Elle se trouvait devant la porte de M. et Mme Boisson. Une grande porte vert sapin avec deux belles boules en cuivre doré. Un long paillasson beige avec un liseré vert. Elle allait sonner. Sonner à la porte de Petit Jeune Homme. Iphigénie lui avait mis la pétition dans la main et avait dit c’est maintenant, madame Cortès, c’est tout de suite. Pas demain, pas après-demain… Elle avait regardé Iphigénie, avait hésité encore, je ne sais pas si je suis prête, je ne sais pas. Allez ! Allez ! avait dit Iphigénie, ce n’est rien à faire. Vous montrez la lettre du syndic, vous montrez le texte que vous avez rédigé et vous demandez juste s’ils veulent bien signer… Il suffit qu’on obtienne les signatures de l’immeuble A et on a gagné, madame Cortès, on a gagné. Qu’est-ce qu’il croit, ce syndic ! Il croit qu’il peut faire la loi de façon inique ? Qu’il peut mettre sa poule dans mon poulailler ? Que je vais me coucher et laisser faire ? Allez, allez, madame Cortès !
— Maintenant, Iphigénie ? Maintenant ? Il faut que je me prépare… Qu’est-ce que je vais leur dire ?
— Vous expliquez le problème et si les gens sont satisfaits de mes services, ils signeront. Ce n’est quand même pas compliqué… Je n’ai rien à me reprocher, moi, je le bichonne votre immeuble, je l’astique, je l’encaustique, je répare les tringles de l’escalier, je change les ampoules, je livre le courrier, je prends les recommandés, j’arrose les plantes l’été, je balaie les flaques de pluie, je laisse entrer le soleil, je me lève à six heures chaque matin pour sortir les poubelles, je les lave à grand jet, je les remets bien en place dans le local, je signale les fuites d’eau, je nettoie les caves, ils le savent tout ça ou ils ont de la merde dans les yeux ! Je suis désolée d’être grossière, mais y a des fois où j’ai plus envie du tout de châtier mon langage…
— C’est que…
Elle n’était pas prête à rencontrer Petit Jeune Homme. La pétition, elle en faisait son affaire. Elle la signait des deux mains, mais se trouver face à face avec M. Boisson, le personnage de son roman, elle hésitait. Et s’il refusait ? S’il se mettait en colère ? S’il lui disait qu’elle n’avait pas le droit de lire ce carnet, qu’il l’avait jeté à la poubelle justement pour que personne ne le lise jamais. De quel droit vous plongez votre nez dans ma vie privée ? De quel droit ? Et il la renverrait, détruite, dépouillée, les mains et le cœur vides. Elle ne s’en remettrait pas.
— Vous n’y croyez plus, c’est ça ? Vous pensez que je dois partir, que c’est normal qu’on me jette comme une peau de banane ?
— Mais non, Iphigénie… mais non…
— Alors, zou ! Allez-y ! Je monte avec vous si vous voulez, je dis rien, je reste à vos côtés droite comme la Justice…
— Oh ! non ! Surtout pas…
Je veux y aller toute seule. Je veux entrer chez lui, m’asseoir avec lui, parler doucement, doucement. Je veux qu’il m’écoute, puis qu’il me dise… qu’il me dise… oui, madame Cortès, racontez cette histoire, racontez mon histoire, mais ne dites pas que c’est moi. Je ne veux pas qu’on puisse me reconnaître. Inventez un autre homme qui a jeté sa vie dans une autre poubelle…
— Alors… alors, répétait Iphigénie, vous y allez ?
Elle avait dit oui, j’y vais et on verra bien.
Je verrai bien.
Elle avait appelé son père. Lui avait dit tu viens avec moi ? Tu ne me laisses pas ? Oh ! fais-moi un signe, n’importe quoi, fais qu’une ampoule s’éteigne brusquement, que la télé s’allume toute seule, que le bouton de l’ascenseur se mette à clignoter, que le feu éclate dans l’escalier…
Il n’y avait pas eu de signe.
