Il était près de minuit et Harrods était désert. Les lourds lustres dorés étaient éteints, les escaliers mécaniques, immobiles, une armée de femmes de ménage maniaient l’aspirateur et la serpillière, Hortense et Nicholas, agenouillés sur le sol, contemplaient leurs vitrines. Un vigile de nuit passait la tête à intervalles réguliers et demandait still here ? Hortense hochait la tête, muette.

Elle avait réalisé ce qu’elle avait imaginé à Paris, après avoir parcouru cent fois les rues et les avenues autour de l’Étoile avec Gary. Parfois, on part d’une idée et on la perd en route… On trahit la merveilleuse étincelle qui a mis le feu à l’imaginaire. Elle n’avait pas trahi et l’idée s’était incarnée, majestueuse et intacte. Les mannequins photographiés par Zhao Lu, élégantes, impeccables, semblaient animées d’une grâce et d’un chic insolents. Les détails semblables à de légers nuages se posaient sur les immenses photographies et transformaient chaque silhouette en it girl.

— Tu te sens capable d’expliquer aux gens, demain, ce qu’est ce fameux it que tu développes ? demanda Nicholas, rêveur.

— C’est un petit truc qui change tout… Parfois, un petit détail que tu arbores avec inconscience, insouciance, qui te remplit de confiance, te rend indifférent à l’effet que tu produis sur les gens. Un truc qui n’appartient qu’à toi, que tu as inventé, intégré… Un détail qui te rend roi ou reine. On l’a ou on l’a pas… Je leur donne juste des clés pour qu’ils se l’approprient…

— Et tu sais comment tu vas t’habiller, demain, pour l’inauguration ?

Hortense haussa les épaules.

— Bien sûr ! Moi, je suis née avec le it… Un rien m’habille ! Je vais aller sur le site où on peut louer tout ce qu’on veut pour une soirée et je vais être renversante !

— Excuse-moi, ironisa Nicholas devant tant d’assurance, j’avais oublié à qui je parlais…

Hortense se tourna vers Nicholas et lâcha dans un souffle :

— Merci… Sans toi, je n’y serais jamais arrivée…

You’re welcome, my dear ! Ce fut un plaisir, tu sais… Une belle réalisation !

J’aimerais que Gary soit là, demain soir. Il comprendrait… Il comprendrait qu’on ne peut pas se lancer dans une telle entreprise en pensant à un garçon qui vous prend la tête, les bras, les jambes, la bouche et vous plie en deux. Il ne faut avoir personne dans la tête pour créer. Ne penser qu’à ça. Jour et nuit. Chaque seconde de chaque minute de chaque heure de chaque jour. Quand il m’a embrassée, cette nuit là à Paris, j’ai été changée en pauvre fille qui bat la campagne et se raccroche aux bras qui l’emportent où il est dangereux d’aller… Bimbamboum ! Je l’efface de ma tête et je n’y pense plus ! Je lui ai envoyé une invitation et il n’a pas répondu. Tant pis pour lui ! Je veux décrocher un contrat magnifique, être engagée par Tom Ford, être projetée au sommet du plus haut gratte-ciel du monde, je veux avoir un corner chez Barney’s ou Bergdorf Goodman et j’aimerais qu’il soit là demain soir, qu’il me félicite avec une lueur dans les yeux. Il m’a accompagnée dans les rues de Paris, il était là quand on a rencontré Junior et que la lumière se fit ! Il faut qu’il soit là !

Junior. Lui, il viendra. Pas tout seul, hélas ! Marcel et Josiane l’accompagneront…

Elle craignait qu’ils ne fassent tache lors de l’inauguration. Quand Marcel Grobz décidait d’être élégant, on pouvait craindre le pire ! Le jour de son mariage avec Henriette, sa grand-mère, il arborait une veste en Lurex vert pomme et une cravate en cuir écossaise ! Henriette avait failli s’évanouir…

Nicholas marmonna quelque chose qu’elle ne comprit pas tout de suite. Quelque chose au sujet de la bande-son qui « habillait » sa mise en scène.

— Je crois qu’il faut changer la musique… Tes vitrines sont impeccables, tu ne peux pas superposer la voix et l’image d’Amy Winehouse… Il te faudrait Grace Kelly ou Fred Astaire, un truc comme ça.

— T’es malade !

— Je veux dire, une chanson chic et classe, pas le tube d’une fille alcoolique, défoncée, bourrée de tatouages qui s’habille en guenilles…

— On va pas tout changer à la dernière minute…

— Quand un grand couturier présente une collection, il change tout dans les coulisses alors que la salle est pleine et trépigne… Un peu d’ambition, ma chère ! Tu vises le ciel, rappelle-toi ! Ne t’arrête pas à l’étage d’avant…

— Et tu proposes quoi ? demanda Hortense, flattée d’être comparée à un grand couturier.

