Quand elle arriva chez elle, Hortense aperçut de la lumière dans le bureau de sa mère. Elle poussa la porte. Joséphine était assise par terre face à une multitude de petits cartons rouges, bleus, blancs, jaunes disposés en colonnes. Elle en prenait un, le déplaçait, en prenait un autre, l’intercalait entre deux… Du Guesclin, la truffe posée sur ses pattes, l’observait sans bouger.
— Tu fais quoi ?
— Je travaille…
— Sur ton livre ?
— Oui.
— Et c’est quoi, tous ces petits cartons ?
— Les rouges représentent Cary Grant, les jaunes Petit Jeune Homme, les blancs, des bouts de dialogue de Cary Grant relevés dans les livres et les bleus, les lieux à décrire et les personnages annexes…
— C’est sioux !
— Quand tout sera bien clair dans ma tête, je n’aurai plus qu’à écrire… et ça viendra tout seul ! Fais attention ! Ne marche pas dessus !
Du Guesclin grogna. Il veillait sur l’ouvrage de Joséphine et prévenait qu’il mordrait si on dérangeait le bel édifice. Hortense se laissa tomber sur le divan dans le coin de la pièce. Elle envoya valser ses chaussures et s’étira.
— Oh là là ! quelle journée ! J’ai pas arrêté de marcher !
— Tu reviens d’où ?
— Je te l’avais dit, maman… T’as oublié ? J’ai dîné chez Josiane et Marcel…
— Excuse-moi. J’oublie tout en ce moment… C’était bien ?
— Oui… Junior est vraiment étonnant, tu sais ! Il veut se marier avec moi. C’est sa nouvelle lubie…
— En effet !
— Il lit dans la tête des gens… Il dit qu’il a des ondes transistor dans la tête… Il a tenté de me faire une conférence sur le diamètre des fibres, j’ai rien compris…
— Il a lu quoi et dans quelle tête ?
Hortense hésita à tout raconter à sa mère. Elle ne voulait pas mentionner le rôle d’Henriette. Sa mère et sa grand-mère ne s’étaient pas revues depuis l’enterrement d’Iris. Henriette avait disparu de leur vie. Elle n’en avait jamais vraiment fait partie, d’ailleurs. Je me souviens, quand on était petites, Zoé se plaignait de ne pas avoir de famille. Moi, je trouvais que cela rendait la vie plus facile. J’ai toujours détesté les groupes… Ils dénaturent l’individu, en font un mouton bêlant.
— Que Marcel devait restructurer son affaire… Il a tout expliqué à son père qui, séduit, a décidé de l’embaucher ! Et Josiane aussi…
— C’est bien pour Josiane, elle s’ennuyait chez elle… La dernière fois que je l’ai vue, elle voulait faire un bébé… Je ne trouvais pas ça très raisonnable.
Joséphine se frotta les ailes du nez. Je ne supportais pas ce geste autrefois, pensa Hortense, il me filait le bourdon. Il me rappelait que la vie était dure, qu’on n’avait pas d’argent, que papa était parti, que maman était triste.
— Dis donc, ma chérie, on n’a pas eu le temps de se parler, mais cette proposition de travail à New York, c’est sérieux ?
— Très…
— Tu en es sûre ?
— Tu as peur que je tombe entre les mains de trafiquants de drogue ou de chair fraîche ?
— Tu pars et je ne sais rien… Où tu vas habiter ? Qui t’a engagée ? Qui est cet homme, ce…
— Frank Cook…
— Je ne le connais pas. Et s’il t’arrivait quelque chose ?
— Il ne m’arrivera rien et c’est un homme sérieux… Nicholas, mon ami anglais, tu te souviens ?
Joséphine acquiesça.
— Il lui a parlé, il lui a fait signer mon contrat et il a pris des renseignements sur lui… Je serai logée, j’aurai une adresse, un numéro de téléphone, tu pourras m’appeler. Tu peux même venir me voir, si tu veux… J’ai une chambre d’amis. Tout va bien. En plus, j’ai demandé à Philippe de se renseigner de son côté et il m’a dit que tout était OK… T’es rassurée ?
Entendre le prénom de Philippe dans la bouche d’Hortense ébranla Joséphine. Son cœur s’emballa, elle balbutia :
— Tu as vu Philippe ?
— Ben oui… On se voit souvent, on déjeune ensemble, il me donne des conseils, c’est lui qui a trouvé un financier pour mes vitrines…
— Ah…
Hortense regarda sa mère qui avait noué ses mains et épluchait nerveusement les petites peaux autour de ses ongles.
— Allez ! M’man ! Pose-moi toutes les questions que tu brûles de me poser…
— Non, non…
— Mais si… tu sais très bien que tu ne peux rien cacher ! On lit à livre ouvert en toi…
Joséphine eut un sourire en guise d’excuse et dit :
— Je suis si prévisible que ça…
— Tu n’es pas Mata Hari, c’est sûr ! Alors… Tu veux savoir quoi ?
— Il va bien ? demanda timidement Joséphine.
— C’est tout ?
— Euh… C’est que…
— Alors, écoute-moi bien : il va bien, il vit tout seul, il est beau, intelligent, brillant et libre comme l’air… mais tu devrais en profiter parce qu’un homme comme lui déclenche les convoitises…
— Dottie…
— Elle est retournée chez elle et, à mon avis, il n’était pas amoureux du tout, du tout… Il l’a juste dépannée à un moment où elle en avait besoin…
— Il te parle de moi ? Il demande de mes nouvelles ?