Elle avait commencé par M. et Mme Merson. M. Merson n’était pas là, mais l’ondulante Mme Merson, une cigarette coincée entre les lèvres, avait dit bien sûr, je vais signer, elle est top, Iphigénie, j’aime trop qu’elle change de couleur de cheveux chaque semaine, ça me rend gaie…
Le fils Pinarelli avait signé aussi. La concierge ? Je m’en tape total, mais il faut reconnaître qu’elle fait son boulot. Pourrait être plus gironde… mais on ne demande pas à une concierge de rouler des hanches, hein, madame Cortès ?
Yves Léger avait signé aussi. Il était au téléphone, il n’avait pas le temps de discuter, il faut signer où, c’est pour quoi au juste ? La concierge ? Elle est parfaite…
Il ne restait plus que M. et Mme Boisson. Iphigénie exultait, vous voyez, vous voyez ? Je vous l’avais dit, je suis nickel chrome, je fais mon boulot comme personne et vous savez quoi ? lorsqu’on aura toutes les signatures de l’immeuble A, je demanderai une augmentation. Et toc ! dans les gencives au syndic qui veut placer sa poule, faire des siestes crapuleuses aux heures de pause, parce qu’il s’agit bien de ça, madame Cortès, ni plus ni moins ! Des siestes crapuleuses !
— M. Boisson, j’irai demain… Il est tard, Iphigénie, c’est l’heure du dîner. Ils vont passer à table…
— Taratata, vous vous dégonflez si près du but ! Allez, zou ! Les Boisson, l’autre jour encore, je les ai dépannés, j’ai débouché leur évier, alors ils me doivent bien ça !
Elle attendait, l’arme aux pieds. Commençait à s’énerver.
— Mais enfin, madame Cortès, on y est presque !
— Bon d’accord, soupira Joséphine, épuisée d’argumenter. J’y vais. Mais allez m’attendre chez vous, vous me coupez mes moyens en me mettant la pression…
— Heureusement que je vous la mets la pression, madame Cortès, parce que je vous trouve bien peureuse sur le coup ! Vous avez peur de quoi ? Je me le demande bien. Parce qu’il a fait Polytechnique ? Mais, vous aussi, vous avez fait des études difficiles et longues…
— J’y vais, mais vous m’attendez dans la loge…
— OK, fit Iphigénie en faisant son bruit de trompette bouchée. Mais j’ai comme un pressentiment que vous allez me lâcher en route…
— Non, Iphigénie ! J’ai dit que j’y allais, j’y vais…
Iphigénie était redescendue en se dévissant la tête pour vérifier que Joséphine ne se défilait pas.
C’était le moment de vérité. Le moment où tout allait se jouer…
Le moment où Joséphine allait avoir le droit ou pas d’écrire ce livre qui se déployait en elle. Elle se retrouva devant la grande porte verte avec les deux boules en cuivre.
Elle sonna.
Attendit.
Entendit une voix d’homme qui demandait qu’est-ce que c’est ?
Répondit, c’est Mme Cortès, la dame du cinquième étage.
Un œil se collait contre le judas.
Elle entendit le bruit d’une serrure qu’on déverrouillait. Un tour, deux tours, trois tours, un verrou, deux verrous, une tirette, un verrou encore…
Un homme ouvrit.
— Monsieur Boisson ?
— Oui…
— Il faut que je vous parle…
Il se gratta la gorge. Il portait un veston d’intérieur en laine bordeaux avec une ceinture en passementerie bordeaux et un foulard gris autour du cou. Il était pâle, on apercevait la peau tendue sur les os, presque transparente. Il se tenait à la porte entrouverte et l’observait.
— C’est au sujet de la concierge…
— Ma femme n’est pas là, c’est elle qui s’occupe de ça… Revenez une autre fois.
