle elle est dirigée, mais elle anéantit aussi celle qui la porte en elle. Elle le savait. Elle en faisait souvent les frais.
Elle voulait apprendre à se maîtriser. Distraire sa colère, la détourner sur une occupation qui l’apaiserait.
Elle avait pensé au fer à friser… Elle l’avait retrouvé le matin même en rangeant les étagères de sa salle de bains. Tout neuf dans sa boîte de Noël. Et le petit mot de Joséphine : « À ma belle amie aux cheveux courts et parfois bouclés. »
Je descends acheter un adaptateur, je me concentre sur mes mèches et je relativise.
L’homme au tee-shirt à tête de loup avait achevé de la terrasser. Elle frémissait de colère, elle avait envie de pleurer, elle tanguait. Elle ne trouvait plus sa place dans le monde.
Elle entra dans un Starbucks, commanda un Venti Caffè Moccha, avec lait entier et crème fouettée. 450 calories, 13 grammes de mauvais gras, arrivé huitième au palmarès de la malbouffe 2009 publié par le très sérieux Center for Science in the Public Interest. Quitte à se détruire, autant ne pas s’économiser ! pensa-t-elle en voyant arriver le café au lait meurtrier.
— Je peux avoir une paille ou c’est sur option ? hurla-t-elle à la fille à la caisse.
Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Je mélange tout, je mélange tout, se reprit-elle, désolée d’avoir blessé la pauvre fille qui devait gagner à peine de quoi payer son loyer. Elle a vingt ans et elle a l’air fatiguée pour toute sa vie.
— Excusez-moi, murmura-t-elle quand la serveuse lui tendit une paille. Vous n’y êtes pour rien. Je suis en colère…
— C’est pas grave, dit la fille, moi aussi je suis en colère…
— … et c’est vous qui prenez.
— Vous n’êtes ni la première ni la dernière, avait répondu la fille, désabusée. Si vous croyez que la vie est gaie, faudra me donner votre recette !
Ben oui, se dit Shirley en allant s’asseoir à une table, je la trouvais plutôt gaie, la vie avant… Mais depuis quelque temps, je la repeins en noir, la vie me brûle comme le sel sur une plaie ouverte… Elle m’écorche, gratte, décape, désincruste.
Pour quelle raison pleure-t-on quand on verse des larmes au quart de tour ? Sur ce qui vient juste d’arriver ou sur une vieille blessure qui se rouvre et suinte ?
Elle suintait de partout. Depuis qu’elle avait reçu la lettre de sa tante Eleonore.
C’était il y a deux jours…
Un matin…
Elle venait de se disputer avec Oliver. Il lui avait apporté son petit déjeuner au lit et s’était excusé, les tartines étaient trop grillées. Elle avait repoussé le plateau.
— Arrête de t’excuser, arrête d’être gentil…
— Je ne suis pas gentil, je suis attentionné…
— Alors arrête d’être attentionné. Je ne le supporte plus…
— Shirley…
— Arrête ! elle avait hurlé, les larmes aux yeux.
— Pourquoi tu cries ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
Il tendait les bras vers elle, elle le repoussait, il secouait la tête, prenait un air désolé.
— Et arrête de faire ta pauvre tête de pauvre gars !
— Je ne comprends pas…
— Tu ne comprends rien ! Tu es… Tu es…
Elle bafouillait, agitait les mains pour attraper des mots, ne les trouvait pas et la colère montait.
— Tu es fatiguée ? Tu as un problème ?
— Non. Je vais très bien, c’est juste que je ne te supporte plus !
— Mais hier…
— Va-t’en ! Va-t’en !
Il se levait, enfilait son blouson, ouvrait la porte.
D’un bond, elle était sur lui et s’accrochait à ses épaules.
— Ne t’en va pas ! Ne me laisse pas seule ! Oh ! ne me laisse pas seule ! Tout le monde me laisse, je suis toute seule !
Il l’attrapait par les épaules, la plaquait contre le mur et demandait d’une voix dure :
— Tu sais contre qui tu es en colère ?
Elle détournait la tête.
