Philippe restait allongé, immobile, perdu dans ses pensées. À ses côtés, Dottie dormait, repliée dans le coin du lit, et il entendait le bruit léger, régulier de sa respiration. Et c’était comme s’il était encore plus seul. Il se fit la réflexion qu’il avait toujours été seul. Qu’il avait toujours trouvé cela naturel…

Qu’il n’en avait jamais souffert.

Mais, soudain, au milieu de la nuit, sa solitude lui paraissait insupportable.

Sa liberté aussi lui paraissait insupportable.

Son bel appartement, ses tableaux, ses œuvres d’art, sa réussite… C’était comme si tout cela ne servait à rien.

Que sa vie était inutile…

Insupportable.

Quelque chose s’ouvrit brusquement en lui, un gouffre immense qui lui donnait le vertige, et il eut l’impression que son cœur s’arrêtait de battre. Qu’il sombrait dans le précipice et n’en finissait pas de tomber.

À quoi ça sert de vivre, alors…, se demanda-t-il, si on ne vit pour rien ? Si vivre, c’est simplement ajouter un jour à l’autre et se dire comme tant de gens qu’on ne voit pas le temps passer… En un éclair, il entrevit l’image d’une vie lisse, plate qui fonçait dans le vide et une autre pleine de bosses et d’incertitudes où l’homme s’engageait, se battait pour tenir debout. Et, étrangement, c’était la première qui engendrait en lui la terreur…

Ce n’était pas la première fois que s’ouvrait en lui le grand précipice.

Cela lui arrivait de plus en plus souvent, toujours durant la nuit, toujours avec le bruit de la respiration légère de Dottie à ses côtés. Les autres fois, il se tournait, se retournait dans le lit, parfois même il envoyait un bras vers Dottie et la ramenait contre lui, délicatement, pour ne pas la réveiller, pour ne pas avoir à lui parler, pour pouvoir juste s’accrocher à elle et, lesté du poids de son corps, sombrer à nouveau dans le sommeil.

Mais cette fois-ci, le précipice était trop grand, trop profond, il ne pouvait plus atteindre Dottie.

Il glissait dans le gouffre.

Il voulait crier, mais aucun son ne sortait de sa bouche.

En un éclair, il entrevit l’image de la lutte pour vivre, le courage que cela exige et il se demanda s’il aurait ce courage-là. L’image de cette course sans fin qui entraîne l’humanité vers son destin. Je vais mourir, se dit-il, je vais mourir et je n’aurais rien fait qui demande un peu de courage et de détermination. Je n’aurais fait que suivre docilement le parcours de ma vie tel qu’il était tracé à ma naissance, l’école, les belles études, un beau mariage, un bel enfant et puis…

Et puis… qu’est-ce que j’ai décidé qui demande un peu de courage ?

Rien.

Je n’ai eu aucun courage. J’ai été un homme qui travaille, qui gagne de l’argent, mais je n’ai pris aucun risque. Même en amour, je n’ai pas pris de risque. Je dis que j’aime, mais cela ne me coûte guère.

Il sentit une onde de terreur lui serrer le cœur et se mit à transpirer une sueur glacée.

Il était suspendu au bord du gouffre et en même temps, il tombait sans pouvoir s’arrêter.

Il se leva doucement pour aller boire un verre d’eau dans la salle de bains et s’aperçut dans la glace. Les tempes moites, les yeux grands ouverts, remplis de peur, remplis d’un vide qui faisait peur… Je vais me réveiller, je fais un cauchemar. Et pourtant, non ! Il était réveillé puisqu’il buvait un grand verre d’eau.

Ma vie passe et je la laisse passer…

Et il était à nouveau rempli de terreur. Il découvrait avec épouvante un avenir de nuits semblables, de jours semblables, où il ne se passait rien, où il ne faisait rien et il ne savait pas comment arrêter cette vision qui le glaçait.

Il appuya les deux mains sur le lavabo de la salle de bains et regarda l’homme dans la glace. Et il eut l’impression d’apercevoir un homme en train de s’effacer, de se décolorer…

Il attendit, le cœur battant que le jour filtre à travers les rideaux.

