C’était devenu une habitude. Le mardi et le jeudi après-midi, Joséphine retrouvait M. Boisson dans le grand salon aux meubles tristes et torsadés. À quatorze heures, Mme Boisson partait faire sa partie de bridge, la voie était libre. Joséphine sonnait, M. Boisson la faisait entrer. Il avait préparé un plateau avec des boissons. Du vin blanc, du jus d’ananas, du Martini rouge. Il se versait un vieux bourbon. Une drôle de marque qu’il appelait « mon petit jaune ».
— Je n’ai pas le droit de boire quand ma femme est là. Elle dit qu’il y a des heures pour ça et je n’ai jamais osé demander quelles étaient ces heures…
Il souriait. La regardait. Ajoutait :
— Ça fait près de cinquante ans que je n’ai pas souri !
— C’est dommage…
— Avec vous, je suis léger, j’ai envie de dire des bêtises, fumer une cigarette, boire du petit jaune…
Il s’allongeait sur le canapé Napoléon III rayé, prenait son verre de petit jaune, ses comprimés, mélangeait le bourbon et les cachets, perdait l’équilibre, calait un petit coussin derrière sa nuque et parlait. Il parlait de son enfance, de ses parents, du salon de ses parents et des meubles dont il avait hérité et qu’il n’aimait pas. Joséphine était étonnée de la facilité avec laquelle il se livrait. Il semblait même y prendre un réel plaisir.
— Allez-y, posez-moi toutes les questions que vous voulez… Vous voulez savoir quoi ?
— Vous étiez comment à dix-sept ans ?
— Un petit-bourgeois triste. Étriqué. En blazer bleu marine, pantalon gris, cravate et des pulls en laine que ma mère tricotait… Des pulls horribles. Bleu marine ou gris. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu’était la France et le monde dans ces années-là… Enfin… l’idée que je m’en faisais embusqué chez moi… Il y avait des gens qui s’amusaient beaucoup, je crois, mais vu de mon salon, tout était morne, guindé ! C’était bien différent d’aujourd’hui. La France continuait à vivre comme au dix-neuvième siècle. Il y avait un gros poste de radio dans la salle à manger et, à table, on écoutait les informations. Je n’avais pas le droit de parler. J’écoutais. Je me demandais en quoi cela me concernait. J’avais l’impression que je comptais pour du beurre. Je n’avais ni idées ni opinions. J’étais une sorte de singe savant, je répétais ce que disaient mes parents et ce n’était pas gai… On venait de signer les accords d’Évian et la guerre d’Algérie prenait fin. Je ne savais pas si c’était bien ou pas… Pompidou était Premier ministre et le général de Gaulle avait failli être abattu au Petit-Clamart… Je me souviens du nom de Bastien-Thiry, l’organisateur de l’attentat, un partisan de l’Algérie française. Il a été fusillé le 11 mars 1963. Le général avait refusé de le gracier. Mes parents étaient de fervents gaullistes, ils trouvaient que le général avait eu raison. Bastien-Thiry était responsable et coupable. Le ministre de la Culture s’appelait André Malraux. Il faisait voyager La Joconde dans le monde entier. Mon père disait que cela coûtait des millions aux contribuables français… La guerre du Vietnam n’avait pas encore commencé, John Kennedy était président des États-Unis et Jacky, une icône. Les femmes portaient crânement son fameux petit chapeau et des jupes droites, très serrées. Les femmes, à cette époque, étaient soit des mères, soit des secrétaires. Elles portaient des gaines et des soutiens-gorge pointus comme des obus. Lyndon Johnson était vice-président. C’était la crise des missiles de Cuba. Khrouchtchev ôtait sa chaussure au siège de l’ONU à New York et en martelait son pupitre… On le voyait à la télé. En noir et blanc avec l’image qui sautait. On était en pleine guerre froide et le monde entier retenait son souffle. Au lycée, on nous parlait de conflit mondial, de guerre atomique, on nous affirmait qu’il fallait se préparer au pire. Les jeunes n’existaient pas, les jeans