— Tu ne le sais pas, tu t’en prends à moi, mais moi, je n’y suis pour rien… Alors pars à la recherche du vrai coupable et arrête de m’agresser…
Elle le regardait partir. Il ne se retournait pas. Il franchissait la porte sans un dernier regard, sans un dernier geste qui pourrait lui donner un indice sur la gravité de son départ. Et elle pensait je vais le perdre, je vais le perdre… Elle se laissait tomber sur son lit en sanglotant, elle n’y comprenait plus rien.
C’est ce matin-là qu’elle avait reçu la lettre de sa tante Eleonore.
Elle disait hier, j’ai rangé des vieux papiers, cela faisait des mois et des mois que je me promettais de le faire, et j’ai trouvé ça. Je ne sais pas ce que tu en feras, mais c’est pour toi.
Deux photos en noir et blanc et une enveloppe bleue.
La première photo représentait son père en short long lors d’une excursion avec des copains au bord d’un lac. Il avait posé son sac de randonnée dans l’herbe, était adossé au sac et mordait à pleines dents dans un sandwich. Il avait la joue gauche gonflée par la bouchée de sandwich et éclatait de rire en même temps. Grand nez, grande bouche, grand éclat de rire. Longue mèche de cheveux qui tombait sur les yeux, longues jambes musclées, gros godillots de marche. Un foulard autour du cou. Elle regarda la date au dos de la photo ; il avait dix-sept ans. La seconde photo les représentait, elle et lui, dans un parc à Londres. On apercevait au loin des gens assis dans des transats en train de lire ou de se prélasser. Elle devait avoir six ans et levait les yeux vers l’homme qui lui montrait un arbre. Elle, toute petite, avec deux tresses blondes, lui immense et long, en tweed. Ils vivaient au palais dans l’appartement réservé au grand chambellan. Il l’emmenait dans Hyde Park pour lui apprendre le nom des arbres, des essences, des fleurs ; ils observaient les écureuils. Un jour, ils avaient vu deux boxers courser un écureuil, l’acculer contre un grillage et pendant que l’un lui coupait la route, le second lui tranchait la gorge.
Shirley avait été fascinée par la violence de la scène. Elle avait senti un long frisson lui parcourir les jambes, faire une boucle dans son ventre et éclater en boule de feu. Elle avait fermé les yeux pour que le plaisir dure, dure. Son père la tirait par la main en lui interdisant de regarder. Les gens s’indignaient et insultaient le propriétaire. Il haussait les épaules, rappelait ses chiens qui dépeçaient l’écureuil sans l’entendre.
Chaque fois que son père l’emmenait au parc, elle guettait les chiens qui vagabondaient, espérant une prochaine curée.
Et puis, il y avait une lettre bleue dans une mince enveloppe ciel.
Adressée à Shirley Ward chez Mrs Howell, Édimbourg.
Elle avait reconnu l’écriture de son père. Haute, ronde, presque féminine.
Elle était restée un long moment immobile avant d’ouvrir l’enveloppe. Elle pressentait qu’elle tenait entre ses mains un secret. La résolution de son secret. Elle avait pris l’enveloppe, était allée se faire une nouvelle tasse de thé et, tout en ébouillantant la théière, elle avait fermé les yeux et convoqué le fantôme de son père. La veste en grosse toile rêche qu’elle pressait de sa joue quand il la tenait dans ses bras, l’odeur de son savon, de l’eau de toilette Yardley qu’il utilisait le matin après s’être rasé. Elle appuyait sa tête contre son épaule. Imaginait mille dangers. Des hommes la menaçaient, ils l’enlevaient, la bâillonnaient, la maltraitaient, la traînaient dans la poussière. Elle faisait semblant de pleurer, il resserrait son étreinte, elle fermait les yeux.
Elle but une gorgée de thé brûlant et ouvrit la lettre. Elle avait été écrite juste après son départ en Écosse.
« Ma petite fille chérie,
Je ne t’ai pas envoyée à Édimbourg pour te punir. Je n’ai pas le droit de te punir. Je t’ai fait vivre une drôle de vie depuis ta naissance. Une vie dont je suis le seul responsable. Je comprends ta colère, mais je ne peux pas te permettre de mettre en danger une personne qui t’aime tendrement… »
Il parlait de sa mère qu’il n’osait pas nommer. Même quand il écrivait, l’ombre de sa mère l’intimidait. Elle avait ravalé un premier sanglot.
« Nous avons mené une drôle de vie, toi et moi. »
Il avait rayé cette phrase. Il devait penser qu’il se répétait.
