Gary fut réveillé à huit heures du matin par une cornemuse qui jouait une marche nuptiale sous ses fenêtres. Il attrapa un oreiller, le colla contre son oreille, mais les accords stridents de l’instrument lui déchiraient les tympans. Il se leva, alla jusqu’à la fenêtre, aperçut un homme en kilt qui jouait et à qui des touristes jetaient des pièces en le prenant en photo. Il maudit l’homme, son kilt et la cornemuse, se frotta les yeux et retourna se coucher, enfoui sous les oreillers.
Il ne parvint pas à se rendormir et décida de se lever, d’aller prendre son petit déjeuner. Ensuite il appellerait Mrs Howell…
Elle lui donna rendez-vous à la Fruit Market Gallery à l’heure du thé. Vous ne pourrez pas vous tromper, c’est juste derrière la gare. C’est un espace où on expose des artistes, on vend leurs livres, on y déguste aussi une nourriture délicieuse. J’aime beaucoup cet endroit… Vous me reconnaîtrez, je suis une petite dame un peu frêle et je porterai un manteau violet avec une écharpe rouge.
Il décida d’aller marcher dans la ville. Dans sa ville puisqu’il était à moitié écossais. Tout lui paraissait beau et son père allait jaillir au coin d’une rue pour le serrer dans ses bras.
Il marchait d’un bon pas, le nez en l’air, déchiffrant l’histoire de la ville sur les murs des maisons. Partout, il y avait des plaques commémoratives, évoquant les luttes passées et les victoires des habitants contre les occupants. Il franchit les remparts des châteaux, pénétra dans la vieille ville, s’engouffra dans les nombreux escaliers qui faisaient office de rues, coincés entre deux maisons, s’engagea dans le Royal Mile, passa devant le Nouveau Parlement écossais, déboucha sur la Grass Market Place qui semblait être un point de ralliement. Une grande place où les pubs s’alignaient côte à côte et affichaient tous le même menu : cullen skink, haggis, neeps, tatties… Chaque vieille pierre racontait les affrontements avec les Anglais, qui avaient fini par l’emporter, mais demeuraient l’ennemi héréditaire. C’était faire injure aux Écossais que de les traiter d’Anglais. Et Gary joua au touriste français.
À l’heure du déjeuner, il commanda un stovis dans un pub et une pinte de bière. Il mâcha la viande écrasée dans un hachis de pommes de terre, but sa bière et, alors que l’heure du rendez-vous approchait, sentit son ventre se nouer. Dans quelques heures, il allait savoir. Il avait hâte d’entendre ce que Mrs Howell allait lui apprendre.
Il avait un père, il avait un père… Son père était vivant et avait besoin de lui.
Il ne serait plus jamais insouciant ou lâche.
Puis il reprit sa promenade qui l’entraîna vers le Dean Village où il se crut revenu au Moyen Âge. Une rivière à reflets argentés serpentait sous des ponts blancs et moussus, les maisons étaient basses et les arbustes débordaient derrière de vieux murs en pierre. Il retourna à pied vers la vieille ville et se présenta, ponctuel, à la Fruit Market Gallery, il s’installa à une grande table ronde, un peu à l’écart, et guetta la porte d’entrée.
Elle entra. Petite femme fragile, perdue dans un grand manteau violet et une longue écharpe rouge. Elle le reconnut tout de suite, s’assit en face de lui et le regarda, médusée. Il s’était levé afin de l’accueillir dignement et elle le détailla longuement en murmurant, c’est incroyable, incroyable, je crois voir ton père jeune… Mon Dieu ! Mon Dieu ! Et elle porta ses mains à son visage. Elle s’était préparée pour ce rendez-vous, elle avait mis de l’ombre à paupières bleue sur ses yeux clairs.
Ils commandèrent un thé et deux tartes aux pommes et à la crème Chantilly.
Elle ne disait toujours rien et le contemplait en secouant la tête.
— Gary McCallum… Que je sois anéantie sur-le-champ, si tu n’es pas le fils de ton père !