n’existaient pas, la musique pour les adolescents était la même que celle des parents : Brassens, Brel, Aznavour, Trenet, Piaf. Dans les journaux, on voyait les premières pubs pour des collants pour les filles et ma mère disait que c’était dégoûtant ! Pourquoi ? Je ne sais pas… Tout ce qui était nouveau était dégoûtant ! Les parents lisaient Le Figaro, Paris Match et Jours de France. Moi, enfant, j’avais eu droit au Journal de Mickey et puis, plus rien… C’était un monde qui ne s’adressait qu’aux adultes. L’argent de poche existait à peine, les jeunes n’avaient aucun pouvoir d’achat. On obéissait. Aux profs, aux parents… Et pourtant, ça commençait à frémir. Il y avait à la fois une furieuse envie de vivre et l’idée que rien ne changerait jamais. Les gens fumaient comme des pompiers, on ne savait pas que c’était dangereux pour la santé. Moi, je me bourrais de bonbons Kréma, de boules de coco, de Car en sac. Quand les parents recevaient des amis, ils mettaient des disques, on appelait ça des 33 tours… Il y avait des 45 tours aussi. J’en avais acheté un de Ray Charles, Hit the Road, Jack, rien que pour énerver mes parents ! Ma mère disait que Ray Charles était un nègre méritant parce qu’il était aveugle ! J’écoutais, caché derrière la porte. Parfois, ils dansaient… les femmes avaient des choucroutes sur la tête, des twin-set et des talons aiguilles. Mon père avait acheté une Panhard. Le dimanche, on descendait les Champs-Élysées en voiture. Malraux avait commencé à faire ravaler les façades noires de Paris et les gens criaient au scandale ! Moi, j’étais partagé entre le monde conventionnel de mes parents et celui que je devinais en train de naître mais dont je ne faisais pas partie. Johnny était une idole, on fredonnait Retiens la nuit, Claude François chantait Belles, belles, belles, Les Beatles triomphaient avec Love me do et passaient à l’Olympia en première partie de Sylvie Vartan avec Trini Lopez. Je n’avais pas eu le droit d’y aller… J’écoutais Salut les Copains en sourdine dans ma chambre. Je cachais mon transistor derrière un énorme Gaffiot au cas où ma mère entrerait. Maman suivait le feuilleton radio Ça va bouillir ! de Zappy Max sur Radio Luxembourg, mais ne l’aurait reconnu pour rien au monde ! Au cinéma, on allait voir West Side Story, Lawrence d’Arabie, Jules et Jim. Truffaut, avec son histoire d’amour à trois, était considéré comme subversif ! C’étaient les années Bardot, je la trouvais si belle. Insouciante et légère. Je me disais qu’elle était libre, elle, libre et heureuse, elle avait plein d’amants et elle se promenait toute nue, et puis j’ai appris qu’elle avait fait une tentative de suicide… Marilyn était morte le 5 août 1962. Je m’en souviens, ça avait été un choc… Elle était sexy et triste à la fois. C’est pour ça que les gens l’adoraient, je crois. Je vivais tout ça intensément mais de loin… Les ondes de la vie extérieure n’atteignaient pas notre salon. J’étais fils unique et j’étouffais… Je faisais de brillantes études, j’avais été reçu à mon bac avec mention et papa avait déclaré que je ferais Polytechnique. Comme lui… Je n’avais pas de petite amie et je faisais tapisserie dans les soirées… Je me souviens de ma première surprise-partie, j’y étais allé assis derrière le Solex d’un copain, il tombait des cordes et j’étais arrivé trempé ! Le premier disque que j’ai entendu en entrant, c’était I Get Around des Beach Boys et j’avais une folle envie de danser. Mais je n’avais pas osé… Je vous le répète, je n’avais aucune audace… Et puis il y a eu cet ami de mes parents qui m’a proposé de faire un stage sur le tournage de Charade et là, je ne sais pas pourquoi les parents ont dit oui. Je crois que ma mère aimait beaucoup Audrey Hepburn, elle la trouvait élégante, raffinée, délicieuse. Elle aurait aimé lui ressembler… et c’est comme ça que je l’ai rencontré.