« Tu étais une petite fille formidable et tu es devenue une jeune fille remarquable. Je suis fier de toi… »
Ensuite, il y avait un grand blanc. Il avait laissé l’espace de quelques lignes. Comme s’il comptait le remplir plus tard. Il avait repris plus loin.
« Je voudrais te dire tant de choses, mais je ne sais pas…
Comment t’expliquer quelque chose que je ne comprends pas moi-même ? »
Il y avait encore un espace.
Et puis ces simples mots…
« Retiens simplement que tu as été, que tu es, que tu seras toujours ma petite fille chérie, celle que je portais dans mes bras quand nous rentrions de la campagne le dimanche soir… J’aimais tellement ces moments-là… »
Et le souvenir roula en avalanche…
Elle était petite, ils revenaient de la campagne, d’une des résidences de la reine ; elle était allongée à l’arrière de la voiture, enroulée dans un plaid. Elle regardait dans le ciel noir la lune qui lui faisait un clin d’œil à travers les nuages. Quand ils arrivaient au palais, elle levait les yeux vers la grande bâtisse sévère, vers la petite lumière rouge qui brillait à leur étage, tout au bout, sur la gauche. Il ouvrait la portière, se penchait sur elle. Elle respirait son odeur de tweed usé et de lavande. Il posait une main sur elle pour vérifier si elle dormait. Elle faisait semblant de dormir afin qu’il la prenne dans ses bras et la porte jusqu’à son lit. Jusqu’à la petite lumière rouge dans l’appartement.
Et il commençait lentement l’ascension des escaliers…
Les yeux mi-clos, elle se laissait aller. Elle se demandait s’il ne s’apercevait pas, parfois, qu’elle fermait les paupières un peu trop fort pour que ce soit vrai.
Deux bras experts à soulever un corps endormi, à enserrer en même temps les reins et la nuque, en faisant bien attention à ce que la couverture ne tombe pas et qu’elle garde sur son corps la chaleur de la voiture, en veillant à ce que ses pieds ballants ne heurtent pas le chambranle d’une porte. Elle fermait les yeux, percevait l’air plus froid, le pas assourdi et lourd de son père ; elle imaginait chaque marche d’escalier gravie, chaque coin de couloir franchi et chaque pas la berçait d’une secousse molle, de la certitude qu’elle était dans les bras d’un géant. Elle se répétait son histoire préférée, celle dont elle ne se lassait pas, une forêt, des cris, des coups de feu, des brigands et son père qui avançait fort, audacieux, la serrant contre lui.
Elle prolongeait le faux sommeil, geignait quand il la déposait sur son lit, balbutiait des mots d’enfant pour lui faire croire qu’elle dormait vraiment. Il essuyait son front, disait tu vas dormir, maintenant d’une voix grave qui ordonnait. Elle tremblait et se laissait déshabiller, ôter ses chaussures, tourner, retourner, manipuler comme une chiffe molle, un pantin envahi de plaisir…
Dieu qu’elle l’aimait dans ces moments-là ! Il n’était plus l’homme humble qui s’effaçait derrière la reine, courbait la nuque, se retirait en reculant pour ne pas montrer son dos à Son Altesse.
Elle lui avait rendu sa toute-puissance.
Le temps de cette longue et lourde marche dans les couloirs du palais, elle redevenait une petite fille fragile sur laquelle il régnait ; elle lisait, à travers ses yeux mi-clos, le sourire de fierté sur ses lèvres, le sourire qui disait dors, ma fille, dors, je veille sur toi, je te protège ! Et ils se rejoignaient dans cette commune ardeur. Elle à le trouver l’homme le plus fort du monde, lui à la considérer comme une princesse dont il avait la garde. Elle prenait la vaillance sur son front pour s’en faire une parure de femme ; il devenait son champion.
Elle détestait quand il s’inclinait. Quand il n’était plus qu’une ombre dans les couloirs du palais…
Elle détestait le père qui marchait derrière la reine, le père qui n’était pas un homme puisqu’il acceptait de n’être qu’un sujet.
Elle relisait la lettre qu’il n’avait jamais envoyée.
Elle suffoquait, le nez rouge, les joues brûlantes. Et c’était comme si son cœur crevait.