— J’ai pensé à une vieille chanson de Gershwin… Rod Stewart l’a reprise sur un album. On pourrait utiliser cet enregistrement… Je connais son manager, je peux t’arranger ça.

— Qui ne connais-tu pas Nicholas ? soupira Hortense, vaincue.

— Elle s’appelle You Can’t Take That Away From Me. À l’origine, c’est Fred Astaire qui la chantait dans un vieux film en noir et blanc, un peu tremblant…

— Ça donne quoi ?

Et Nicholas, au milieu des photos et des mobiles qui frémissaient doucement, se mit à chanter et esquisser des pas de danse.

The way you wear your hat…

The way you sip your tea…

The memory of all that…

No, no, they can’t take that away from me…

The way your smile just beams…

The way you sing our key…

The way you hold my dreams…

No, no, they can’t take that away from me…

Une grosse femme noire qui passait dans la rue, vêtue d’une doudoune rouge, les cheveux tressés en dreadlocks, les bras chargés de sacs, l’aperçut et se mit à danser sur le trottoir en faisant tournoyer ses paquets. Puis elle leur fit un grand signe de la main avant de s’éloigner.


Hortense regardait Nicholas et pensait j’aime ce garçon, quel dommage qu’il ait un si long tronc !

— Vendu ! cria-t-elle pour couper court à son émotion.

— Merci, Princesse ! Je m’en occupe demain matin et te retrouve la bande-son…

En plus, il avait du goût, des idées et le sens du travail. Mais un long tronc !

Il avait envoyé une invitation à tous les journalistes, stylistes, attachées de presse de Londres, Paris, Milan, New York en écrivant quelques mots de sa main. Pour Anna Wintour, qui se trouvait à Londres en cette fin de février, il avait écrit « en hommage à une grande dame de la mode qui incarne l’élégance et le style absolus… ». Si elle ne vient pas après ce compliment, c’est qu’elle a avalé une collection de parapluies ! décida Hortense.

Philippe serait là, bien sûr. Et le financier qu’il lui avait présenté… Ce dernier avait tendance à jouer les pots de colle. Il ne la lâchait plus, l’appelait pour lui suggérer des idées. Ma chère Hortense, que diriez-vous de… Hortense écoutait et jetait l’idée à la poubelle. Il s’était proposé pour transporter les décors. Il pourrait louer une camionnette et revêtir une salopette, ce serait si drôle de jouer les déménageurs ! Crétinus ! marmonnait Hortense dans un grand sourire. Jean le Boutonneux, aussi, avait offert ses services, mais elle avait refusé. Pourtant, elle aurait bien eu besoin de deux bras supplémentaires ! Elle avait failli accepter et s’était reprise : il était trop laid. Elle ne voulait pas être aperçue en sa compagnie. Elle aurait été obligée de l’inviter au cocktail d’ouverture et cela aurait fait mauvaise impression.

Elle suça le bout de ses doigts écorchés par les clous, les aiguilles, les couches de colle. Qui d’autre viendrait ? Elle n’avait pas de nouvelles de sa mère ni de Zoé. Mais elles seraient là, c’était certain. Sa mère défaillirait de fierté et Zoé se pousserait du col en disant à tout le monde c’est ma sœur, c’est ma sœur…

Shirley aussi viendrait. Elle lui avait emprunté son van.

— Mais pour quoi faire ? avait demandé Hortense.

— Je fais le tour des abattoirs, je prépare un spectacle gore pour l’école… Je charge des carcasses, des abats dégoulinants de sang, des pots de gélatine industrielle, que des choses dégoûtantes ! Je vais leur montrer ce qu’on met dans la bouffe industrielle. S’ils ne sont pas écœurés, les gamins, je rends mon tablier et bouffe des nuggets toute ma vie !

— Tu ne me le salis pas !

— Non, je vais le tapisser de plastique…

Hortense avait tendu les clés en faisant la grimace.

— Et tu me le ramènes intact et à l’heure !

— Promis !

Shirley avait un air menaçant qui annonçait une tempête.

Quand elle lui avait demandé tu sais où est Gary ? Shirley avait répondu aucune idée en balançant les clés du van.

Miss Farland viendrait. Pour se pavaner. C’est moi qui l’ai découverte, dirait-elle à la ronde, c’est grâce à moi que… et elle répandrait une tonne de confiture sur son mérite à elle. Elle est pathétique avec sa bouche rouge vampire et ses cannes de serin anorexique. Elle s’était fait faire des piqûres de botox pour l’inauguration et était bombée façon fesses de nourrisson. Pouvait même plus sourire !