Joséphine écoutait. Elle avait acheté un gros bloc de feuilles blanches et prenait des notes. Elle voulait tout savoir. Jusqu’au moindre détail. Elle avait retenu la leçon de Cary Grant : « Il faut au moins cinq cents petits détails pour faire une bonne impression », et elle voulait des centaines de détails pour que son histoire s’anime, que ses personnages soient vivants. Qu’on ait la sensation de les voir bouger devant soi. Elle savait que pour qu’une histoire tienne debout, il fallait la remplir de détails. « Pas de mots abstraits, rien que du concret », affirmait Simenon. Elle avait lu ses Mémoires. Il expliquait comment il construisait chaque personnage en additionnant les détails. Une fois que les personnages étaient construits, l’histoire se déroulait comme par magie. L’histoire doit venir de l’intérieur des personnages, elle ne doit pas être plaquée de l’extérieur. Elle comptait sur M. Boisson pour lui confier ces petits détails afin que Petit Jeune Homme prenne vie.
Il parlait. Allongé sur le canapé, les pieds surélevés, le coussin qu’il rattrapait de la main quand il tombait. Le plateau avec la bouteille de bourbon, ses gouttes et ses cachets à portée de main. Il alternait verres d’eau, cachets et alcool et ressemblait à un adolescent un peu souffreteux qui boit en cachette de ses parents… Elle regardait ses maigres cheveux sur sa nuque, sa peau transparente. Elle était émue par sa fragilité. Une phrase de Stendhal surgissait : « Il faut secouer la vie autrement elle nous ronge. » M. Boisson ressemblait à un homme rongé. Un squelette de poisson…
Elle avait souvent l’impression qu’il repartait dans le passé et l’oubliait sur sa chaise dans le salon. Il fermait les yeux, retrouvait le plateau de tournage, la suite de Cary Grant à l’hôtel, le balcon d’où ils regardaient Paris. Elle attendait un peu et le relançait d’une voix douce :
— Il vous parlait de son pays, de ses contemporains, des metteurs en scène, des autres acteurs et actrices ?
Il ne répondait pas toujours de manière précise. Il poursuivait son rêve et se parlait à lui-même :
— Certains soirs, quand je rentrais à la maison après l’avoir vu, j’étais si essoufflé de bonheur que je n’avais plus la force d’écrire dans le petit carnet noir… Et puis, je n’écrivais que ce qui avait un rapport avec moi. Le reste m’importait peu. Je crois que j’étais jaloux de tout ce qui l’entourait. J’avais honte du personnage empoté que j’étais. Je me souviens, un soir, ça je ne l’ai pas écrit dans le petit carnet noir, il m’avait emmené dans une soirée. Il m’avait dit en souriant, tu veux connaître les gens du cinéma ? Je vais te les montrer… Je me suis retrouvé dans un grand appartement, rue de Rivoli. Un appartement très grand, très blanc, avec les murs recouverts de tableaux, de livres d’art. J’étais le seul jeune. Les gens parlaient anglais. Ils étaient très bien habillés, les femmes en robe de cocktail, les hommes en cravate et veston avec des chaussures vernies. Ils buvaient beaucoup, ils parlaient fort. Ils parlaient d’amour comme d’un sujet philosophique très important, ils répétaient sans arrêt sexe, sexe. Ils se moquaient des conventions bourgeoises, de ce sentiment absurde de propriété qu’engendre le fait d’aimer et je me suis senti visé. C’était comme s’ils me hurlaient au visage que j’étais niais. Je les dévisageais. Ils buvaient, fumaient, évoquaient des peintres que je ne connaissais pas, des disques de jazz, des pièces de théâtre. Il y avait une femme qui, dès