Les premiers bruits de la rue…

Les premiers bruits dans la cuisine. Annie préparait le petit déjeuner, ouvrait la porte du frigidaire, sortait la bouteille de lait, le jus d’orange, les œufs, le beurre, les confitures, traînait les pieds dans ses chaussons gris souris, mettait la table, le bol pour les céréales d’Alexandre…

Dottie se levait, enfilait un pull sur son pyjama rose sans faire de bruit et sortait de la chambre en refermant la porte doucement.

Disait bonjour à Becca dans le couloir…

Il allait devoir se lever, lui aussi.

Oublier le cauchemar.

Il n’oublierait pas le cauchemar, il le savait.


Il passa la matinée au bureau. Déjeuna au Wolseley avec son ami Stanislas. Il lui parla de son vertige de la nuit. Lui confia qu’il se sentait malheureux, inutile. Stanislas lui rétorqua que personne n’était inutile sur terre et que tant que nous étions en ce monde, c’est qu’il y avait une raison.

— Le hasard n’existe pas, Philippe, il y a toujours une raison à tout.

Stanislas demanda un second café serré et ajouta qu’il fallait qu’il trouve la raison. Lorsqu’il l’aurait trouvée, il serait heureux. Il ne se demanderait même plus s’il était heureux. Cela irait de soi, et sa quête du bonheur lui semblerait futile, superflue, idiote presque. Et il lui cita une phrase de saint Paul « Seigneur, garde-moi ici-bas tant que tu me penseras utile ».

— Tu crois en Dieu ? demanda Philippe, pensif.

— Seulement quand ça m’arrange, sourit Stanislas.

Le soir, quand il rentra, Dottie et Alexandre étaient partis à la piscine, Annie se reposait dans sa chambre. Becca était dans la cuisine. Elle préparait une soupe au potiron. Elle l’avait posé dans l’évier et l’ébouillantait en versant de grandes casseroles d’eau chaude pour que la peau s’attendrisse et qu’elle puisse l’éplucher facilement.

— Vous savez faire la cuisine, Becca ? demanda Philippe en l’observant.

Elle se tenait bien droite, dressée sur ses deux jambes avec une superbe assurance. Arborait un large sourire où Philippe perçut une pointe d’insolence et d’irritation.

— Et pourquoi ne saurais-je pas faire la cuisine ? répondit-elle en versant une nouvelle casserole d’eau bouillante. Parce que je n’ai pas de maison ?

— Je ne voulais pas dire cela, Becca, vous le savez bien.

Elle reposa la casserole et attendit que le potiron se ramollisse, un couteau à fine lame tranchante à la main.

— Faites attention à ne pas vous couper, ajouta Philippe précipitamment.

— Et pourquoi je me couperais ? répondit Becca toujours dressée sur ses deux jambes comme sur une montagne, le regardant droit dans les yeux, le mettant au défi de lui répondre.

Elle portait une robe grise avec une large encolure en dentelle et un collier de perles blanches.

— Vous êtes très élégante, sourit Philippe, refusant de relever le défi que lui lançait Becca.

— Merci, dit Becca en s’inclinant, sans éteindre la lueur d’irritation dans son regard.


Il fallait qu’elle occupe ses mains sinon son cœur allait se remettre à galoper. Et quand il s’emballait, il l’emmenait toujours vers le malheur, des pensées noires qui lui donnaient envie de pleurer. Et s’il y avait bien une chose qu’elle refusait, c’était de pleurer sur sa petite personne. Elle trouvait qu’elle n’avait guère d’intérêt, sa petite personne, si on la comparait à toutes les autres personnes dans le monde, bien plus malheureuses qu’elle. Ce matin, en se réveillant, elle avait allumé le petit poste de radio qu’elle gardait sous son oreiller pour distraire ses insomnies et avait entendu qu’un milliard d’hommes dans le monde mouraient de faim. Et que chaque année il y en avait cent millions de plus… Elle avait regardé l’aube grise à travers les voilages blancs et avait murmuré saloperie de vie ! Saloperie d’argent !