— C’est important, monsieur Boisson, j’ai juste besoin d’une signature. Tous les autres ont signé, il s’agit de réparer une injustice…
— C’est que…
— Juste une petite signature, monsieur Boisson.
Elle le dévisageait. Ainsi c’est lui, le petit jeune homme qui courait de joie dans les couloirs du métro parce qu’il découvrait l’amour… Qui embrassait la moustache de Geneviève, séchait les cours, buvait du champagne avec Cary Grant, achetait une écharpe en cachemire à un homme qui vivait au soleil et suppliait qu’on l’engage comme chauffeur ou homme à tout faire ?
Il la fit entrer dans le salon. Une vaste pièce triste avec des meubles torsadés, solennels. Un buffet vitré où elle aperçut, rangées côte à côte, des flûtes à champagne. Des fauteuils raides au dossier inconfortable et des tapis d’Orient jetés sur un parquet vitrifié. La pièce était froide, triste. Un journal était ouvert sur un canapé. Une seule lampe éclairait la pièce. Elle avait dû l’interrompre pendant qu’il lisait.
— Ma femme est partie à Lille chez sa sœur… Je suis seul, d’habitude c’est rangé…
— Oh ! Mais c’est très bien rangé ! dit Joséphine, vous devriez voir chez moi !
Il ne sourit pas. Il demanda ce qu’il pouvait faire pour Iphigénie.
Il l’écouta et dit que oui, il était très content de la concierge. Un peu moins de ses cheveux. Il eut un petit sourire comme s’il répétait quelque chose dont il n’était pas convaincu. Pas très classe pour une concierge d’avoir les cheveux rouges, verts, bleus, jaunes… mais sinon, il n’y a rien à dire. Où devait-il signer ? Joséphine lui tendit la pétition. Il lut les autres noms et y ajouta le sien. Lui rendit son stylo. La reconduisit à la porte.
— Je vous remercie, monsieur Boisson, vous réparez une injustice…
Il ne répondit pas, s’apprêta à ouvrir la porte.
Si ce n’est pas maintenant, c’est jamais, pensa Joséphine. Sa femme n’est pas là, il sera libre de me parler.
— Monsieur Boisson, vous auriez un moment à me consacrer ?
— J’allais me faire réchauffer mon dîner. Ma femme m’a préparé des petits plats…
— C’est important, très important…
Il eut l’air étonné.
— Il y a un autre problème dans l’immeuble ?
— Non, c’est plus délicat… Je vous en prie, il faut que vous m’écoutiez… C’est important pour moi.
Il eut un sourire embarrassé. L’insistance de Joséphine le mettait mal à l’aise.
— Je ne vous connais pas…
— Mais moi, je vous connais…
Il releva la tête, étonné.
— On s’est vus l’autre jour à la pharmacie ? C’était vous, n’est-ce pas ?
Joséphine acquiesça.
— Ce n’est pas ce que j’appelle se connaître, dit-il, réticent.
— Pourtant je vous connais… Bien plus que vous ne pouvez l’imaginer…
Il sembla hésiter, puis lui fit signe de revenir dans le salon. Lui montra un siège. Se posa lui-même presque prudemment sur un fauteuil raide et droit. Joignit ses mains sur ses genoux et déclara qu’il l’écoutait.
— Alors voilà…, commença Joséphine en rougissant.
Elle lui raconta tout. Zoé, son chagrin d’avoir perdu son cahier noir, la fouille des poubelles et la découverte du petit carnet. Il porta sa main à sa bouche et se mit à tousser. Une toux sèche, déchirante, qui résonnait dans ses côtes. Il attrapa le verre d’eau qui était sur une petite table, but quelques gorgées, s’essuya la bouche avec un mouchoir blanc et lui fit signe de la main de continuer son récit.
Il avait du mal à se tenir tranquille sur son fauteuil et respirait par à-coups.