que je disais un mot, éclatait de rire. Elle m’avait vu entrer avec Cary et m’avait aussitôt trouvé charmant. Elle s’appelait Magali, elle disait qu’elle était actrice. Une brune avec des cheveux mi-longs, deux longs traits épais d’eye-liner noir sur les yeux et un pull vert à paillettes. Elle parlait de Paris, de Rome, de New York, elle avait l’air d’avoir beaucoup voyagé. Elle connaissait des tas de gens dans le cinéma et proposait de m’aider si je voulais trouver un autre stage… Je disais oui, oui, je pensais que je voulais être comme elle, à l’aise, sophistiqué. Elle me donnait l’impression de vraiment s’intéresser à moi et je me suis senti très intéressant. Je pensais ça y est ! Je suis comme ces gens, je fais partie de leur monde. J’avais le cœur qui battait. Je m’imaginais un avenir radieux parmi eux. Un avenir où moi aussi, je pourrais parler avec l’air intransigeant et sûr de moi. Où moi aussi, j’aurais des opinions tranchées, des idées sur tout… Et puis… un homme est entré dans le grand appartement blanc et tous les regards se sont tournés vers lui. Cary m’a dit plus tard que c’était un producteur de cinéma, un type très important, qui faisait la loi à Hollywood. Tout le monde l’a entouré. Plus personne ne m’a parlé. Ils passaient devant moi en me bousculant, sans s’excuser, sans me regarder dans les yeux. J’étais redevenu transparent. Alors je me suis dit qu’est-ce que je fiche ici ? Un gros type barbu s’est assis à côté de moi, il m’a demandé quel âge j’avais, ce que je faisais comme études, comment je me voyais dans dix ans. Je n’ai même pas eu le temps de répondre, il est parti se servir un verre. Dix minutes plus tard, il est revenu et m’a redemandé quel âge j’avais, ce que je faisais comme études, et comment je me voyais dans dix ans… Bref, j’en avais de plus en plus marre. Je n’ai rien dit à Cary, j’ai pris mon manteau et je suis parti. J’ai été obligé de rentrer à pied, il n’y avait plus de métro… Cette soirée a été terrible. Ce soir-là, j’ai compris que je ne ferais jamais partie de son monde. On n’en a plus jamais parlé et il ne m’a plus jamais emmené avec lui dans une soirée… De toute façon, je préférais quand on était seuls. Avec lui, je ne me sentais jamais stupide… Même quand on ne parlait pas, qu’on restait assis sans rien dire… Ça arrivait de plus en plus souvent et quand je m’en étonnais, il me donnait une claque sur l’épaule et s’exclamait mais on n’a pas toujours envie de parler, my boy !
— Il avait raison, non ?
— Il pouvait rester des heures sans parler. Avec Howard Hughes, ils passaient des soirées entières sans rien se dire. Il arrivait chez lui, buvait des verres, fumait des cigarettes, lisait un livre sans lui adresser le moindre mot ! Quand ils parlaient, c’était Howard Hughes qui lui donnait des conseils. Il lui disait qu’il avait une trop grande idée des femmes, qu’elles ne l’aimaient pas mais couraient après son argent, sa célébrité. Il a toujours été plus proche des hommes que des femmes, je pense. Mais ça, il ne me le disait pas, il devait penser que j’étais trop jeune. En fait, il était bien plus compliqué que ce qu’il laissait voir…
— C’est ce que vous avait dit son habilleuse, vous vous souvenez ? « Le voir, c’est l’aimer et l’aimer, c’est ne jamais le connaître… »
— Plus je le fréquentais, moins je savais qui il était et plus je l’aimais… Et je perdais pied. Un jour, il m’avait avoué qu’il y avait un type qui le détestait à Hollywood. C’était Frank Sinatra…
— Et pourquoi ?