— Je lui ressemble tant ? demanda-t-il, ému.
— Il ne pourra pas te renier, tu es un McCallum, c’est sûr… J’ai cru retrouver mes vingt ans quand je t’ai vu. Quand je dansais pendant les fêtes données au château… J’ai entendu le son des violons et des flûtes et le caller qui invite les gens à danser… Chaque homme portait le kilt de son clan avec une belle veste noire…
— Parlez-moi de lui, Mrs Howell, je suis si impatient…
— Excuse-moi, je reste là à te regarder comme une vieille pierre silencieuse. C’est que tu me rappelles tant de souvenirs… J’ai travaillé au château, quand j’étais jeune, je ne sais pas si ta mère te l’a dit…
Gary hocha la tête. Il voulait par-dessus tout qu’elle lui raconte l’histoire. Son histoire.
— Toutes les femmes de ma famille ont travaillé au château. C’était une tradition. À la naissance, on était déjà engagée comme femme de chambre, cuisinière, servante, nourrice, lingère… Il y avait un bataillon de domestiques à Chrichton, en ces temps-là, et j’ai fait comme ma mère, ma grand-mère, mon arrière-grand-mère, je suis entrée au service des McCallum. C’était l’année de la naissance de ton père, Duncan. On donna une fête magnifique. On s’est tous réjouis. Tu as entendu parler de la malédiction qui pèse sur le château ?
— J’ai lu l’histoire en faisant des recherches…
— Alors, tu es au courant… On était tous concernés car… tu sais, les McCallum avaient coutume d’engrosser les domestiques et on se disait toutes qu’on avait du sang McCallum dans nos veines. Qu’on portait nous aussi la malédiction du moine… J’ai une ancêtre qui a mis au monde un bâtard dans les écuries. Elle est morte en couches et a juste eu le temps de faire une croix sur le front de l’enfant et de murmurer une prière pour éloigner le maléfice… On ne se révoltait pas. Cela allait de soi. Les plus malignes faisaient passer l’enfant, les autres le gardaient… et reprenaient leur service. Moi, j’ai eu l’audace de leur résister. J’étais tombée amoureuse d’un Anglais, Mr Howell, et quand le père de ton père l’a appris, il m’a renvoyée. J’avais pactisé avec l’ennemi héréditaire, je devais partir. Je suis allée rejoindre Mr Howell à Londres et j’ai vécu là-bas jusqu’à sa mort. Mais je m’égare, c’est un peu fouillis tout ce que je te raconte…
— Non, continuez, l’encouragea Gary qui comprenait que c’était la première fois que cette femme en manteau violet se confiait.
Elle lui sourit avec gratitude et poursuivit :
— À la mort de mon mari, je suis revenue à Édimbourg. La ville me manquait. J’ai acheté cette petite maison que j’ai transformée en pension et j’ai loué des chambres à des étudiants. C’est comme ça que j’ai rencontré ta mère, Shirley… C’était une belle jeune fille, rebelle, audacieuse. Elle faisait les quatre cents coups et j’ai souvent dû intervenir pour ramener le calme dans sa chambre. Elle n’avait pas froid aux yeux, ça, on peut le dire sans la calomnier…
Gary sourit à l’idée de sa mère semant la panique dans la petite pension de Mrs Howell.
— Quand elle est tombée amoureuse de ton père, j’ai essayé de lui dire que rien de bon ne sortirait de cette affaire, que le sang des McCallum était vicié, mais bien sûr, elle ne m’a pas écoutée. Elle n’en faisait qu’à sa tête et puis, elle était amoureuse et tu ne peux rien contre une jeune fille amoureuse… En plus, à cette époque, je m’étais mise à boire. Le retour au pays avait été difficile et je me retrouvais bien seule… Même ma famille m’en voulait ! Il faut que tu saches que les Écossais n’aiment pas du tout les Anglais. Si tu veux insulter un Écossais, tu le traites d’Anglais !
— À ce point-là ?