Elle se souvenait…
Elle avait envie de crier à son père, redresse-toi, sois un homme ! Pas un larbin !
Elle ne disait rien.
Elle faisait la guérilla dans les couloirs rouges de Buckingham Palace.
En se redressant, il m’aurait légitimée…
C’était donc ça, mon secret…
Comment avait-elle fait pour l’ignorer si longtemps ?
Elle n’avait pas réfléchi. Ça fait trop mal de réfléchir. Elle racontait toujours la même histoire de sa mère qui l’aimait, mais ne pouvait pas le montrer. Elle prétendait que ça lui allait bien.
Mais je crevais d’envie qu’elle me le montre à moi, qu’elle le lui montre à lui. Alors je me vengeais, je le vengeais. Je sortais de l’ombre avec fracas. Je ne pouvais aimer que comme ça… La tendresse, la douceur, les yeux qui caressent ? Je les rejetais. C’était l’apanage des vassaux…
Elle pleurait, elle ne pouvait plus s’arrêter, elle pleurait sur la petite fille qui se laissait enlever les bottes, essuyer les pieds, mettre des chaussettes chaudes, étendre les jambes au feu qu’il avait allumé pour qu’elle se réchauffe. Elle aurait tout donné pour qu’il balance un coup de pied aux bûches de la cheminée, qu’il la prenne par la main, traverse les longs couloirs du palais, enfonce la porte, se plante dans la chambre de sa bien-aimée, la mère de son enfant, et lui dise, elle a faim, elle a froid, occupe-toi d’elle… C’est ta fille aussi.
Il ne le faisait pas.
Il s’agenouillait, il s’inclinait, il essuyait ses pieds, y déposait un baiser, les rapprochait du feu. Posait sa main sur ses jambes…
Sa main dont elle chérissait chaque centimètre, chaque durillon, chaque ongle coupé trop court, sa main qui lissait ses cheveux, pinçait ses oreilles, passait et repassait sur son front pour savoir si elle avait de la fièvre.
Elle avait pris en horreur la tendresse, la gentillesse, elle les avait assimilées à de la couardise, elle s’était précipitée contre des rustres…
Le désir était né, déformé par cette image de père incliné.
Elle partait voir des hommes comme elle serait partie à la guerre, légère, affranchie, emportée par ce désir qui n’autorisait que les brèves étreintes, les étreintes de brigands.
Elle était allée voir sa tante Eleonore.
Entre Eleonore et elle, il y avait toujours eu une tension sourde comme le bourdonnement d’une grosse mouche qui insiste.
Eleonore Ward était une femme forte, à la poitrine de walkyrie et au gros visage couperosé. Elle avait travaillé toute sa vie en usine. Ne s’était jamais mariée. « Je n’ai pas rencontré la chance », elle disait en soupirant. Quand ils passaient Noël ensemble, elle les regardait sans aménité, son père et elle, disait qu’ils étaient vernis, ils ne savaient pas ce que c’était que de travailler à la chaîne, l’air qui pue, l’odeur âcre qui pique la gorge, le bruit qui engourdit et les yeux qui se ferment à force de vouloir rester ouverts. Chaque jour est le même, on ne sait pas si on est lundi ou mardi ou mercredi ou jeudi. On est juste soulagé quand le vendredi arrive parce qu’on va pouvoir dormir tout le samedi et tout le dimanche.
Elle habitait Brixton, au sud de Londres. Une petite maison en briques rouges en face d’un council estate[32]. Elle y occupait un petit appartement en sous-sol. Shirley ne venait pas souvent lui rendre visite. Au bout d’un moment, elle suffoquait dans ce sous-sol lugubre et il fallait qu’elle sorte vite, vite.
Elle descendit quelques marches, passa entre les poubelles et les recycling boxes[33] qui débordaient de canettes, de cartons, de bouteilles. Un paradis pour les rats, se dit-elle en faisant attention où elle posait les pieds.
Eleonore lui ouvrit. Elle avait les cheveux blancs, jaunis au bout, accrochés sur la tête avec des épingles, semblables aux branches d’un sapin de Noël. Elle portait une robe verte avec un gilet jaune citron qui hurlait qu’il était en acrylique, des lunettes maintenues par un sparadrap. Il y avait des trous de cigarettes sur le devant du gilet jaune.