Elle était sortie, était allée à la boutique bio au coin de la rue et avait acheté un potiron. Parce qu’il était rond, joufflu, orange qu’il allait nourrir le monde. Elle préparerait une soupe de potiron pour le dîner. Elle occuperait ses mains… Faire attention à tous les petits détails de la cuisson du potiron pour oublier les détails du malheur.

La nuit dernière, son amour était revenu la voir.

Elle avait tendu les bras, elle pensait qu’il venait la chercher et elle voulait bien le suivre. L’avenir ne lui réservait plus rien, alors autant s’en aller tout de suite. Ce serait comme dans ce film avec Gene Tierney et Rex Harrison quand le fantôme de l’homme aimé, mort depuis longtemps, vient chercher Mrs Muir toute grise, toute ratatinée, à la fin du film, qu’elle rajeunit soudain, qu’elle lui prend la main et que tous les deux s’éloignent dans la lumière… Beaux comme de jeunes premiers. Parfois son amour mort venait en pleine nuit. Il la réveillait. Il était comme elle l’avait connu, jeune, beau, fringant. Il lui rappelait qu’elle était vieille et seule. Elle avait l’impression d’étouffer, elle voulait se débarrasser de son corps et se jeter dans ses bras…

Elle était vieille, mais son amour, lui, était resté vivant. Son amour parti depuis longtemps… Son amour qui la faisait danser, sauter, s’élever bien plus haut qu’elle-même. Elle montait si haut quand il la regardait… Ensemble, ils inventaient des ballets magnifiques, des sauts, des entrechats, des fouettés et la vie devenait grande, belle et elle ne redoutait pas d’être vieille, d’être seule.

Et puis, il était parti.

Il n’y avait plus d’homme qui la faisait bondir en l’air. Plus d’homme qui lui touchait le cœur et faisait naître un sentiment, un lien, la sensation d’appartenir à quelqu’un. Et alors, elle avait la terrible certitude de n’être rien… Quand il était parti, elle avait reçu le coup à bout portant. Pan ! Elle était morte. Personne ne s’en était aperçu, mais elle, elle savait qu’elle se vidait peu à peu de son sang. C’était une blessure invisible, une blessure qu’elle ne pouvait pas évoquer en lui accordant toute son importance puisque ça arrivait à tout le monde. Alors elle n’en parlait pas.

Elle avait continué à se vider de son sang.

Toute droite, toute blanche, toute menue. Elle s’était retrouvée à la rue. Dans un fauteuil roulant. Vieille, malheureuse. Et si banale. Banale du malheur de tout le monde. Inutile. Comme si pour servir à quelque chose, pour faire partie de la vie, il fallait être jeune et bondissante, avec plein de projets dans les poches. On vit encore pourtant quand on est vieille et qu’on ne bondit plus.

Elle ressemblait au potiron dans l’évier. Elle s’était ramollie et se laissait éplucher sans rien dire. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Alexandre dans le parc…


Cette nuit, son amour était venu la voir.

Il lui avait dit que c’était lui qui lui avait envoyé Alexandre et Philippe. Pour qu’elle ne soit plus seule. Qu’elle pouvait encore servir sur cette terre, qu’il ne fallait pas qu’elle perde espoir. Qu’elle était une femme avec un grand cœur et qu’elle devait espérer, lutter. Désespérer, c’était lâcheté. Désespérer, c’était si facile. C’était la pente naturelle de l’homme faible.

Et il était reparti sans l’emmener.


Elle soupira et s’essuya les yeux du revers de la main.

Elle n’avait plus de larmes, mais elle avait gardé l’habitude de vérifier s’il n’en restait pas une ou deux, sèches comme des cailloux, prêtes à tomber en faisant un petit bruit de pierres qui roulent dans l’évier.

Elle soupira et éteignit la lueur irritée dans son regard.

Se tourna vers Philippe et dit :

— J’ai fait un drôle de rêve cette nuit…

Elle prit le potiron, le sortit de l’évier et commença à l’éplucher en faisant attention à ne pas salir sa belle robe grise. Elle ne voulait pas mettre de tablier. Ça lui rappelait les femmes qui servaient dans les refuges pour les pauvres… Elles portaient des tabliers et balançaient la nourriture à l’aide de grosses louches pleines à ras bord d’une bouillie infâme.