Elle hocha la tête et continua :
— Je dois dire que les Anglais ont tout fait pour humilier le fier sang écossais. Sais-tu qu’à une époque, les cartes météo que tu vois à la télé étaient dessinées de telle façon que l’Écosse était réduite à la taille d’un confetti ! Pendant les matchs de rugby qui opposent l’Angleterre à la France, les Écossais sont toujours du côté des Français contre les Anglais… c’est une haine qui n’en finit pas d’expirer. Aujourd’hui, on a notre propre Parlement, on fait nos lois, on a notre monnaie et certains rêvent d’indépendance complète… Avec mon nom anglais, j’étais très mal vue… Et très isolée. Alors je buvais, je buvais le soir pour oublier que j’étais si seule… Lui aussi, ton père, était seul. Il courait les filles, traînait dans les pubs, allait chasser les daims et pêcher dans les rivières. Jamais travaillé ! Il a vendu petit à petit toutes les terres autour du château… Je vais t’emmener voir le château et tu seras fier. Sauf que maintenant, il ne reste que les pierres. De vieilles pierres grises et branlantes. Les murs s’écroulent et je me demande comment il peut encore vivre là-dedans sans prendre une solive sur la tête…
— Il ne s’est jamais marié ?
— Jamais ! Les temps ont changé, les filles ne sont plus aussi obéissantes et soumises. Elles font des études, elles travaillent et voyagent. Elles ne rêvent plus de devenir châtelaines…
Dans son regard tremblant, Gary put lire une timide approbation pour ces femmes qui rejetaient le joug des McCallum et de leurs semblables. Elle but une gorgée de thé, mais ne toucha pas à la tarte aux pommes recouverte d’une épaisse couche de crème. Elle avait des doigts transparents, tout fripés, et les promenait en rond sur la table comme si elle rassemblait ses souvenirs réduits à l’état de miettes.
— Il vit toujours comme ses ancêtres, mais il n’a plus leur fortune. Récemment, il a appris qu’il avait un cancer. Le médecin lui a interdit de boire et lui a conseillé de se faire soigner. Il a refusé. Il continue de fréquenter les pubs où on lui paie à boire comme à un vieux clown qui contribue à la couleur locale. Il chante des chants écossais, il gueule comme un putois… c’est triste, tu sais, mais ce n’est pas le pire…
— Il va mourir ? demanda Gary en calant ses coudes sur la table pour qu’ils arrêtent de trembler.
Elle hocha la tête.
— Il va mourir et le château des McCallum reviendra à son cousin… Un cousin issu de germains et anglais. Il travaille à la City à Londres et ne pense qu’à faire de l’argent. Il n’est en rien attaché à la terre de ses ancêtres. Cela rend ton père fou et il se débat comme une mouche engluée dans une toile d’araignée pour arrêter le destin…
— Et c’est pour ça que vous m’avez fait venir ? Pour ça que vous m’avez dit que c’était urgent ?
— Oui, mon garçon… s’il ne se reprend pas, s’il n’arrête pas de boire, il va mourir et le château disparaîtra. Il passera aux mains du cousin qui en fera un hôtel pour riches Américains ou Russes… Le plus beau château de la région ! Une honte pour notre pays !
— Vous parlez comme une vraie Écossaise !
Elle sourit faiblement. Ses doigts s’arrêtèrent de ramasser des miettes et elle le regarda droit dans les yeux.
— On ne se renie pas… Quand on est écossais une fois, on l’est pour toujours.
Gary se redressa, de plus en plus écossais.
— Alors je me suis dit que s’il te voyait, s’il reconnaissait son propre sang, peut-être que… mais je n’en suis pas sûre. On ne peut rien prévoir avec les McCallum. Ils portent un destin noir, si noir, et n’ont pas un gramme de raison…
— Et je vais le voir quand ? demanda Gary qui s’impatientait.