Shirley entra par une petite cuisine qui donnait sur une pièce à vivre. Derrière les vitres, elle aperçut un jardin, voulut se montrer aimable et dit :
— C’est vraiment agréable, un jardin…
— C’est pas un jardin, ils ont bétonné le sol pour pas avoir d’infiltrations…
Elle se frotta le nez et ajouta :
— C’est gentil de venir… Je sors plus beaucoup. Je suis comme les vieux, j’ai peur. Tu savais qu’ils installaient des caméras à l’intérieur des appartements maintenant ? Un circuit de vidéosurveillance… Pour repérer de futurs terroristes…
— Je trouve ça monstrueux, on est en train de se construire une société à la Big Brother…
— C’est qui, c’lui-là ?
— C’est dans un roman… Ça raconte ce qui risque de nous arriver si on met des caméras de surveillance partout…
Eleonore haussa les épaules quand elle entendit le mot « roman ».
— J’avais oublié que t’étais une intello !
— Je ne suis pas une intello !
— Tu t’entends pas parler !
Eleonore avait cessé d’aller à l’école à l’âge de quatorze ans. Elle avait été embauchée à l’usine de jute, à Dundee, au nord d’Édimbourg, ville dont sa famille était originaire. Quand elle était jeune, les habitants de Dundee entraient à l’usine de jute ou émigraient. Il n’y avait pas d’autre choix. Quand elle débauchait, le soir, elle crachait des filaments de jute et ne pouvait rien manger. Plus tard, quand son frère s’était installé à Londres, elle l’avait rejoint. Elle était la sœur aînée, elle devait prendre soin de lui. Il faisait des études supérieures. Puis il avait été engagé dans un des régiments de la reine, les Cold Stream Guards. Au début, il était resté en garnison à Londres, puis il avait été envoyé à l’étranger. S’était distingué lors de campagnes militaires et avait été repéré comme un élément honnête, solide et sûr. C’est comme ça qu’il était entré au palais et était devenu le secrétaire particulier de la reine, le Principal Private Secretary. Il était l’espoir et l’honneur de la famille. À Londres, Eleonore avait trouvé un travail dans une autre usine, un atelier de confection à Mile End. Elle travaillait toute la journée et rentrait, le soir, faire le ménage, la cuisine, le lavage, le repassage. Quand il était parti vivre au palais, elle était restée à Londres. Elle ne voulait pas retourner dans sa famille. Elle avait pris l’habitude de vivre seule. Il venait la voir le dimanche. Ils prenaient le thé en écoutant le balancier de la grande horloge. Il avait dû travailler dur pour se fondre dans le décor du palais, gommer son accent, ses rudes manières, apprendre l’étiquette, apprendre à s’incliner.
— Moi, je trouve ça très bien de mettre des caméras chez les gens ! Si tu n’as rien à te reprocher, qu’est-ce que tu crains ?
— Mais c’est monstrueux !
— Tu dis ça parce que t’habites les beaux quartiers, que t’as pas la peur au ventre quand tu rentres chez toi avec ton filet à provisions ! Nous, par ici, on est tous pour… Y a que les riches pour mettre de la morale là-dedans !
Shirley décida de ne pas argumenter. La dernière fois, elles s’étaient disputées. Shirley affirmait que son père était grand chambellan, sa tante lui rétorquait qu’il n’était que secrétaire particulier. Pas plus, pas moins qu’un valet de pied ! On l’avait choisi pour sa docilité. Et dire que j’ai trimé dur pour un homme docile ! Y a pas loin de docile à servile ! elle râlait en fixant la théière, en mettant ses mains en coupe autour du bec verseur de peur qu’il ne goutte et salisse sa nappe.
— Papa n’était pas servile, il était bien élevé et discret ! avait protesté Shirley.
— Un laquais ! Moi, j’avais la force, moi, j’avais la rage ! Mais à moi on ne m’a pas payé d’études ! Parce que j’étais une fille et que les filles, à mon époque, elles comptaient pour rien ! Et lui, qu’est-ce qu’il a fait de ces années d’études, hein ? Il est devenu un larbin ! Belle réussite !
— C’est faux, c’est faux, répétait Shirley, il était grand chambellan et tout le monde le respectait…
Elles avaient fini en bougonnant chacune de leur côté, avaient regardé un feuilleton idiot à la télé et quand Shirley était partie, sa tante lui avait tendu sa joue sans se lever.