— Non…
— C’est mauvais signe ?
— Pas forcément… C’est un homme élégant, il se dit que je suis ta fille, que je ne dois pas servir de boîte aux lettres. Et puis, vous êtes assez grands pour vous débrouiller tout seuls…
— Avant, il m’envoyait des fleurs, des livres, des cartes avec des petits mots énigmatiques… La dernière portait une phrase de Camus qui disait : « Le charme, c’est une manière de s’entendre répondre oui sans avoir posé aucune question… »
— Et tu lui as répondu quoi ?
— Je n’ai pas répondu…, avoua Joséphine.
— T’as pas répondu ? rugit Hortense. Mais enfin… Maman ? Tu veux quoi ? Qu’il se traîne à tes genoux avec des chaînes autour du cou ?
— Je savais qu’il ne vivait pas seul et…
— Si tu ne lui réponds jamais, c’est sûr qu’il va se lasser ! L’homme n’est pas un saint… Tu es désespérante ! Tu as peut-être de hauts diplômes universitaires mais en amour, tu es un double zéro !
— Je suis encore une débutante, Hortense, je n’ai pas ton aisance… J’ai passé toute ma vie dans des livres…
— Alors, maintenant que Dottie a décampé, tu comptes lui répondre ?
— Non… J’ai imaginé quelque chose…
— Vas-y, je crains le pire !
Hortense se cala contre les coussins du divan et se prépara à écouter un récit à l’eau de rose et de violette.
— Je me suis dit qu’un soir, j’irais sous ses fenêtres et que… tu vas te moquer…
— Non ! Vas-y !
— Je jetterai des petits cailloux et… Il passera la tête dehors et alors, je dirai tout bas c’est moi, c’est moi et il descendra…
— C’est d’un ridicule !
— Je savais que tu dirais ça…
Joséphine baissa la tête. Hortense se redressa sur un coude.
— Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Tu l’appelles et vous vous donnez rendez-vous… On est au temps d’Internet, du speed dating et du portable ! Plus à celui de Cyrano et de son balcon ! Pour ce que ça lui a porté bonheur à Cyrano ! Je me méfierais, si j’étais toi…
— J’aurai moins peur dans le noir… Et puis s’il ne descend pas, je me dirai que ce n’est pas forcément parce qu’il ne veut pas me parler, mais parce qu’il ne m’a pas vue et je serai moins triste…
— Oh là là ! M’man ! À ton âge ! En être encore là !
— Quand on est amoureux, on est bête à tous les âges…
— C’est pas obligé…
— Regarde Shirley ! Elle qui se croyait si forte, invulnérable… Depuis qu’elle a rencontré Oliver, elle ne sait plus sur quel pied danser. Elle fait un pas en avant, un pas en arrière. Elle m’appelle, me raconte. Elle est morte de peur à l’idée qu’il parte, morte de peur à l’idée qu’il reste… Elle ne sait plus comment elle s’appelle, elle mange des bonbons et se tape des milk-shakes géants ! On est toutes pareilles, Hortense, même toi ! Tu ne le sais pas ou, plutôt, tu fais semblant de l’ignorer. Mais tu verras… Un jour, tu auras le cœur qui dansera dans tous les sens et tu ne pourras te confier à personne tellement tu auras honte !
— Jamais ! Jamais ! s’écria Hortense. J’ai horreur de ces femmes tremblotantes et soumises. Moi, je veux réussir d’abord, on verra pour l’amour ensuite…
— Mais tu réussis, mon amour, tu ne fais que ça… Tu as à peine vingt ans et tu viens de signer le contrat du siècle !
— N’exagère pas ! C’est juste Banana Republic ! Je vise bien plus haut !
— Mais c’est déjà très bien ! Tu te rends compte que tu vas gagner en une semaine plus que moi en un mois après des années et des années d’études ! Que tu vas pouvoir vivre de ce que tu aimes, de ta passion ! C’est le rêve de tout le monde et tu le réalises à vingt ans !
— Oui… peut-être… Si on se place de ton point de vue, tu as raison… mais je veux encore plus ! Et je l’aurai !
— Ne fais pas comme Shirley. Elle a voulu ignorer l’amour et il lui tombe dessus d’un seul coup. Laisse de la place aux sentiments. Tu apprendras que c’est beau de trembler pour un homme, de penser à lui, d’avoir les jambes qui se plient et les mains moites…
— Beurk ! Beurk ! File-moi du déodorant ! Dis m’man, t’es sûre que t’es ma mère ? Parfois, je me le demande vraiment…
— S’il y a bien une chose dont je ne doute pas, ma chérie, c’est bien celle-là !
— Va falloir que je me fasse une raison…
Joséphine la regardait et pensait et pourtant, c’est bien ma fille. Je l’aime, j’aime qu’elle soit différente de moi, j’apprends de sa hardiesse, j’apprends de son audace, de sa ténacité, de sa fureur à vivre… Et je sais que, tout au fond d’elle, il y a un cœur qui bat mais qu’elle ne veut pas l’entendre. Elle lui tendit la main et dit :
— Je t’aime, ma chérie, je t’aime de tout mon cœur. Et le fait de t’aimer me remplit de joie et de force. J'ai beaucoup appris grâce à toi et j’ai beaucoup appris de nos différences…
Hortense lui jeta un coussin au visage et déclara :
— Moi aussi, je t’aime maman et ça suffit comme ça !