La peau était épaisse, dure. Le couteau dérapait et ne s’enfonçait pas. Elle se disait encore un boniment de vendeuse. Personne n’en voulait de son potiron qui venait d’Argentine, poussé sur du bon fumier organique, alors elle m’a entortillée en me parlant de l’eau bouillante. Et moi, je l’ai crue. J’avais tellement envie de la croire…

Philippe s’approcha, prit une planche, un couteau et dit laissez-moi faire, il faut la poigne d’un homme pour déshabiller un potiron.

— Vous en avez déshabillé beaucoup dans votre vie ? demanda Becca en souriant.

— C’est le premier, mais je vais le mater…

— Avec votre poigne d’homme ?

— Exactement…

Il le coupait en tranches fines qu’il déposait sur la planche et c’était soudain facile d’éplucher chaque tranche. On la tenait bien en main et le couteau ne glissait plus. Ils ôtèrent les graines qui collaient au couteau, collaient aux doigts, en goûtèrent quelques-unes et firent la même grimace.

— Et après ? demanda-t-il, fier de son ouvrage.

— On pose les tranches dans une casserole et on fait fondre dans un peu de lait, de beurre salé et d’échalotes… On remue, on attend. La vendeuse m’avait pourtant dit que si je versais de l’eau bouillante, la peau se ramollirait…

— Et vous l’avez crue…

— J’avais envie de la croire…

— Les vendeurs disent n’importe quoi pour vendre leur marchandise…

— C’était à cause de mon rêve, j’avais besoin de la croire.

— C’était un rêve triste ?

— Oh non ! Et puis ce n’était pas un rêve… C’était mon amour qui revenait. Il vient parfois, la nuit, il me frôle, il se penche sur moi et je le sens. J’ouvre les yeux tout doucement. Il est assis à côté de moi et il me regarde avec amour et contrition… Vous avez vu ce film, L’Aventure de Mme Muir ?

— Oui, il y a très longtemps… Dans un cycle Mankiewicz au Quartier latin.

— Eh bien… C’est comme ça qu’il revient. Comme le capitaine dans le film…

— Et vous lui parlez ?

— Oui. Comme dans le film. On parle du bon vieux temps. On parle de vous aussi… Il dit que c’est grâce à lui que je vous ai rencontré. Il aimait bien se donner de l’importance, penser que, sans lui, je serais perdue. Il n’avait pas tort en un sens… Moi, je l’écoute et je suis heureuse. Et j’attends qu’il m’emmène avec lui. Mais il repart tout seul… Et je suis triste. Et je vais acheter un potiron pour faire de la soupe…

— Et vous n’arrivez pas à l’éplucher…

— Peut-être parce que je pensais encore à lui, que je n’étais pas à cent pour cent dans l’épluchage du potiron… Ces choses-là réclament beaucoup d’attention.

Elle secoua la tête pour s’ébrouer, chasser le rêve et ajouta d’une petite voix qui avait perdu son insolence et sa colère :

— Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça…

— Parce que c’est important, que ça vous a toute ramollie…

— Peut-être bien…

— On a chacun notre mauvais rêve… Celui qui vient nous saisir en pleine nuit quand on a baissé sa garde.


Alors il fit une chose inouïe. Une chose à laquelle il ne s’attendait pas. Ensuite, il se demanda comment il avait pu faire ça. Comment il avait trouvé le courage. Il s’assit sur une chaise pendant que Becca faisait revenir des échalotes dans une grande casserole et veillait à ce qu’elles dorent uniformément, pendant qu’elle les remuait avec une grande cuillère en bois.

Il lui parla de son cauchemar.

— Moi aussi, j’ai fait un rêve, cette nuit, Becca. Sauf que ce n’était pas un rêve puisque j’étais réveillé. C’était plutôt une angoisse qui me serrait les tripes…

— Vous aviez peur d’être seul et vieux…

— Et inutile. C’était terrible. Mais ce n’est pas un rêve, c’est comme si je faisais un constat et ce constat me remplit d’une terreur glacée…

Il leva les yeux vers elle comme si elle pouvait le guérir de ce rêve-là.

