Denise Trompet dansait de joie dans sa petite chambre de la rue de Pali-Kao. Elle regardait son reflet dans le miroir orné de coquillages blancs qu’elle avait rapporté d’un voyage avec ses parents à Port-Navalo. Leurs seules vacances en près de trente ans. Ils ne fermaient jamais la boutique, c’était une perte d’argent. Mais un été, ils avaient osé. Ils étaient partis tous les trois en autocar vers Port-Navalo, ancien port de pêche et refuge de pirates dans le golfe du Morbihan.
Ils lui avaient offert ce miroir, promesse de beauté et de bonheur. Et une petite trousse de maquillage… Il faut que tu te pomponnes un peu, avait dit sa mère, navrée de voir sa fille si peu affriolante.
Ce soir, elle se pomponnerait.
Ce soir, elle sortait avec Bruno Chaval.
Ce soir, il l’emmenait voir le coucher de soleil du haut de la butte Montmartre.
Ce soir, il la tiendrait dans ses bras et, tous les deux enlacés, ils regarderaient la splendeur de l’astre solaire disparaître à l’horizon dans un disque embrasé de rose et d’orangé.
Elle choisit une robe rose et orange. Des escarpins dorés. Un sac doré. Se maquilla de tons chauds de soleil couchant. Crêpa outrageusement ses fins cheveux, les laqua, renversant la tête en bas pour en augmenter le volume et se remit à danser dans sa petite chambre.
Ils avaient rendez-vous sur la place du Tertre. Ils se retrouveraient parmi les chevalets des peintres et les tentures bariolées des cafés. Il la prendrait par la main, l’enlacerait…
Ce soir, leurs lèvres s’effleureraient…
La veille en se couchant, elle avait relu son livre préféré, Arrangements privés. Elle en connaissait de larges extraits par cœur. Elle se les récitait, en fermant les yeux, le corps envahi d’une douce chaleur :
Mais dès que ses lèvres touchèrent les siennes, son corps fut foudroyé de plaisir, comme celui d’un enfant qui goûte à un morceau de sucre pour la première fois de sa vie. Son baiser était aussi léger qu’une meringue, aussi rafraîchissant qu’une première pluie de printemps.
Stupéfaite, étourdie, elle but son souffle jusqu’à ce que le baiser ne lui suffise plus. Elle saisit alors son visage entre ses mains et l’embrassa avec une ardeur qu’elle ignorait posséder, qui dépassait l’enthousiasme et se rapprochait plutôt de la frénésie.
Ce soir, ce soir…
Elle descendit les escaliers quatre à quatre, dit bonjour à l’épicier arabe qui avait repris le commerce de ses parents. Elle ne lui adressait jamais la parole, d’ordinaire.
— Tout va bien, mademoiselle Trompet ? lui lança-t-il, étonné.
— Tout va pour le mieux…, lui répondit-elle en bondissant telle une gazelle vers la bouche de métro.
Elle descendrait à la station Anvers et monterait lentement les escaliers qui mènent à la basilique. Elle dédaignerait le funiculaire pour ne pas s’imprégner de l’odeur des corps entassés dans la petite cabine et arriver fraîche, rose, dispose aux côtés de son bien-aimé. Ce serait comme une lente procession vers le bonheur. Elle franchirait un à un les degrés de la félicité. Enfin, enfin ! Ce soir, il allait l’embrasser…
Elle s’aperçut dans le reflet d’une vitrine et se trouva presque jolie. L’amour, l’amour ! chantonna-t-elle, c’est la meilleure crème de beauté… Le talisman secret pour faire ployer l’homme vers soi, qu’il vous enivre de ses baisers et s’agenouille à vos pieds. Voudra-t-il venir habiter rue de Pali-Kao ou devrons-nous déménager quand nous nous installerons ensemble ? Ce serait mieux de déménager. Oui, mais il n’a pas d’emploi… Au début, il faudra être raisonnable. Ne pas faire de folies. Économiser, ouvrir un compte d’épargne-logement, puis vendre la rue de Pali-Kao et acheter un appartement digne de nous, dans un beau quartier. Je travaillerai pour deux en attendant qu’il trouve un emploi. C’est un homme brillant. Il ne peut pas accepter n’importe quoi…
Elle faisait des plans, établissait un budget, imaginait des enveloppes de dépenses (vacances, voiture, nourriture, charges, impôts, divers, accidents, imprévus, catastrophes), pensait, préparait, prévoyait quelques mois difficiles avant de s’établir pour de bon.
Et elle gravissait les marches de l’escalier.