— Il est magnifique votre récit, monsieur Boisson. J’avais l’impression que j’étais avec vous. Je vous écoutais parler tous les deux et j’étais émue, émue au-delà de ce que vous pouvez imaginer…
— Vos mots dépassent sûrement votre pensée…
— J’ai été bouleversée. Ce n’est pas une histoire banale, convenez-en…
— Et c’est pour cela que vous vouliez me voir ? Vous vouliez voir à quoi je ressemblais ?
— Ça, je pouvais l’imaginer… Je vous croisais dans l’immeuble…
— C’est vrai… et à la pharmacie, l’autre jour, vous m’avez dévisagé ! J’étais très gêné…
— Je vous demande pardon…
— Personne n’est au courant de cette histoire, madame Cortès, personne ! Et j’entends bien que personne ne le soit…
— Je ne vous dénoncerai pas, monsieur Boisson. Je voulais juste vous dire qu’elle est formidable, votre histoire… et qu’elle m’a beaucoup apporté.
Il la fixa, étonné.
— Pourtant c’est une bien triste histoire…
— Cela dépend comment vous l’interprétez…
Il sourit tristement.
— C’est une belle histoire, c’est l’histoire d’une belle amitié, dit Joséphine.
— Qui a duré trois mois…
— Une belle amitié avec un homme extraordinaire…
— C’est vrai. Il était extraordinaire…
— Peu de gens ont vécu ce genre de choses…
— C’est vrai aussi.
Elle sentit qu’elle gagnait du terrain. Qu’en s’abandonnant au souvenir, il s’attendrissait.
— J’étais si jeune…
— J’ai autre chose à vous demander, monsieur Boisson…
— Écoutez, madame Cortès, je vous trouve sans-gêne… Vous venez sonner chez moi sous le prétexte d’une pétition…
— Mais ce n’est pas un prétexte. Iphigénie est vraiment menacée…
— Elle ne l’est plus, maintenant, n’est-ce pas ? Puisque j’ai signé et que tous les habitant de l’immeuble A ont signé… Nous achèverons de régler cela avec le syndic le jour de la réunion des copropriétaires. C’est bientôt, n’est-ce pas ?
Il disait « n’est-ce pas » tout le temps. Cette expression scandait ses phrases.
— Oui. Dans quinze jours…
— Alors, on va se dire au revoir, madame Cortès. Je vous en prie, n’insistez pas. Je suis fatigué, j’ai eu une journée difficile…
Une autre quinte de toux le surprit en pleine phrase et il porta son mouchoir à ses lèvres. But une nouvelle gorgée d’eau. Joséphine attendit qu’il retrouve son souffle et demanda :
— Est-ce que je peux revenir demain ?
— Je veux surtout que vous me rendiez ce carnet. Je le brûlerai cette fois…
— Oh non ! Ne le brûlez pas !
— Mais, madame Cortès, je fais ce que je veux. Il m’appartient…
— Il ne vous appartient plus à vous tout seul, puisque je l’ai lu et que j’ai aimé chaque ligne. Il m’appartient à moi aussi…
— Vous exagérez, madame Cortès. Je vous demande poliment de vous retirer… En me promettant de me remettre ce carnet que je puisse en disposer…
— Oh non ! monsieur Boisson, ne faites pas ça. C’est une question de vie ou de mort pour moi…
Il leva un sourcil ironique.
— Ah ! vraiment… Vous employez de trop grands mots, il me semble.
— Ce carnet a changé ma vie. Je vous l’assure. Ce ne sont pas des mots en l’air.
— Je suis fatigué, madame Cortès, fatigué… Je voudrais aller dîner et me coucher.
— Il faut que vous me promettiez de me revoir. J’ai une grande, grande faveur à vous demander…
— Une autre pétition…
— Non, quelque chose de très particulier.
— Écoutez, madame Cortès, je suis las de vous répéter la même chose. Vous avez votre signature, alors partez !