— Ils avaient tourné un film, ensemble. The Pride and the Passion[40] de Stanley Kramer. Le tournage avait commencé en avril 1956 et, à la fin de la première semaine, Cary était amoureux fou de Sofia Loren, sa partenaire. Et c’était réciproque. Elle avait vingt-deux ans à peine, il en avait trente de plus, et elle était déjà liée à Carlo Ponti. Ça n’a pas arrêté Cary ! Il lui a proposé de l’épouser. Elle n’a pas dit non tout de suite… Ils ont vécu une folle passion. Ils ne pouvaient pas arrêter les scènes où ils s’embrassaient. Le metteur en scène criait coupez ! coupez ! et ils continuaient à s’embrasser. Frank Sinatra était vert de jalousie ! Lui aussi, il en pinçait pour la belle Sofia et il comptait bien la mettre dans son lit. Alors il s’est mis à raconter que Cary était un homosexuel caché… et elle, devant tout le monde, l’a insulté, tu vas la fermer, espèce de connard d’Italien et Sinatra, furieux, a quitté le tournage. Il a laissé toute l’équipe en plan ! Il n’est jamais revenu… Cary a été obligé de finir le film en parlant à un cintre censé représenter Sinatra ! Il m’avait raconté ça en riant dans sa grande suite à l’hôtel et je ne sais pas pourquoi j’avais été terriblement embarrassé. Je m’étais dit que, peut-être, Sinatra avait raison et que Cary préférait les hommes… Pourtant, il n’a pas arrêté de se marier ! Il a eu cinq femmes !
— Ça ne veut rien dire, dit Joséphine. C’était très mal vu d’être homosexuel à Hollywood… Beaucoup d’acteurs faisaient de faux mariages pour cette raison.
— Je sais et je le savais déjà, je crois… J’avais beau être innocent, il y avait des choses qui m’intriguaient. Comme sa longue amitié avec Randolph Scott. Ils ont quand même habité ensemble pendant dix ans et ils étaient inséparables… Il l’a même emmené en voyage de noces, lors de son premier mariage, avec Virginia Cherrill ! Mais je crois que je ne voulais pas savoir. C’était déjà terrible pour moi de me dire que j’aimais un homme, alors aimer un homme « différent », comme on disait à l’époque, cela m’aurait précipité dans un abîme… Je préférais les moments où on riait. C’était un homme très drôle. Il transformait la moindre chose en comédie. Il assurait qu’il fallait sourire à la vie pour qu’elle vous sourie. Il le disait tout le temps. Il était vraiment doué pour ça… Quand je me plaignais de mes parents, il me secouait, arrête de gémir ! Tu vas t’attirer tous les malheurs qui traînent… Il me distrayait. Il m’apprenait l’élégance. Il avait eu un maître en la matière, le grand Fred Astaire. Il affirmait qu’il n’y avait pas d’homme plus élégant que lui. Fred Astaire cirait ses chaussures avec de la terre de Central Park, de la salive et de la cire d’oreille ! Cary faisait tout comme lui. Il commandait ses costumes chez un tailleur londonien de Savile Row, les sortait de leur housse, les roulait en boule et les envoyait valser dans la pièce. Il faut qu’ils vivent, qu’ils s’usent, je ne veux pas qu’ils aient l’air tout neufs, ça fait plouc ! C’était encore un truc qu’il avait appris de Fred Astaire. Alors on jouait au ballon avec les costumes tout neufs. On les faisait voler dans la chambre, on se jetait dessus, on les empoignait, on les malaxait, on les jetait par terre et à la fin, épuisés, on se congratulait d’avoir maltraité ces costumes prétentieux… Ils en ont pris un fameux coup, hein, my boy ! Ils ne seront plus jamais arrogants ! Il possédait cet art très spécial de rendre la vie légère. Quand je retrouvais mes parents et leur appartement sinistre, j’avais l’impression de me glisser dans un cercueil… Je me posais des tas de questions. Je ne savais plus où j’étais, à quel monde j’appartenais. Je jouais mon rôle de fils modèle chez moi et je découvrais la vie avec Cary. C’était violent, vous savez. Tout a été violent dans cette histoire… Et la fin ! Mon Dieu ! Cette enveloppe que m’a remise le concierge de l’hôtel… Je n’ai jamais lu aucune lettre comme celle-là ! La lettre de l’homme que j’aimais… Une véritable cérémonie. Je ne sais pas comment on peut lire autrement la lettre d’une personne qu’on aime… Ou alors c’est qu’on est indigne de son amour ! Je voulais que rien ne vienne troubler ma lecture. Il y a des gens qui lisent des lettres d’amour en répondant au téléphone, en parlant avec leurs copains, en regardant un match de foot, en se servant un verre, en mordant dans une cuisse de poulet, qui posent la lettre, la reprennent, qui la lisent avec une odieuse indifférence… Moi, je me suis recueilli. Seul dans ma chambre… Sans bruit, sans rien pour me distraire. J’ai lu chaque mot, chaque phrase… Trop d’émotions grimpaient de mon cœur à mes yeux…
Son bras droit avait glissé et se balançait dans le vide. Il avait replié ses jambes.