Il se disait qu’il allait sauver son père, le ramener à la raison, le soigner. Il s’imaginait installé dans le château, vivant avec Duncan McCallum, apprenant à le connaître et à connaître l’histoire de son pays. Il lui venait soudain l’envie furieuse d’avoir des racines, de porter les couleurs de son clan et de rendre l’honneur à sa famille. Et pourquoi ne pas faire du château un grand centre culturel, un lieu de festival où se retrouveraient les plus grands musiciens du monde ? Sa grand-mère l’aiderait sûrement… Il pourrait continuer à étudier le piano et ferait revivre le domaine de Chrichton.
— Tout à l’heure… Je t’amènerai dans le pub où il passe toutes ses soirées… L’autre jour, après que tu as appelé, je l’ai retrouvé là-bas et je lui ai dit qu’il avait un fils. Un beau garçon dont il serait fier, à qui il passerait le flambeau et qu’il pourrait échapper à la malédiction de l’Anglais qui transformerait son château en hôtel pour touristes.
— Et il a dit quoi ?
— Il m’a écoutée… sans rien dire. Quand il a été trop ivre pour rentrer seul, je l’ai conduit jusqu’au château et je l’ai couché dans l’entrée, sur un vieux canapé défoncé où il finit la plupart de ses nuits… Il n’a eu l’air ni heureux ni contrarié, ce qui prouve qu’il a entendu et qu’il est prêt à te voir…
— Il se souvient de ma mère ?
Elle secoua la tête négativement.
— Mais il se souvient qu’il a un fils…
— Il sait que je suis anglais…
Et petit-fils de la reine !
— Non. Je n’ai rien dit. J’ai fait le pari que l’orgueil, la fierté de te voir, de savoir qu’il avait un fils, un magnifique garçon, l’emporterait sur tout…
— Et si j’avais été un avorton prétentieux et minable ? demanda Gary dans un sourire.
— Tu n’aurais pas appelé, mon petit, tu n’aurais pas appelé… Il y avait tant de prière dans ta voix quand tu m’as parlé…
— On s’est à peine parlé…
— Oui, mais j’ai entendu ce que tu ne me disais pas…
Gary posa sa large main sur la main toute menue de Mrs Howell et elle eut des larmes aux yeux.
— Si seulement, si seulement…, elle murmura en regardant dans le vide comme si elle voulait déchiffrer l’avenir.
Elle emmena Gary voir le château dans une vieille voiture qui peinait dans les côtes. Gary fermait les yeux et les rouvrait. Il regardait par la vitre, le cou tendu vers l’horizon. Il l’avait si souvent imaginé ce château, ces derniers jours.
Il ne fut pas déçu.
Le château de Chrichton se dressa soudain au détour d’un virage. Immense, majestueux, arrogant. Il le dominait de ses murailles blanches devenues grises et moisies par endroits. Les toits s’étaient effondrés et des arbustes poussaient droit à travers les charpentes vers le ciel.
— Mais pourquoi y a-t-il tous ces murs autour du château ? demanda-t-il, intrigué. Je n’ai jamais vu ça nulle part…
C’était comme si on avait déposé le château derrière cinq ou six colliers de remparts.
Mrs Howell soupira.
— C’est le résultat de toutes les guerres fratricides des McCallum… Chaque fois qu’un cousin ou un parent les menaçait, ils entouraient le château d’un nouveau rang de pierres… Et défiaient l’ennemi, retranchés derrière leurs murs.
Ils se garèrent devant l’entrée principale et marchèrent. Franchirent un à un les rangs des remparts. Il soufflait un vent violent et Gary eut l’impression que ses joues allaient se détacher et s’envoler. Il éclata de rire et tourna, tourna au milieu des pierres grises. Adieu Gary Ward ! Et bonjour à Gary McCallum. Il changerait de nom, il changerait de vie, il venait de retrouver, dans ces vieilles pierres grises écroulées, la couleur, toutes les couleurs du cerf-volant. Il tourna, tourna et se laissa tomber dans l’herbe en riant au ciel bas et maussade qui semblait recouvrir le domaine d’un sinistre couvercle.
Il voulut tout voir.
Ils poussèrent la porte d’entrée en priant que Duncan ne soit pas tapi sur le canapé.