— Je ne peux pas…
— Comment ça ? Vous ne pouvez pas…
Il paraissait irrité, impatient de la voir partir. Il s’était levé et lui montrait la porte.
— Je vais mourir si vous me renvoyez…
— C’est du chantage ?
— Non, c’est vrai…
Il leva les bras dans un geste d’impuissance et allait se mettre à parler quand une nouvelle quinte de toux le plia en deux. Il tituba et dut s’asseoir. Il lui montra du doigt une petite bouteille sur la table et murmura trente gouttes, donnez-m’en trente gouttes dans un verre d’eau. Elle prit le flacon, compta trente gouttes, ajouta de l’eau, lui tendit le verre. À côté du flacon, il y avait l’ordonnance avec sa longue liste de médicaments.
Il acheva de boire et lui tendit son verre vide, épuisé.
— Laissez-moi, je vous en prie, vous remuez des souvenirs terribles… Ce n’est pas bon pour moi.
— Depuis que j’ai lu, il ne s’est pas passé un seul jour sans que je pense à lui, sans que je pense à vous… Je vis avec vous, c’est cela que vous ne comprenez pas. Je ne peux pas vous laisser sans vous parler d’abord… Vous n’avez qu’à vous taire et à me répondre par signes.
Il semblait si faible, si pâle qu’on aurait pu croire qu’il était en cire. Que la vie s’était retirée de lui.
— Monsieur Boisson, je n’exagérais pas quand je disais que ce carnet a changé ma vie… Ne parlez pas. C’est moi qui vais vous dire pourquoi…
Elle raconta. Ce jour sur la plage des Landes, comment elle avait failli mourir, comment elle s’en était sortie, comme elle avait boité toute sa vie, jamais sûre d’elle, jamais sûre de faire quelque chose de bien, toujours bancale. Elle raconta Antoine, Hortense et Zoé, Iris, la mort d’Iris…
— On m’a dit qu’un des présumés coupables avait occupé cet appartement, murmura-t-il en se tenant la poitrine.
— C’est vrai…
Elle parla de sa mère, d’Iris, de la beauté d’Iris qui l’éteignait, elle aussi pensait qu’elle était un ver de terre, elle aussi ne savait pas qu’elle pouvait tenir sur ses deux pieds… Jusqu’à ce qu’elle comprenne en lisant le carnet noir qu’elle était sortie de l’eau toute seule. Comme Archibald Leach était devenu Cary Grant, tout seul. Elle parla de son livre, Une si humble reine.
— Même mon livre, je ne voulais pas croire que c’était moi qui l’avais écrit…
— Ma femme l’a lu… Elle a beaucoup aimé…
Il voulut parler encore, mais suffoqua et serra sa poitrine entre ses mains.
— Ne parlez pas. Ne dites rien. C’est maintenant que je voudrais vous demander une faveur, une immense faveur… Je préfère vous prévenir parce que je ne voudrais pas que vous ayez encore une quinte de toux…
Il tenait sa poitrine à deux mains et respirait avec grande difficulté.
— Je voudrais écrire un livre en partant de votre carnet noir. Raconter votre histoire, enfin celle d’un jeune homme qui tombe amoureux d’une étoile, qui veut le suivre, aller vivre avec lui…
— Mais ça n’a aucun intérêt !
— Si. Ce que vous dit Cary Grant, ce que vous éprouvez… C’est formidable. Ça emporte, ça transporte…
Il la contempla avec un petit sourire.
— J’étais ridicule, mais je l’ignorais…
— Vous n’étiez pas ridicule, vous l’aimiez et c’est beau comme vous l’aimiez…
— Cela vous dérange si je m’allonge ? J’étouffe, assis.
Il alla s’allonger sur un petit canapé Napoléon III rayé vert et jaune. Lui demanda de lui donner deux comprimés avec un verre d’eau. Des gouttes de sueur perlaient à son front.