Ralentissait pour savourer son émoi.
S’affolait soudain… Et s’il ne venait pas ? S’il se décommandait à la dernière minute ? Sa vieille mère malade ? Victime d’un malaise ? Il en parlait avec beaucoup de tendresse. Il ne sortait jamais le soir pour ne pas la laisser seule. Lui préparait ses chaussons, sa liseuse, sa tisane. Regardait à la télé son programme préféré. C’était un fils modèle.
Elle attendrait…
J’ai attendu cinquante-deux ans, je peux attendre encore un peu avant de réaliser mon rêve. Bruno Chaval, Mme Bruno Chaval, il faudra que je m’entraîne à signer mes papiers de mon nouveau nom. Papa et maman auraient été fiers de moi…
Il l’attendait. Grand, magnifique, au sommet des marches. Appuyé négligemment contre une colonne à laquelle elle trouva un air dorique. Il ne bougea pas et elle dut s’avancer jusqu’à lui. Il abaissa les yeux sur elle et demanda :
— Heureuse ?
Elle soupira « oui », s’empourpra et le suivit lorsqu’il se détacha de la colonne.
Ils marchèrent jusqu’à la basilique. Elle aurait aimé qu’il la prenne par la main, mais il semblait très soucieux de l’étiquette et se tenait à une distance respectable. Il ne voulait pas la compromettre par un geste embarrassant.
Ils s’assirent sur les marches et observèrent le soleil qui finissait sa course à l’horizon.
— Ce soir, il se couche à vingt et une heures douze, dit la Trompette qui avait consulté une éphéméride.
— Ah…, dit Chaval, prenant bien soin que leurs coudes ne se touchent pas. Et comment savez-vous ça ?
— Je suis une femme savante ! dit-elle en rougissant. J’aime passionnément les chiffres… Je peux vous réciter les tables de multiplication à l’envers et faire toutes les opérations de tête sans crayon ni papier. J’ai gagné un concours une fois, organisé par les pâtes Lustucru…
— Et vous avez gagné quoi ?
— Un voyage à Port-Navalo. J’y suis allée avec mes parents. J’étais si contente de pouvoir leur offrir ce voyage grâce à mes connaissances. Trois jours de farniente. C’était formidable ! Vous connaissez Port-Navalo et le golfe du Morbihan ? C’est à cent vingt kilomètres de Nantes, cent trente de Quimper, quatre cent soixante de Paris…
— Non. Je n’y ai jamais mis les pieds…
Et je déteste le cri des mouettes et l’odeur du varech, pensa-t-il en faisant une moue de dégoût.
On pourrait y aller pour notre voyage de noces, songea Denise Trompet en rougissant. On regarderait le soleil se coucher sur le golfe pendant que les bateaux des plaisanciers regagnent le port. Les voiles blanches s’affaleraient, les cirés jaunes tiendraient la barre et les écoutilles. Une douce brise marine jouerait sur nos nuques frissonnantes. Il me serrerait contre lui de son bras puissant et murmurerait je ne veux pas que tu t’envoles ! Il aurait l’air très grave et je gémirais en me blottissant contre lui. Tu ne me perdras jamais, mon chéri, se promit-elle en tremblant.
Il attendit qu’il fasse nuit pour se rapprocher un peu.
Lui passa précautionneusement un bras autour des épaules et elle défaillit.
Ils restèrent immobiles, un long moment. Il n’y avait plus grand monde sur les marches. Quelques gratteurs de guitare et des couples amoureux. Je suis comme tout le monde, se dit Denise Trompet, je suis enfin comme tout le monde…
— Heureuse ? demanda à nouveau Chaval.
— Si vous saviez…, souffla Denise dans un soupir de bonheur.
— Et demain, le soleil, il se couche à quelle heure ?
— Vingt et une heures vingt-trois…
— Décidément, vous êtes vraiment une femme savante, dit-il en lui effleurant l’oreille.
Elle faillit mourir de plaisir.
Il la serra un peu plus fort en pensant au corps de la divine Hortense.
— Bruno…, murmura Denise, s’enhardissant.
— Oui ?
— Je suis si…
— Ne dites rien, Denise, profitons de ce moment de paix et de beauté. Recueillons-nous en silence…
Elle se tut, tâchant d’imprimer dans son cœur les mille nuances de son bonheur.
Puis soudain, il se dressa comme mû par un ressort. Tâta ses poches et s’exclama :
— Mon Dieu ! Mes clés ! Je ne les ai plus !
— Vous êtes sûr ?