— Ne crains rien… À cette heure-ci, il est déjà en train de boire au pub…
Il courut dans les couloirs, fit voler des nuages de poussière, poussa de lourdes portes, donna des coups de poing dans des toiles d’araignées, aperçut de longues pièces désertes et tout au bout, de hautes cheminées noircies par le feu. Il n’y avait plus de meubles, mais de vieilles armures dont les heaumes semblaient le suivre des yeux.
Quand Mrs Howell lui désigna du menton la porte de la chambre de son père, il recula et dit :
— Pas avant de l’avoir vu…
Et ils retournèrent en ville.
Ils le trouvèrent au Bow Bar. Un bar aux grandes façades vitrées, aux murs extérieurs peints en bleu de Prusse. Gary laissa Mrs Howell entrer devant lui. Il entendait son cœur battre dans sa poitrine. Il suivit le manteau violet et l’écharpe rouge. Le plafond du bar, aux poutres vermillon, et le parquet, jaune orangé, l’éblouirent. Il cligna des yeux, aveuglé par les couleurs.
Elle se dirigea vers un homme accoudé au bar, presque couché sur une énorme pinte de bière. Elle lui frappa légèrement l’épaule et dit :
— Duncan McCallum ?
— Yeah ! rugit l’homme en se retournant.
C’était un géant, aussi haut que large, la face rubiconde et boursouflée. Ses yeux semblaient injectés de sang et on n’en distinguait pas la couleur. Ses dents étaient jaunies par le tabac et il en manquait une devant. Son ventre débordait d’un vieux kilt vert et bleu, le gilet et la veste noirs étaient tachés et les chaussettes hautes arboraient deux ridicules pompons rouges qui pendaient sur le côté. Un vieux clown, avait dit Mrs Howell, un vieux clown balafré…
— Hey ! L’Anglaise ! s’exclama Duncan McCallum. Tu veux encore me ramener à la maison ?
Puis son regard se porta sur Gary et il rugit à nouveau.
— Et toi ? Qui es-tu ?
Gary se racla la gorge, incapable de parler.
— T’es avec la vieille Anglaise ?
— Je… Je…
— Il a perdu sa langue ou la vieille la lui aura coupée ! s’exclama Duncan McCallum en se retournant vers le garçon derrière le bar. Faut se méfier des femmes, même vieilles, elles vous coupent la langue quand ce n’est pas autre chose !
Et il éclata de rire en tendant sa chope de bière vers Gary.
— On trinque, mon garçon, ou tu restes muet sur pied ?
Gary s’approcha et Mrs Howell murmura :
— Duncan, je te présente ton fils, Gary… tu te souviens que tu as un fils ?
— Si je me souviens, la vieille ! Tu me l’as rappelé l’autre soir quand j’étais trop ivre pour rentrer chez moi…
Puis ses yeux se posèrent sur Gary et se rétrécirent comme deux meurtrières de château. Il s’adressa à nouveau au garçon derrière le bar :
— Parce que j’ai un fils, Ewan ! Un fils de ma chair ! T’en dis quoi ?
— Je dis que c’est très bien, Duncan…
— Un McCallum… Tu t’appelles comment, fiston ?
— Gary…
— Gary comment ?
— Gary Ward, mais…
— Alors tu n’es pas mon fils… Les McCallum ne changent pas de nom comme les femmes qui se marient… Ils restent des McCallum toute leur vie ! Ward, Ward, c’est un nom anglais, il me semble… Je me souviens d’une Anglaise qui a prétendu que je l’avais mise enceinte, une fille à la cuisse légère, c’est ta mère ?
Gary ne savait plus quoi répondre.
— C’est ton fils, répéta Mrs Howell d’une petite voix douce.
— S’il s’appelle Gary Ward, je n’ai rien à voir avec lui !
— Mais tu ne l’as pas reconnu quand il est né ! Comment veux-tu qu’il s’appelle ?
— McCallum ! Comme moi ! Elle en a de bonnes, celle-là !
Et il prit à partie les autres hommes présents dans le pub en train de regarder un match de foot à la télévision devant leur chope de bière.