— C’était vous alors, le fantôme…, dit Becca en remuant la cuillère en bois.

— Un fantôme dans ma propre vie… Un fantôme vivant. C’est terrible de se voir en fantôme…

Il frissonna et haussa les épaules.

— Et tout l’amour de Dottie ne vous guérit pas ? ajouta Becca en faisant glisser les fines tranches de potiron orange dans la casserole.

— Non…

— Je le savais… Vous êtes tout pâle à côté d’elle. Elle vous aime et vous ne retenez rien de son amour…

Elle ajoutait du sel, du poivre, tournait la large cuillère en bois. Écrasait les tranches qui fondaient doucement, éclataient en bulles orange contre les parois de la casserole.

— Vous n’êtes pas colorié par l’amour.

— Et pourtant j’aime une femme… Mais je ne bouge pas.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Je me sens vieux… périmé.

Elle frappa du dos de la cuillère sur la cuisinière et s’exclama :

— Ne dites pas ça ! Vous ne savez pas ce que c’est d’être vraiment vieux.

— …

— Alors on a le droit de se sentir inutile puisque plus personne ne fait attention à vous, puisque que vous n’avez plus d’importance. Personne n’attend que vous rentriez le soir, que vous racontiez votre journée, que vous enleviez vos chaussures et que vous vous plaigniez d’avoir eu les pieds serrés… Mais avant, il y a tant de choses à faire. Vous n’avez pas le droit de vous plaindre.

Elle le regarda avec sévérité.

— Il ne tient qu’à vous de faire quelque chose de votre vie…

— Et comment je fais ? demanda-t-il en levant vers elle un regard intrigué.

— Je sais, dit Becca sans cesser de tourner la cuillère en bois. Je sais beaucoup de choses sur vous. Je vous observe… Je vous regarde vivre.

— Sans rien me dire…

Elle prit un air malicieux.

— Il ne faut pas tout dire, tout de suite. Il faut attendre que l’autre soit prêt à vous entendre sinon les mots tombent dans le vide…

— Vous me direz un jour ?

— Je vous dirai… Promis.

Elle posa la cuillère sur la casserole et se tourna vers lui.

— Elle habite où la femme que vous aimez ?

— À Paris…

— Eh bien… filez à Paris, dites-lui que vous l’aimez…

— Elle le sait…

— Vous lui avez dit ?

— Non. Mais elle le sait… et puis, c’est…

Il s’arrêta, retenu par la lourdeur des mots qu’il fallait prononcer pour expliquer. C’est la sœur de ma femme, Iris… Iris est morte et Joséphine est morte avec elle. Il faut que j’attende qu’elle revienne à la vie en quelque sorte.

— C’est compliqué ? devina Becca qui suivait ses pensées sous ses sourcils serrés.

— Oui…

— Vous ne pouvez pas en parler ?

— J’ai déjà beaucoup parlé, vous ne trouvez pas ? Dans ma famille, on ne parle pas… Jamais. C’est mal élevé. On garde les choses pour soi. On les enfonce tout au fond et on verrouille à double tour. Et il y en a un autre qui se met à vivre à votre place, qui fait tout bien, tout comme il faut sans se plaindre jamais… Un autre qui finit par vous étouffer…

Becca tendit la main, la posa sur ses mains à lui, croisées sur la table. Une main transparente, ridée, avec de grosses veines violettes.

— Vous avez raison. On a beaucoup parlé… C’est bon de parler. Moi, ça m’a fait du bien… C’est peut-être pour ça qu’il est venu cette nuit. Pour qu’on se parle tous les deux… Il a toujours une bonne raison pour me rendre visite.

Les tranches de potiron faisaient des bulles qui bondissaient hors de la casserole et tachaient l’émail blanc de la cuisinière. Becca se retourna pour baisser le feu et essuya les taches avec un torchon.

Il resta assis, les mains jointes sur la table.

— Ça ne sent pas grand-chose, le potiron, Becca…

— Vous allez voir, c’est drôlement bon. Une cuillère de crème fraîche et on va se régaler… J’en faisais souvent autrefois…

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