Elle avait invité aussi quelques filles de Saint-Martins. Afin de les voir jaunir de jalousie. Ses profs.

Ses colocs, exception faite de Jean le Boutonneux. Il serait mortifié, mais elle s’en moquait.

Voyons, voyons, je n’oublie personne…

Peut-être que Charlotte Bradsburry pointerait le bout de son museau de fouine. Elle écrirait un article dévastateur qui lui ferait de la publicité.

Agyness Deyn serait là aussi. Nicholas connaissait son petit ami et lui avait fait promettre d’amener sa belle… Qui dit Agyness dit paparazzis en folie. Faudra juste pas qu’elle m’éclipse, calcula Hortense, que je lutte pour rester au premier plan sur les photos…

C’était étrange que sa mère n’ait pas téléphoné pour lui dire à quelle heure elle arriverait avec Zoé en gare de Saint-Pancras. Ça ne lui ressemblait pas.

— Tu es à jour avec les invitations ? demanda Hortense.

— J’ai tout pointé, ils ont presque tous répondu, dit Nicholas.

— Rappelle-toi que c’est moi l’héroïne. Si tu vois une peste qui s’incruste, tu la dégages vite fait…

— J’ai compris, Princesse… On va manger un morceau ? Je meurs de faim…

— Tu crois qu’on peut tout laisser ici ?

— Qu’est ce que tu veux dire ?

— On ne va pas saccager mes vitrines ?

— T’es folle ou quoi ?

— J’ai un mauvais pressentiment…

— Tu veux dire que tu as plein d’ennemis qui veulent ta peau…

— Je ne voudrais pas qu’un rival haineux vienne asperger mes modèles de peinture rouge…

— Mais non ! Il y a des vigiles dans le magasin et tout est fermé à double tour…

Hortense sortit à regret.

— J’ai presque envie de dormir sur place…

— Tu me déçois, Hortense… Tu as peur ?

— Je te dis que j’ai un mauvais pressentiment… Je peux prendre ton portable pour appeler ma mère ?

— T’as pas le tien ?

— Si, mais moi, je paie et toi, non. C’est un téléphone professionnel…

— Et si je dis non…

— Je ne t’expliquerai jamais le mystère de la vie sexuelle chez l’homme et la femme… et ton rôle dans cette jungle impitoyable !

Il lui tendit son portable.


Joséphine ne savait plus que faire.

Elle n’irait pas à Londres pour l’inauguration d’Hortense.

Elle tenait son histoire et ne voulait pas la lâcher.

Elle avait retrouvé le cahier noir de Petit Jeune Homme et le lisait attentivement en prenant des notes, en le laissant infuser en elle afin qu’une histoire éclose telle une fleur dont on attend l’éclosion chaque matin au réveil. On se précipite, pieds nus, dans les massifs, on la contemple, on attend puis on repart en se disant c’est sûr, c’est pour demain. Elle était sur le point d’assister à la naissance de son roman et n’avait aucune envie d’en perdre le fil en se rendant à Londres. Elle craignait que Cary et Petit Jeune Homme ne s’évanouissent comme les deux grosses dames.

Chaque soir, elle regardait longuement son téléphone et s’adjurait il faut que je l’appelle, il faut que je lui dise… mais elle tremblait de peur.

Ce soir-là, la veille de l’ouverture, à minuit pile, elle ne pouvait plus reculer. Elle posa la main sur le téléphone et…


Shirley lui avait raconté combien Hortense travaillait dur.

Elle lui avait dit aussi que Gary ne serait pas là, qu’il était parti en Écosse retrouver son père, qu’elle ne savait pas quand il reviendrait.

— Et ça te fait quoi ?

— La vérité ? Ça me fait chier, mais je me soigne… Je prends des cours de respiration, je fais du vélo, je visite les abattoirs…

— T’es retournée à Hampstead ?

— Non… J’évite les eaux glacées. On se gèle à Londres.

— Tu devrais y aller…

— Tu viens pour l’expo de ta fille ?

— Je crois bien que non !

Shirley avait poussé un cri :

— Joséphine, c’est bien toi au bout du fil ?

— Oui…

— Toi qui ne laisses pas tout tomber pour venir à plat ventre honorer Hortense ?

— J’ai l’idée d’un livre, Shirley. Pas un essai universitaire, mais un roman inspiré d’une histoire vraie. L’amitié amoureuse entre un jeune garçon français et une star de cinéma américaine… Tu te souviens de ce cahier noir trouvé dans la poubelle de l’immeuble ? C’est en train de se mettre en place tout doucement. L’histoire pousse au-dedans de moi. Je dois rester concentrée.