— Je les avais encore dans votre bureau, tout à l’heure… Je me souviens les avoir senties dans ma poche en vous parlant…
Elle s’arracha alors à l’étreinte de ce torse fabuleux qu’on aurait cru sculpté par le Bernin lui-même et ces biceps saillants qui auraient pu être ceux d’un marin habitué à hisser des voiles toute la journée… La douceur de sa peau la rendait folle et lui faisait penser à un bol de lait crémeux tout juste sorti du pis de la vache et encore légèrement fumant…
— Nous devons aller les chercher ! Je ne peux pas réveiller ma mère en rentrant tard… Elle est si faible !
— Mais nous venons à peine de nous asseoir et je pensais que…
… qu’il l’emmènerait dîner dans un de ces restaurants pour touristes qui la faisaient rêver quand elle se promenait avec ses parents, le dimanche après-midi. Quand ils étaient d’humeur gaie, qu’un espoir se dessinait à l’horizon de leur morne vie, ils délaissaient le cimetière du Père-Lachaise et montaient jusqu’à Montmartre. Elle s’était imaginé qu’elle pourrait secrètement faire un pèlerinage. Unir dans la même pensée Bruno et ses parents…
— Allons-y ! ordonna Chaval d’une voix d’imperator romain habitué à se faire obéir. Mène-moi à ton bureau, que je récupère mes clés, ma petite pêche dorée…
C’est un subterfuge qu’il avait trouvé. Il alternait le « tu » et le « vous » et elle perdait la tête… Ultime astuce, il l’assommait avec « ma petite pêche dorée ».
Il tendit la main, la saisit par le col de son manteau et d’un geste brusque la ramena vers lui. Elle poussa un cri, puis cria de nouveau lorsqu’il planta ses dents dans la chair délicate de son cou. Douce morsure. Il l’étreignit encore plus fort, avide de la toucher vraiment, de caresser sa chair satinée, de suivre les courbes merveilleuses de son corps de femme…
Elle murmura oui, oui et ils partirent à la recherche d’un taxi pour gagner au plus vite l’avenue Niel.
Il avait mis au point un stratagème…
Depuis que les beaux jours étaient revenus, la Trompette portait des corsages échancrés ; il avait remarqué, dans le sillon flétri de ses seins, la présence d’une chaîne en plaqué or au bout de laquelle pendait une clé. Une clé plate, grise, toute simple qui jurait avec les breloques dorées de la chaîne. Un soir, à l’heure de la fermeture des bureaux, alors qu’il l’observait, elle avait ôté subrepticement la chaîne et avait utilisé la clé pour fermer un tiroir.
Il s’était fait la réflexion que ce devait être une clé importante.
Il voulait en avoir le cœur net.
L’odeur fade de la Trompette et la vue du coucher de soleil lui portaient sur les nerfs. Il fallait qu’il bouge…
Il était plus de dix heures du soir lorsqu’ils pénétrèrent dans l’entreprise. Il n’y avait aucune lumière derrière les fenêtres de l’appartement qu’occupaient René et Ginette. Ils devaient dormir. Personne ne les dérangerait.
Denise composa le code pour désamorcer l’alarme et Chaval repéra l’emplacement des chiffres qu’elle composait : 1214567. Cela pourrait lui être utile.
Elle avait sorti un trousseau de clés de son sac et ouvrait l’une après l’autre les portes de l’entreprise.
— N’allumez pas… Sinon on va croire à un cambriolage…
— Mais nous ne faisons rien de mal ! protesta Denise.
— Je sais, déclara Chaval, mais les gens ne le savent pas, imaginez qu’ils donnent l’alarme, cela pourrait vous être fatal ! Ils ont vite fait de voir le mal partout, vous savez…
Elle frissonna et faillit renoncer.
Il sentit qu’elle faiblissait et l’attira à lui brusquement.
— Nous ne faisons rien de mal, ma petite pêche dorée…
Il suivit Denise jusqu’à son bureau tout émoustillé à l’idée de perpétrer son méfait. Comment allait-il s’y prendre ? Il jouait gros. Il ne fallait en aucun cas qu’elle croie que la clé seule l’intéressait. Un frisson le parcourut et il eut un début d’érection. Il touchait au but. Dans la pénombre, il la distinguait à peine et superposa le visage d’Hortense à celui de la Trompette. Il repensa aux longues jambes d’Hortense, à ses petits talons qui cinglaient le pavé, à l’étau brûlant qui lui broyait le sexe. Il poussa un petit cri et plaqua la Trompette contre lui. Lui tira brutalement les cheveux en arrière, chercha sa bouche.
