Deux mois !

Deux mois depuis qu’elle avait déjeuné avec Gaston Serrurier…

Elle s’était enfuie en courant…

Elle avait couru entre les voitures, couru dans les couloirs du métro, était restée debout dans la rame, appuyée contre un strapontin, impatiente d’arriver chez elle, d’ouvrir le carnet noir. Impatiente de retrouver dans ces pages maladroites le souffle d’un adolescent qui découvrait l’amour et se livrait sans calcul. Ses tentatives pour attraper le regard de l’homme qu’il aime, le cœur qui bondit, l’embarras de ne pas savoir se tenir…

En deux mois qu’avait-elle fait ? Elle avait relu et corrigé une dizaine de chapitres rédigés par des collègues et écrit une préface de dix pages au livre des femmes pendant les croisades… Maigre butin. Dix pages en deux mois, soit cinq pages par mois ! Elle passait des heures, immobile devant l’écran de son ordinateur, attrapait une feuille de papier blanc, griffonnait des mots, « ardeur », « feu », « fièvre », « ivresse », des insectes velus, des cercles, des carrés, la truffe rose de Du Guesclin, son œil vitreux de forban, et sa main partait à la recherche du carnet noir dans le tiroir, elle se disait juste quelques pages et je retourne aux croisades, aux mangonneaux, aux archers, aux femmes en armure.

Elle en lisait une, retenait son souffle, effrayée. Petit Jeune Homme s’offrait, cœur dénudé. Elle avait envie de lui crier casse-cou ! Ne donne pas tout, recule d’un pas… Elle se penchait sur l’écriture, guettait les fins de mots estropiées comme un mauvais présage. Des ailes rognées.

Il n’avait pas eu le temps de s’envoler.

Le carnet avait fini à la poubelle. Plus d’ailes.

Et toujours la même question : qui en était l’auteur ? Un habitant de l’immeuble B, de l’immeuble A ? Quand on s’installe dans un appartement, on vérifie l’amiante, le plomb dans les peintures, la présence de termites, les mètres carrés, le bilan électrique, l’isolation… On ne vérifie jamais le bon état de ses voisins. S’ils sont délabrés ou en bonne santé. Sains d’esprits ou encombrés de fantômes. On ne sait rien d’eux. Elle avait côtoyé deux criminels sans le savoir : Lefloc-Pignel et Van den Brock[23]. Réunions de copropriété, discussions dans le hall, bonjour monsieur, bonjour madame, Joyeux Noël et bonne année, et si on changeait la moquette des escaliers ?

Que savait-elle des nouveaux venus ? M. et Mme Boisson, Yves Léger et Manuel Lopez. Elle les rencontrait dans le hall ou dans l’ascenseur. Ils se saluaient. M. Boisson, lisse, froid, dépliait son journal. Il semblait avoir avalé ses lèvres. Mme Boisson saluait sèchement, ses cheveux cendrés tirés en chignon, le col de son chemisier fermé à double bouton. Elle ressemblait à une urne funéraire. Ils portaient chacun le même manteau. Ils devaient les acheter par lot de deux. Un manteau beige damassé pour l’hiver, un manteau beige plus léger quand le printemps venait. Ils étaient comme un frère et sa sœur. Chaque dimanche, leurs deux fils venaient déjeuner. Le cheveu aplati, serrés dans leur costume gris, l’un blond albinos, les oreilles rouges, décollées, l’autre, triste, châtain, un nez en champignon de Paris et des yeux bleus délavés. La vie semblait les avoir évités. Une, deux, une deux, ils montaient les escaliers en levant les genoux très haut, un parapluie accroché au coude. On ne pouvait pas leur donner d’âge. Ni de sexe.

M. Léger, au troisième étage, tenait de grands cartons à dessin sous le bras. Il portait des gilets roses, violets ou du plus bel ivoire qui faisaient une petite pointe sur son ventre rond. Glissait comme un patineur énervé, ses cartons sous le bras. Râlait quand la minuterie s’éteignait ou que l’ascenseur, un peu vieillot, mettait du temps à s’ébranler. Son compagnon, beaucoup plus jeune, sifflotait en traversant le hall, saluait Iphigénie d’un « Bonjour madame », un peu théâtral, et retenait la porte pour laisser passer les personnes âgées. Mme Pinarelli semblait l’apprécier. Ni M. Boisson ni M. Léger ne lui rappelaient la fougue innocente de Petit Jeune Homme…


Elle était interrompue par Zoé, Josiane, Iphigénie, Giuseppe et tous les autres.

Ils brisaient le flux tranquille de sa rêverie, racontaient leurs états d’âme, leurs malheurs, leurs déceptions, ces accidents de la vie qui auraient été une collection de niaiseries pour Hortense. Joséphine écoutait. Elle ne savait pas faire autrement.