Elle attendit qu’il soit installé, qu’il ait bu son verre. Son regard fit le tour du salon. Ils n’avaient pas fait repeindre après le départ des Van den Brock, les murs étaient noirs le long des tuyaux du chauffage. Le plafond, lézardé. Tout semblait à l’abandon. Il lui fit signe de lui donner une couverture et un coussin qu’il plaça contre sa nuque. Sa respiration s’allongea, il ferma les yeux. Joséphine crut qu’il allait s’endormir… Elle attendit. Songea, il n’a pas protesté quand je lui ai dit que je voulais écrire un livre en partant de son carnet. A-t-il bien entendu ?
Il ouvrit les yeux. Lui fit signe de rapprocher sa chaise.
— Vous êtes qui, vous ? demanda-t-il en la regardant, étonné, avec une lueur de bienveillance.
— Une femme…
Il sourit. Ramena la couverture sous son menton. Constata cela va mieux, cela va mieux quand je suis allongé…
— Vous ne l’avez jamais revu ? demanda Joséphine.
Il hocha la tête en soupirant.
— Je l’ai revu longtemps après. Je suis allé en Amérique avec Geneviève… Je vais vous faire rire, c’était notre voyage de noces ! On ne l’avait pas fait tout de suite, on l’avait remis à plus tard… et je l’ai emmenée voir Cary Grant… C’est ridicule, n’est-ce pas ? J’ai fait le siège devant sa maison. On s’était procuré l’adresse. On s’est trouvés devant la grille de sa propriété. Il s’était marié avec cette Dyan Cannon…
— Vous ne l’aimiez pas beaucoup Dyan Cannon…
— Non. Il a divorcé d’ailleurs ! Ils ne sont pas restés mariés longtemps. Il a eu une fille, Jennifer… Je savais tout de lui parce que je le voyais dans les journaux. C’est l’avantage de tomber amoureux de quelqu’un de célèbre… On a de ses nouvelles, même s’il ne veut pas vous en donner !
— C’est un avantage et un inconvénient parce qu’on n’arrive pas à l’oublier…
— Oh ! Mais je ne voulais pas l’oublier. Je découpais tout ce que je trouvais sur lui. Et Geneviève aussi… On s’était fait de gros cahiers remplis de photos et de coupures de presse. Je les ai brûlés quand j’ai épousé ma seconde femme… Elle ne l’aurait pas supporté tandis que Geneviève… Geneviève…
— Elle vous aimait beaucoup ?
— On n’était pas les seuls à l’attendre, ce jour-là. Mais je m’en moquais, je me disais, il va me voir et il va me dire hello, my boy ! et je serai heureux… Geneviève était à côté de moi, tout excitée, elle aussi… Elle avait fini par être aussi fanatique que moi. Elle a été formidable, Geneviève, et j’ai été assez lamentable avec elle. C’était une belle personne, je veux dire, elle avait une belle âme…
— On sent que vous avez été complices, tous les deux…
— Il faisait beau, ce matin-là, comme il fait toujours beau en Californie si on oublie la nappe de brume qui tache l’horizon. On a attendu longtemps, on devait être une dizaine. Un jeune homme est arrivé au volant d’une voiture, il a klaxonné comme s’il fallait qu’on lui ouvre immédiatement, qu’il ne supporterait pas d’attendre. Il est descendu, a carillonné au portail d’entrée. La porte ne s’ouvrait toujours pas. Le gardien devait être occupé… Alors il s’est garé et a attendu comme nous. Je me suis dit qu’il faisait semblant d’être un proche pour passer devant nous et je me suis avancé près de la grille pour être le premier…
Il était redevenu le jeune homme qui piétinait devant la résidence de Cary Grant. Son visage était détendu, il souriait, tendait son visage au soleil californien.