— Après cette lettre, j’étais désespéré. J’ai passé le concours d’entrée à l’X. J’ai été reçu. J’ai fait mes études comme dans un rêve, un mauvais rêve. Il ne me restait plus que Geneviève pour me rattacher à lui. On s’est mariés… la suite, vous la connaissez. Je l’ai rendue malheureuse… Je n’en avais même pas idée. Rien d’autre n’existait que mon chagrin, le sentiment que ma vie m’avait échappé et que j’allais passer le reste de mes jours comme un mort vivant…
Il prenait le verre de « petit jaune », en buvait une gorgée, avalait deux cachets.
— Vous prenez trop de cachets…
— Oui, mais je ne tousse plus… Je peux vous parler. Retrouver tous ces merveilleux souvenirs… La vie a filé si vite. J’ai eu dix-sept ans et puis, j’ai eu soixante-cinq ans… Ma vie est passée comme ça…
Il claquait des doigts.
— Je n’en ai rien fait. Des années blanches. Je ne me souviens de rien. Si, de la petite moustache de Geneviève et de son air penché quand elle m’écoutait… De notre voyage en Californie et de ce tout petit moment où je suis redevenu vivant…
— Et vos enfants… Vous n’éprouvez rien pour eux ?
— J’ai été étonné d’avoir pu les engendrer, c’est sûr. Mais, à part ce sentiment de surprise, non… Je regardais le ventre de ma femme s’arrondir et cela me paraissait incongru. Je me disais, c’est moi qui ai fait ça ? Et puis, ils sont nés… Elle a beaucoup souffert, je me rappelle. Je ne comprenais pas. Je lui disais ça ressemble à quoi, ta douleur ? et elle me fusillait du regard. C’est vrai, quoi… Nous, les hommes, on ne peut pas imaginer ce que c’est… Quand on me les a présentés à la maternité… c’était comme s’ils ne venaient pas de moi, qu’ils étaient abstraits. Ils ne se sont jamais incarnés. Je les ai toujours regardés de loin… Bébés, je les trouvais assez moches et, plus tard, ils n’ont rien fait pour me séduire, se rapprocher de moi…
— Mais c’était à vous de vous approcher d’eux ! s’exclamait Joséphine, indignée. C’est merveilleux, un bébé…
— Vous trouvez ? Moi, ça ne m’a jamais touché… C’est terrible, n’est-ce pas ? C’était comme ça… Je n’éprouvais rien. Pour personne. Je ne sais pas ce que vous allez faire de ce que je vous dis. Je ne suis vraiment pas un personnage intéressant. Il va vous en falloir du talent…
Il était l’heure de partir. Sa femme allait revenir…
Il regardait l’heure. Joséphine se levait. Rangeait le bloc de feuilles blanches, son stylo. Rapportait le plateau à la cuisine. Lavait les verres, les essuyait, rangeait les bouteilles afin que sa femme ne se doute de rien.
Il la regardait s’affairer et respirait doucement. Il disait j’ai la tête qui tourne, je crois que je vais me reposer…
Elle fermait la porte doucement et le laissait, allongé, avec ses souvenirs qui continuaient à tourner comme une vieille caméra qui projetterait un film sur un drap blanc.
Elle revenait un autre jour, ils reprenaient leur conversation. Il savait toujours où il s’était arrêté. Il possédait une excellente mémoire de ses émotions. Comme s’il les avait classées dans des dossiers et les ressortait. Elle se disait qu’il avait dû passer sa vie à se souvenir.