— Ben dis donc… On m’a changé ma copine ! C’est la bonne influence de Serrurier ?

Joséphine avait eu un petit rire gêné.

— Non. J’ai décidé ça toute seule… Tu crois qu’Hortense va mal le prendre ?

— Parce que tu ne lui as pas encore dit ?

— Je n’ose pas, je suis terrifiée…

— Je te comprends… Little Princess va être courroucée !

— J’ai peur qu’elle croie que je ne l’aime plus…

— Oh ça ! Tu as encore de la marge, tu sais !

— Alors qu’est-ce que je fais ?

— Tu prends ton téléphone et tu l’appelles… Dis donc, c’est pas toi qui m’as cassé les pieds l’autre jour en me racontant que « si c’est pas maintenant, c’est jamais » ?… Une pensée philosophique de notre chère Iphigénie ? Alors vas-y, décroche ton téléphone et dis-lui… Maintenant !

— Tu as raison…

Mais elle n’y arrivait pas. Elle va me traiter de mauvaise mère, de mère égoïste, sèche de cœur, je vais la blesser et je n’y survivrai pas. Je l’aime tellement, c’est juste que… J’ai peur de perdre mon histoire…


Elle allait composer le numéro d’Hortense quand le téléphone sonna.

— Maman ?

— Oui, ma chérie…

— Ça va ? T’as la voix toute blanche…

Joséphine se gratta la gorge et répondit que oui, oui, ça va, tout va très bien ici…

— Tu arrives à quelle heure demain ? On se retrouve chez Harrods ?

— Euh…

— Oh ! Maman ! Tu vas voir, c’est magnifique ! Tout s’est passé exactement comme je voulais ! J’ai suivi mon idée à la lettre, je ne l’ai pas lâchée, j’ai travaillé jour et nuit. Tu vas être bouche bée.

— Euh…

— Et Zoé ? T’as fait un mot pour l’école ? T’as dit quoi ? Qu’elle avait les oreillons ? Que notre grand-mère était morte ?

— J’ai rien dit…

— Alors vous arrivez quand ? Vous allez habiter chez Shirley, je présume…

— Hortense, ma chérie, tu sais combien je t’aime, combien tu comptes pour moi…

— Oh maman ! Pas de confiture ! Il est plus de minuit, je tombe de sommeil… Bien sûr que je sais que tu m’aimes et tout et tout !

— Tu en es sûre ?

— Plus que sûre ! Tu me gaves avec ton amour !

Joséphine enregistra les mots, ne les trouva pas très flatteurs et ils emportèrent ses derniers scrupules.

— Je ne viendrai pas… Et Zoé non plus…

— Ah…

Il y eut un long silence.

— Vous êtes malades ?

— Non…

— T’es pas malade et tu viens pas ? Tu t’es cassé une jambe ou les deux ?

— Non… Hortense, ma chérie…

Cut the crap ! Accouche, bordel !

Stupéfaite par la violence de la réplique, Joséphine éloigna le téléphone, déglutit et parvint à dire :

— Je ne viendrai pas parce que j’ai enfin trouvé une idée de roman, qu’elle est en train de se développer, que je n’ai pas encore mis la main dessus, mais que ça ne va pas tarder et que si je pars, je risque de la perdre à jamais…

— Mais c’est formidable ! Je suis vachement heureuse pour toi ! Pourquoi tu me l’as pas dit tout de suite ?

— J’avais peur de ta réaction…

— T’es folle ou quoi ? Comme si je comprenais pas… Si tu savais ce que j’ai bossé… J’ai les doigts en sang, les genoux écorchés, un œil rouge vif, je ne dors plus, je ne tiens plus debout, mais c’est magnifique !

— J’en suis certaine, ma chérie, dit Joséphine, soulagée.

— Et s’il t’avait pris la folie de venir me voir pendant que je travaillais, je t’aurais envoyée bouler comme t’as pas idée !

Joséphine éclata d’un grand rire de soulagement.

— Ma petite chérie belle, ma fille si forte, si brillante…

— Okay maman, stop ! Y a Nicholas qui s’impatiente, j’appelle avec son téléphone, il est vert ! Demain soir, pensez à moi…

— Elles restent combien de temps en place tes vitrines ?

— Un mois…

— Je tâcherai de venir…

— T’en fais pas, continue à écrire, c’est trop bien, tu dois être hyper-heureuse ! Ciao !

Et elle raccrocha.