— Pas ici ! Pas maintenant ! protesta-t-elle en détournant la tête.
— Vous vous refusez à moi ? Moi qui tremble pour vous depuis de longs mois ?
— Pas ici, répéta-t-elle en essayant de se dégager.
— Tu m’appartiens, Denise, tu ne le sais pas, mais tu m’appartiens…
Il glissa un doigt entre ses seins mous et son index heurta la petite clé qui reposait dans le sillon.
Il tripota la clé, jouant l’étonnement.
— Qu’est-ce que c’est ? Un talisman hostile pour m’éloigner de toi ? Une manière subtile de me dire que je ne dois pas m’aventurer plus loin ? Que mon désir te blesse et t’offense ? Pourquoi ne pas me le dire tout de suite, alors ? Pourquoi jouer avec mes sentiments ? Ah ! Tu es bien comme toutes les femmes ! Froide et calculatrice… Tu t’es servie de moi !
Elle rougit et protesta que ce n’était rien de tout ça.
— Si, si, insista-t-il, je sens bien que tu te dérobes à mes caresses… C’est cette clé, la traîtresse ! Celle par qui le malheur arrive…
Il promenait son souffle chaud sur la poitrine de Denise, parcourait la nuque, les oreilles, en soufflant, soufflant, tâchant de se souvenir des propos d’Henriette.
La Trompette s’alanguissait entre ses bras ; il la lâcha brusquement, comme assommé par sa trahison. Elle se laissa tomber, les bras ballants, sur une chaise et gémit.
— Je te laisse, petite pêche dorée, je croyais que quelque chose était possible entre nous et tu te refuses à moi.
— Mais je…
— Cette clé que tu portes est le symbole de ton refus… Tu es lâche, tu ne parles pas, mais cette clé parle pour toi ! Qui te l’a donnée ? Qui ?
— C’est la clé du tiroir où je range les papiers et les dossiers importants ! s’écria Denise. Rien de plus ! Je vous le promets !
— La clé d’un tiroir secret qui veille sur ta vertu ?
— Oh non ! Pas sur la mienne, soupira la Trompette. Moi, je n’ai pas besoin de clé, vous le savez bien…
Elle hésitait à le tutoyer. On ne tutoie pas un rêve.
— Et pourquoi cette clé se trouve-t-elle sur le chemin de mes baisers ?
— Je ne sais pas, je ne sais pas, protesta la Trompette, affolée.
— Mais tu sais que je m’en offense…
— Il ne faut pas. Je la garde là, pour ne pas la perdre. C’est la clé de mon tiroir… Ce n’est rien d’autre. Je vous le jure !
Elle joignit le geste à la parole et montra à Chaval que la clé ouvrait ce tiroir-là, rien que cela.
— Ce tiroir où tu ranges tes petits secrets, les choses que tu me caches ? Le nom de tes amants, par exemple et leurs numéros de téléphone…
— Oh non ! s’empourpra la Trompette. Je n’ai pas d’amant…
— Qui m’en assurera ?
— Je vous promets…
— Alors pourquoi cette clé ? C’est un cadeau d’un ancien amant ? D’un homme qui t’a convoitée, désirée et peut-être même ouverte et possédée fougueusement…
Elle le regarda, désemparée, ne sachant plus que dire.
— Mais je… je n’ai jamais eu d’amant. Vous êtes mon premier…
— Impossible ! je ne te crois pas ! Tu me caches quelque chose ! Cette clé me nargue depuis que j’ai posé les yeux sur toi. Elle se dresse entre toi et moi et m’empêche de te dévorer. Donne-la-moi !
Il avait jeté son ordre d’un ton brutal.
— Non ! Je ne peux pas !
— Alors… Adieu ! Tu ne me reverras pas !
Il tourna les talons et se dirigea lentement vers la porte.
— Je ne peux pas, je ne peux pas, répétait Denise Trompet, déchirée entre le devoir et l’amour. La fidélité à un homme qui l’avait toujours estimée, Marcel Grobz, et l’envie d’appartenir à un autre qui la torturait par sa jalousie aveugle.
Comme dans ses romans.
Elle était en train de vivre un de ses romans…
Alors la colère l’aveugla. Il s’emporta contre l’obstination et la dureté qu’elle lui opposait et, se redressant, agrippa son col des deux mains et, d’un seul geste, déchira la chemise sur toute sa longueur dans un chuintement qui transperça le silence de la chambre.
— Voilà ! Comme ça si on vous le demande, vous pourrez dire que vous ne m’avez rien permis du tout !