— Au bout d’une heure environ, Cary est sorti en voiture. Une belle voiture décapotable vert amande avec des ailerons argentés et un intérieur en cuir rouge. On faisait encore de belles voiture dans ce temps-là, ça devait être dans les années soixante-dix, 1972, je crois bien… Il a fait un signe de la main, très gentiment je dois dire, il nous a souri, un large et beau sourire avec sa fossette dans le menton et ses yeux chauds, doux, bons… Je me tenais là, je m’étais un peu détaché de Geneviève. Je voulais qu’il me voie tout seul, je crois même que je me suis dit qu’il y avait peut-être une chance pour qu’il…
— …
— Qu’il me dise hello my boy ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Qu’est-ce que tu es devenu ? Viens avec moi… Et je l’aurais suivi ! Je n’aurais pas hésité une seconde ! J’aurais laissé Geneviève et j’y serais allé ! J’ai eu cette illusion. Alors j’ai agi comme si je n’étais pas avec Geneviève. Je me suis avancé, il m’a regardé, il a agité la main, il a dit hello ! my boy ! qu’est ce que tu fais là ? et j’ai cru m’évanouir… J’ai dit Cary, vous me reconnaissez, vous me reconnaissez ? Cela faisait dix ans que je ne l’avais pas vu ! Et il me reconnaissait ! J’avais les pieds cloués au sol de stupeur. Ça a duré quelques secondes, mais pour moi ça a duré un an, deux ans, dix ans. J’ai revu toute ma vie en un clin d’œil, je me suis dit je laisse tomber Paris, je laisse tomber les Charbonnages de France, je laisse tomber Geneviève, je laisse tout tomber et je viens vivre avec lui. J’ai regardé sa propriété par-dessus les murs et je me suis dit voilà ma nouvelle maison, ma nouvelle vie, il faudra refaire ce bout de toit, il manque une tuile… J’étais heureux, heureux, j’avais l’impression que mon cœur allait exploser, qu’il ne pouvait plus tenir dans ma poitrine… Et alors, le jeune homme impatient s’est avancé, Cary est descendu de la voiture, il l’a pris par le bras, il a dit come on, my boy ! et d’autres choses, genre que fais-tu là ? on ne t’a pas ouvert ? Baldini devait être occupé, on a un problème avec la piscine… Il ne m’a pas vu ! Il est passé à côté de moi pour prendre le bras du jeune homme impatient… Il m’a frôlé. J’ai senti sa manche sur mon bras… J’ai baissé les yeux, je n’ai pas voulu attraper son regard, pas voulu que son regard glisse sur moi. Ou qu’il me fasse un sourire automatique, son sourire de cinéma… Ç’a été horrible. Je n’ai pas pu reprendre le volant de la voiture de location. C’est Geneviève qui nous a ramenés à l’hôtel. J’étais une chiffe molle. Sans souffle, sans vie, sans rien… Je suis resté alité tout le séjour, je ne voulais rien voir, rien manger, rien faire… J’ai cru que j’étais mort.
Il poussa un long soupir rauque, se remit à tousser, sortit son mouchoir, cracha dedans. Remit le mouchoir dans sa poche.
— Et c’est maintenant que je vais mourir, mais je m’en fiche, si vous saviez ce que je m’en fiche…
— Mais non ! Vous n’allez pas mourir ! Je vais vous aider à vivre, moi !
Il éclata d’un petit rire nerveux.
— Vous êtes très présomptueuse !
— Non. J’ai un projet. Un projet avec vous, Cary Grant et moi…
— Je vais mourir. Le médecin me l’a dit. Cancer du poumon. Je n’en ai plus que pour trois mois. Six mois, au mieux… Je n’ai rien dit à ma femme. Ça m’est égal. Ça m’est complètement égal. J’ai raté ma vie et je ne sais même pas si c’est de ma faute… Je n’étais pas armé pour cette rencontre, pas armé pour prendre les commandes de ma vie. On m’avait appris à obéir.