Eleonore lui proposa une tasse de thé, des gâteaux secs ; elles s’assirent autour de la table. Elle demanda des nouvelles de Gary. Dit que les jeunes, il fallait qu’ils voyagent parce que la vie passait vite et après, on était enfermé dans un trou à rats avec un jardin en béton.
— Je te remercie pour la lettre et les photos…
Eleonore leva la main au-dessus de la tête comme si cela n’avait aucune importance.
— J’ai pensé que tu en aurais plus besoin que moi…
— C’est arrivé à un moment où je me posais plein de questions…
— Tu ne connaîtrais pas l’adresse d’un bon pédicure, j’ai les pieds qui me torturent… y a plus que mes pantoufles que je supporte !
La pièce était plongée dans l’obscurité. Eleonore se leva pour allumer la lumière. Shirley lui demanda de lui parler de son père. S’il te plaît, Eleonore, c’est important.
Elle répondit qu’elle ne savait pas grand-chose, il ne se confiait pas.
— Et toi non plus, d’ailleurs… C’était comme si vous aviez chacun votre petit secret que vous gardiez farouchement. Vous étiez distants. Ou alors j’étais pas assez bien pour vous…
Shirley insista :
— Tu veux dire quoi par « distants » et « petit secret » ?
Eleonore soupira, c’est compliqué, c’est compliqué d’expliquer ces choses-là… C’était plutôt une impression que j’avais, parce qu’on n’a jamais vraiment parlé avec ton père.
— C’était un brave homme… Un brave homme docile qui se la fermait.
— Et moi, j’étais comment ?
— Toi, t’étais méchante !
— Méchante ?
— Tu te mettais toujours en colère !
— …
— Je ne comprenais pas pourquoi. Ça partait d’un rien, on te disait « fais pas ci, fais pas ça » et tu hurlais. T’étais pas facile, tu sais…
Elle pointait un doigt accusateur vers Shirley. Une mèche du sapin de Noël tombait et elle la replaçait d’un doigt déformé par l’arthrite.
— Mais tu peux me donner un exemple ? C’est trop facile de dire ça sans expliquer !
— Ben, tu me demandes, je te dis…
— Je veux savoir ! Fais un effort ! Putain ! Eleonore ! t’es ma seule famille !
— Je me souviens d’un jour… il pleuvait, on était partis se promener tous les trois, et j’avais rabattu d’un geste sec la capuche sur ta tête pour que tu ne sois pas mouillée. Tu avais hurlé ! Tu criais Don’t ever do that again ! Ever ! Nobody owns me. Nobody owns me[34] ! Ton père te regardait avec tristesse, il disait c’est de ma faute, Eleonore, c’est de ma faute… Et moi, je disais comment ça, c’est de ta faute ? C’est de ta faute que sa mère soit morte en couches ? C’est de ta faute que tu sois tout seul pour l’élever ? C’est de ta faute qu’on t’impose des horaires impossibles au palais ? C’était un homme qui prenait tous les péchés du monde sur les épaules… Il était bien trop gentil. Et toi, je crois que je n’ai jamais rencontré une petite fille aussi violente. Et pourtant tu l’aimais. Tu le défendais toujours… On ne pouvait pas y toucher à ton papa…
— C’est tout ?
— Ben… C’était pas agréable ! Tu devenais rouge et furieuse pour un rien ! Jamais vu une gamine comme ça…
Et puis, ce fut l’heure de son feuilleton.
Eleonore avait allumé la télé. Shirley était partie.
Elle avait posé quatre billets de cinquante livres sur le buffet.
C’est facile de se souvenir du passé, après. Quand il n’y a plus personne pour vérifier…
Assise au Starbucks, elle se souvenait de la petite fille toujours en colère et observait les gens. La serveuse, penchée sur le lave-vaisselle, rangeait les tasses et les assiettes, se relevait, s’essuyait le front.
Shirley se leva. Chercha le regard de la fille pour lui dire au revoir. N’attrapa que son dos. Renonça.
Elle marcha dans Brewer Street à la recherche d’une quincaillerie. En trouva une sur Shaftesbury. Entra. Se dirigea vers un présentoir, trouva un adaptateur à 5,99 livres qu’elle posa fièrement devant la caisse, paya et empocha.