Elle haletait. Sa poitrine se soulevait à un rythme rapide, saccadé. De nouveau, il l’écrasa sous lui. La sensation de sa peau contre la sienne était incroyablement familière et pourtant diablement excitante comme s’il avait passé toute la journée à la contempler, trépignant d’impatience, attendant que le jour touche à sa fin…
Trop tard !
Elle se noyait dans la brutalité de son étreinte, s’émerveillait du contact brutal de sa peau. Il l’embrassa. Sa bouche laissa une pluie de baisers tout le long de sa clavicule… Une sorte de soupir désespéré lui échappa à nouveau au moment où il plaquait ses lèvres sur la vallée de ses seins. Elle lui tendit la clé tant désirée dans un soupir. Elle savait bien alors qu’elle était en train de faire n’importe quoi, mais elle savait bien aussi qu’elle ne pourrait désormais plus rien lui refuser.
— Prenez-la, cette clé… elle est à vous…, dit Denise, vaincue.
— Non, je n’en veux plus…
— Prenez-la et vérifiez vous-même que je ne vous ai pas menti…
— Tu ferais ça au nom de notre amour ? dit Chaval en posant sur elle un regard lourd.
— Oui, dit bravement la Trompette. Je vous la donne. En preuve de mon amour pour vous…
Elle lui tendit la clé et il l’empocha.
Sa bouche remonta sur son menton, juste au coin des lèvres frémissantes. Hésita. Se recula légèrement…
— Puisque vous m’avez fait attendre, vous serez punie… Je ne vous embrasserai pas ce soir et ne vous rendrai la clé que demain matin… Je l’interrogerai toute la nuit et elle me livrera ses secrets.
Elle percevait dans sa cage thoracique les palpitations affolées de son cœur en proie au doute. Que voulait-il dire ? L’avait-elle offensé sans le savoir ?
Il s’autorisa un dernier geste de tendresse, glissa les doigts dans ses cheveux, murmura en appuyant ses lèvres sur sa nuque :
— Vos cheveux couleur de nuit, doux et soyeux, frais comme la rosée du matin… Je les caresserai encore quand je vous aurai pardonné…
Le contact de sa main dans ses cheveux lui procurait un absurde réconfort. Ses doigts remuaient doucement, lui frôlaient la tempe, puis glissaient sur son oreille et sa mâchoire dans une caresse détachée. Son pouce se posa au coin de sa bouche, passa sur sa lèvre inférieure, appuya très légèrement…
Elle se contenta de fermer les yeux et de détourner la tête.
Demain, il reviendrait. Demain, il lui aurait pardonné…
Demain, à l’aube, se dit Chaval, je fais faire un double de la clé. Je le donne à la mère Grobz en lui indiquant le code de l’alarme et le tiroir à fouiller. À elle de se débrouiller. À elle de trouver un prétexte pour venir rôder dans l’entreprise… J’aurais rempli ma mission. Et je toucherai mon pourcentage.
Il était près de minuit lorsqu’ils sortirent à pas de loup de l’entreprise.
Chaval raccompagna Denise Trompet jusqu’au métro et joua la froideur de l’homme offensé.
— Punie, tu es punie, lui murmura-t-il en lui effleurant les cheveux de son souffle chaud et en laissant sa chemise s’ouvrir sur son torse brun et puissant. Je ne vous reverrai que demain… Et encore, si vous êtes gentille ! Galopez vite prendre votre métro. Obéissez-moi, je le veux !
Elle le regarda avec dévotion, joignit les mains, murmura « à demain » et courut avec la légèreté d’une jeune fille attraper le dernier métro qui la ramènerait rue de Pali-Kao.
Il la regarda dévaler les escaliers, docile, heureuse d’être soumise, et une étrange pensée lui traversa l’esprit. Cela avait été si facile de tromper la Trompette. De lui faire perdre la tête. Elle avait complètement oublié le prétexte des clés perdues. Il faudrait qu’il invente une histoire. Ce serait facile. La crédulité de cette fille éveillait en lui un désir brutal de jouer avec elle, de la manipuler. Pourquoi s’arrêter là ? Cette femme pourrait lui servir. Il ne savait pas encore à quoi. Il pourrait la faire travailler à sa main. Il gagnerait sur tous les tableaux… S’il suffisait de lui souffler sur l’oreille et de l’appeler « ma petite pêche » pour qu’elle perde la tête, il serait bien bête de ne pas en profiter…
Il sentit à nouveau son sexe se durcir dans son pantalon.
Et cette fois-ci, Hortense Cortès n’y était pour rien.