— Comme beaucoup d’enfants à votre époque…
— Pour lui, j’aurais eu tous les courages, pour moi, je n’en ai eu aucun. J’aurais été son larbin, son chauffeur, son secrétaire, je voulais être près de lui, tout le temps… Quand il a quitté Paris, ça a été la fin. La fin de ma vie. J’avais dix-sept ans… C’est idiot, n’est-ce pas ? Il me restait mes souvenirs, ce petit carnet noir que je relisais en cachette… Ma femme, je veux dire, ma seconde femme, ne sait rien. Elle ignore tout de moi, d’ailleurs. Je ne sais même pas si elle est inquiète quand elle m’entend tousser. Vous avez eu l’air plus concernée qu’elle tout à l’heure… C’est peut-être pour cela que je vous ai parlé. Et puis… c’est curieux de se dire qu’une étrangère connaît votre secret le plus intime. Cela fait un peu froid dans le dos…
Joséphine pensa à Garibaldi qui avait enquêté sur lui et ne fut pas fière.
— La vie me joue de drôles de tours… Je deviens intime avec des inconnus et une énigme pour mes proches, c’est bizarre, n’est-ce pas ?
Il eut un petit rire d’homme qui s’économise pour ne pas tousser.
— Ça m’est égal de mourir… Je suis fatigué d’être sur terre, fatigué de faire semblant. La mort sera, pour moi, un soulagement, la fin d’un mensonge. J’ai passé ma vie à faire semblant. Il n’y avait que Geneviève qui savait qui j’étais. J’ai beaucoup perdu en la perdant. Elle a été ma seule amie… Avec elle, je n’avais pas besoin de prétendre… Vous voulez que je vous avoue quelque chose de terrible, je m’en fiche maintenant, je peux tout dire… On n’a jamais fait l’amour ensemble, Geneviève et moi. Jamais…
— …
— Quand elle est morte, elle a emporté le passé avec elle. En un sens, j’ai été soulagé. Je me suis dit que j’allais enfin pouvoir tourner la page… La disparition du dernier témoin gênant ! Sauf que Cary Grant était toujours vivant, j’avais de ses nouvelles par les journaux, il s’était retiré du cinéma, il travaillait chez Fabergé, il faisait le représentant de charme pour une marque de cosmétiques… Il s’était encore remarié. Une cinquième femme !
— Et vous n’avez plus jamais aimé personne ?
— Plus jamais. Je me suis concentré sur ma vie professionnelle. J’ai rencontré un homme qui m’a beaucoup aidé dans ma carrière, il m’a conseillé de me remarier. Il prétendait que les hommes seuls n’inspirent pas confiance. J’ai épousé Alice, ma femme actuelle. Je ne sais pas comment j’ai réussi à faire deux enfants. Pour être comme tout le monde, sûrement. C’est tout ce qu’il me restait dans la vie, être comme tout le monde… J’ai deux garçons, lisses et éteints comme moi. On dit qu’ils me ressemblent. Cela me glace… Je ne voulais pas qu’ils tombent sur le carnet noir. Leur père amoureux d’un homme ! Quel choc ! Ma femme, je m’en moquais, à vrai dire ! Elle peut penser ce qu’elle veut, cela m’importe peu… Vous êtes mariée ?
— Je suis veuve…
— Oh ! excusez-moi…
— Ne vous excusez pas… Je suis divorcée et veuve du même homme. Moi non plus, je ne sais pas pourquoi je me suis mariée… J’étais une petite jeune fille timide qui croyait qu’elle n’avait pas le droit de respirer. Je vous ressemble beaucoup. C’est pour cela que je voudrais écrire votre histoire et je voudrais que vous m’aidiez en me racontant ce que vous n’avez pas marqué dans le petit carnet noir…
Il regarda Joséphine, lui tendit la main. Elle la prit ; sa main était froide, mince, fine. Elle la serra pour la réchauffer.
— C’est trop tard, dit M. Boisson, c’est trop tard…