Joséphine, bouleversée, entendit la tonalité de la ligne sonner dans le vide, reposa le téléphone et eut envie de valser dans l’appartement.

Hortense n’était pas fâchée, Hortense n’était pas fâchée… Elle allait écrire, écrire, écrire, demain et après-demain et tous les jours d’après…

Elle ne pouvait plus dormir. Elle était trop excitée.

Elle ouvrit le cahier noir de Petit Jeune Homme et reprit là où elle s’était arrêtée.

« 28 décembre 1962.

Maintenant, je sais… Ce n’est pas un émoi passager. C’est un amour qui va me consumer. Je suppose que c’est ce qui devait arriver. Je ne fuis pas, effrayé. J’accepte cet amour qui me prend à la gorge. Chaque soir, j’attends qu’il m’emmène boire ce verre à son hôtel et chaque soir, il y a quelqu’un qui l’invite et je rentre chez moi avec une seule envie, m’enfermer dans ma chambre et pleurer. Je ne travaille plus, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne vis que pour les instants passés auprès de lui… Parfois, je sèche des cours pour revenir sur le tournage. Et dans moins de six mois, je dois présenter Polytechnique ! Mes parents ne le savent pas, heureusement ! Je ne veux pas perdre une seule minute en sa présence. Même s’il ne me parle pas, au moins je le vois, je respire le même air que lui.

Je m’en fiche pas mal d’aimer un homme parce que c’est “cet” homme. J’aime quand il sourit, quand il rit, quand il m’explique des trucs de la vie. Je ferais n’importe quoi pour lui… Je n’ai plus peur du tout. J’ai bien réfléchi pendant les fêtes de Noël. On est allés à la messe de minuit avec mes parents et j’ai prié, prié pour que cet amour ne finisse jamais même si cet amour n’est pas “normal”. Quand je vois mon père et ma mère qui vivent un amour “normal”, j’ai pas envie de leur ressembler ! Ils ne rient jamais, ils n’écoutent jamais de musique, ils ont la bouche de plus en plus pincée… Pour Noël, ils m’ont offert des livres de maths et de physique ! Lui, il m’a donné une belle paire de boutons de manchettes dans une très belle boîte d’un tailleur anglais très connu, paraît-il. C’est son habilleuse qui me l’a dit.

Elle m’observe du coin de l’œil. Elle a tout compris. Elle travaille avec lui depuis longtemps et elle m’a prévenue To see him is to love him, to love him is never to know him[22], fais attention, garde tes distances. Je suis incapable de garder mes distances. Je lui ai dit et elle a secoué la tête en me disant que j’allais souffrir.

— Tu sais, il te montre que ce qu’il veut bien te montrer… ce qu’il montre à tout le monde. Il a inventé le personnage de Cary Grant, cet homme charmant, irrésistible, si élégant, si drôle, mais derrière, mon garçon, il y a un autre homme et celui-là, personne ne le connaît… Celui-là peut être terrifiant. Le pire, c’est qu’il n’est même pas coupable d’être cet autre-là. C’est la violence de la vie qui l’a fait ainsi.

Et elle m’a regardé comme si j’étais en grand danger.

Je me fiche du danger.

Quand il me regarde, j’existe et j’ai du courage.

Et je ne peux pas croire que ce soit un monstre…

Il est trop… Il faudrait que j’invente un mot exprès pour lui.

La première chose qu’il a faite, après avoir abandonné son vrai nom et être devenu Cary Grant, ça a été de s’acheter un chien qu’il a appelé “Archie Leach” ! C’est irrésistible, non ? Un tel homme ne peut pas être un monstre ! J’ai raconté ça à Geneviève et elle a dit c’est bizarre un homme qui donne son nom à un chien ! Parce qu’il le tient en laisse, ce chien… et elle a fait sa bouche à l’envers.

Si j’entends un truc moche sur lui, j’ai aussitôt envie de prendre sa défense. Les gens sont si jaloux… L’autre jour, il y avait un photographe de plateau qui disait à un éclairagiste, tu savais qu’il avait été escort boy à ses débuts à New York ? C’est pas loin de gigolo, ça. T’as qu’à voir, il fait du charme à tout le monde. À mon avis, le mec, il est à voile et à vapeur… J’ai eu envie de lui cracher au visage. Je me suis vengé… Le mec qui parlait est un type odieux. Il me traite comme un chien. Il aboie café ! Sucre ! Jus d’orange ! et il m’appelle même pas par mon prénom, il dit hé toi ! à chaque fois. Alors à la fin de la journée, comme il avait aboyé pour avoir un café, j’ai craché dans son café et je le lui ai tendu avec un grand sourire… »

Загрузка...