— Hé ! Les gars ! Il paraît que j’ai un fils… Je dois pas en avoir qu’un seul ! La semence des McCallum a engrossé bien des femmes ! Elles étaient bien contentes d’ouvrir leurs cuisses…
Gary rougit et n’eut plus qu’une envie : partir. Mrs Howell devina son désarroi et le retint par la manche.
— Tu as un fils, Duncan McCallum, et il est devant toi… Arrête de faire l’ivrogne et parle-lui !
— Ta gueule, la vieille ! C’est moi qui décide… Jamais une femme n’a décidé pour un McCallum.
Et à nouveau il prit à partie l’assistance.
— Duncan McCallum, tais-toi ! lui intima Mrs Howell. Tu fais le fier quand il s’agit de rugir dans les tavernes, mais tu te comportes comme une femmelette quand il faut affronter la maladie ! Tu n’es qu’un pleutre et un vantard. Tu vas mourir, arrête de faire ton cirque !
Alors il se voûta, lui jeta un regard méchant et se recroquevilla sur sa bière. Ne dit plus rien.
— Monsieur, murmura Gary en s’approchant. Allons nous asseoir et parlons…
Il éclata de rire.
— M’asseoir avec toi, Gary Ward ! Jamais je n’ai trinqué avec un Anglais ! Sache-le et enlève ta main de mon bras ou je te fous mon poing dans la gueule ! Tu veux que je te raconte comment je me suis battu avec un Russe ivre dans les rues de Moscou ?
Gary resta la main en l’air et supplia Mrs Howell du regard.
— Tu vois ma cicatrice, là ?
Et il tendit sa joue comme un bateleur récite son boniment.
— Lui, c’est en travers du corps que je l’ai zébré ! De haut en bas ! Je l’ai coupé en tranches ! Et il a détalé la queue entre les jambes en me laissant un fameux souvenir…
— Tu n’es qu’un âne bâté, Duncan McCallum. Tu ne mérites pas d’avoir un fils… Viens, Gary, on s’en va.
Elle prit Gary par la main et ils sortirent, le cœur battant, mais dignes.
Ils s’appuyèrent contre la devanture du pub. Mrs Howell sortit une cigarette et l’alluma. Elle la fumait en plissant les yeux et recueillait les cendres dans sa main. Elle la tenait à la verticale pour qu’elle se consume lentement et répétait je suis désolée, je suis désolée, je n’aurais pas dû te dire de venir, ce n’était pas une bonne idée…
Gary ne savait plus quoi penser. Il contemplait le bout rouge de la cigarette et suivait les volutes grises. L’affrontement avait été trop rapide, il n’arrivait plus à se souvenir de ce que son père avait dit et il sentait tout le blanc de la tristesse l’envahir à nouveau.
— On reviendra demain, dit Mrs Howell. Il aura réfléchi et fera moins le fier. Ça a dû être un choc pour lui de te voir… et pour toi aussi, mon petit. Je suis désolée…
— Ne vous excusez pas, Mrs Howell, ne vous excusez pas.
Il regardait la façade bleu de Prusse, elle n’était plus aussi brillante que lorsqu’il était entré dans le pub. Il se sentait partir en pièces détachées.
Il avait été stupide de croire qu’on pouvait changer un homme. Un McCallum, en outre.
Il dit au revoir à Mrs Howell et regagna son hôtel sur Princes Street.
Il ne reviendrait pas le lendemain…
Il serait réveillé par la cornemuse et la marche nuptiale et regagnerait Londres par le premier train.
Que les McCallum aillent droit en enfer et que leur château s’écroule !
Dans la nuit, Duncan McCallum mit fin à ses jours d’un coup de revolver dans la bouche, allongé sur le canapé défoncé de l’entrée. Il illustrait ainsi la vieille devise de ses ancêtres : « Je ne change qu’en mourant. »
Il avait auparavant écrit et posté une lettre où il instituait Gary Ward, son fils, né de sa liaison avec Shirley Ward, unique héritier du château de Chrichton.