Elle revenait, mais elle avait de moins en moins envie de s’installer face à lui dans le salon lugubre. Elle sortait son bloc, son stylo, prenait peu de notes. Il buvait son « petit jaune » et parfois, sortait une cigarette. Une Camel.
— Monsieur Boisson ! Vous ne devriez pas fumer !
— Pour ce qu’il me reste à vivre…
Il prenait un long fume-cigarette, exhibait un briquet plaqué or, allumait sa cigarette, poussait un long soupir de plaisir. Suivi d’une quinte de toux.
— Vous voyez, ça vous fait du mal…
— C’est le seul plaisir qu’il me reste, disait-il avec un petit air de comptable contrarié. Je vous ai raconté comment Cary avait pris du LSD ?
— Non !
— … pour faire une psychothérapie. Il voulait travailler sur son enfance, sa relation avec ses parents et les conséquences sur ses mariages successifs. Il pensait, grâce aux hallucinations que procure cette drogue, retrouver des souvenirs douloureux et les exorciser. C’était considéré comme une technique de pointe à l’époque ; c’était autorisé. D’autres avant lui avaient essayé, des gens aussi connus que Aldous Huxley, Anaïs Nin. Il assurait que ça avait fait des merveilles avec lui, qu’il était né une deuxième fois. Durant ces drôles de séances, il avait appris à être responsable de ses actes, à ne pas en rejeter la faute sur les autres, il avait découvert des choses sur lui-même qu’il n’aurait jamais admises sinon… Il affirmait que l’introspection était un acte courageux, un acte fondateur. Il n’avait peur de rien…
C’était dit sur un ton où perçait l’envie. Un ton qui sous-entendait « il avait de la chance, lui, il n’avait pas peur… ».
Voilà exactement ce qui me dérange, pensait Joséphine en écrasant la plume de son stylo sur la feuille blanche.
Ce filament de phrase prononcé sur un ton un peu amer, le ton d’un homme qui envie la liberté de l’autre et qui, au lieu de l’imiter, lui en veut. Ce n’était pas dit avec générosité ni admiration. Au fond de lui, M. Boisson condamnait l’usage du LSD, condamnait les mariages successifs, les amitiés silencieuses avec des hommes. Il condamnait le mystère de Cary Grant.
Parce que Cary Grant lui avait échappé…
Parce que, devant la grille de sa propriété à Los Angeles, il lui avait préféré un autre petit jeune homme…
Ce jour-là, M. Boisson était devenu un homme aigre.
Il ne le disait pas, mais ça lui échappait. Une intonation, un fragment de pensée, une plainte étouffée…
« Il est plus intelligent d’allumer une toute petite lampe que de se plaindre dans l’obscurité », pensait Joséphine en se remémorant une phrase d’Hildegarde de Bingen. M. Boisson n’avait allumé aucune petite lampe… Sa vie s’était consumée sans lueur ni chaleur. Il blâmait son enfance, son éducation, ses parents. Jamais son manque de courage.
Elle aurait aimé plus de générosité, plus de lucidité, moins de complaisance. Pas cette éternelle rengaine du ver de terre amoureux d’une étoile, qui reproche à l’étoile de briller trop haut… Elle rongeait le capuchon de son stylo et attendait, impatiente, l’heure où elle remonterait chez elle.
Plus elle écoutait M. Boisson, plus elle se disait que son Petit Jeune Homme à elle, celui de son roman, serait plus généreux, moins nombriliste, qu’il aurait retenu autre chose de cette merveilleuse relation qu’une éternelle comparaison, d’éternelles lamentations et ce lancinant refrain qu’il n’avait pas eu de chance.
Plus elle l’écoutait, moins elle avait envie de l’entendre.
Plus elle l’écoutait, plus elle aimait Cary Grant.
Mme Boisson allait rentrer.
Ils dîneraient tous les deux en silence. Ils regarderaient un programme à la télé, côte à côte, chacun dans son fauteuil, sans se parler, et ils se coucheraient.
Et bientôt, il allait mourir.
Sans avoir rien changé à sa vie ni avoir pris le moindre risque…