Josiane, assise dans le salon, se lamentait en dégustant la tarte aux pommes qu’elle avait apportée. Cuite par mes soins, avait-elle précisé en sortant la tarte de sous un grand torchon blanc. Du Guesclin, droit devant elle, guettait le morceau qui allait tomber. Il devait penser qu’en restant immobile il deviendrait invisible et pourrait dérober des miettes sans attirer l’attention.

Le lendemain, 6 mai, on fêtait les trois ans de Junior et Josiane avait renoncé à préparer un goûter d’anniversaire.

— Il n’a pas d’amis ! Un goûter sans petits copains, c’est comme un bouquet qu’avec des tiges ! Ça fait grise mine. Et je ne vais pas inviter les deux serpents à lunettes qu’on a engagés comme professeurs ! Moi qui avais imaginé des fêtes avec des magiciens, des conteurs, des ballons de toutes les couleurs et des petits drôles qui courent partout !

— Tu veux que je vienne ? demandait Joséphine, à contrecœur.

Josiane ne répondait pas et continuait à se lamenter.

— Qu’est-ce que je fais, maintenant ? Hein ? Marcel n’a plus besoin de moi. Il rentre de plus en plus tard et parle presque exclusivement à Junior… Et Junior a ses journées remplies à ras bord de travail scolaire. Il déjeune d’un sandwich en lisant un livre ! Il ne me demande même pas de lui faire réciter ses leçons… Je crois bien que j’en serais incapable ! Il attend son père et, le soir, je tiens la chandelle entre mes deux hommes. Je ne sers plus à rien, Jo… Ma vie est finie !

— Mais non…, assurait Joséphine. Elle n’est pas finie, elle est en train de changer. La vie n’est jamais figée, elle change tout le temps, tu dois t’adapter si tu ne veux pas ressembler à une grosse vache dans un pré qui rumine toujours le même herbage !

— J’aimerais être une grosse vache avec rien sous le brushing…, soupirait Josiane en mâchant sa tarte aux pommes, les yeux dans le vague.

— Tu ne peux pas te trouver une occupation, un travail ?

— Marcel ne veut pas que je retourne au bureau… Je le sens réticent. L’autre jour, je suis allée voir Ginette à l’entrepôt et sur qui suis-je tombée ? Je te le donne en mille ! Chaval ! Il furetait en faisant le beau. L’air, ma foi, assez satisfait. Et ce n’est pas la première fois ! Je me demande si Marcel l’a repris. Il me jure que non, mais je trouve bizarre qu’il soit là à traîner dans l’entreprise…

— Fais les petites annonces…

— Par les temps qui courent et le chômage qui galope ! Autant me dire de devenir patineuse artistique !

— Suis une formation…

— Je ne sais rien faire d’autre que secrétaire…

— Tu fais très bien la cuisine…

— Mais je vais pas devenir petit mitron !

— Et pourquoi pas ?

— Facile à dire, maugréait Josiane en tripotant les boutons de son gilet rose. Et puis tu veux que je te dise, Jo, j’en ai plus dans le boudin… Je suis devenue une femme grasse, une femme entretenue. Avant, j’étais sèche comme une allumette et je me battais…

— Fais un régime ! suggérait Joséphine en souriant.

Josiane soufflait, désespérée, sur une mèche blonde qui lui barrait le regard.

— Je croyais avoir trouvé un emploi avec Junior. C’est une belle occupation d’être mère… J’avais imaginé tant de rêves ! Il m’a tout confisqué !

— Imagine autre chose… Deviens astrologue, diététicienne, ouvre une boutique à sandwichs, fabrique des bijoux, vends-les en passant par Casamia. Tu as un homme qui peut t’aider, tu n’es pas toute seule, invente, invente… Mais ne reste pas assise toute la journée à te morfondre !

Josiane avait cessé de triturer les boutons de son gilet et marmottait :

— Tu as changé, Joséphine, tu n’écoutes plus les gens comme avant… Tu deviens comme tout le monde, égoïste et pressée…

Joséphine se mordait les lèvres pour ne pas répondre. Le carnet de Petit Jeune Homme l’attendait sur son bureau, elle n’avait qu’une hâte : l’ouvrir, s’y plonger, trouver un fil conducteur pour raconter cette histoire. Il faudrait que j’aille chez WH Smith, rue de Rivoli, acheter une biographie de Cary Grant. Et puis, la même question revenait : pourquoi ce carnet s’était-il retrouvé dans une poubelle ? Son auteur avait-il commencé une vie nouvelle et voulait-il tirer un trait sur son passé ? Craignait-il que le carnet ne tombe entre des mains étrangères et ne livre son secret ?

— Je vais te laisser, disait Josiane en se levant et en défroissant sa jupe. Je sens bien que je t’ennuie…

— Mais non, protestait Joséphine, reste encore un peu… Zoé va rentrer et…

— Tu as de la chance… Tu en as deux, toi, au moins…

— Deux ? disait Joséphine, se demandant à quoi Josiane faisait allusion.

— Deux filles… Hortense est partie, mais il te reste Zoé. Tu n’es pas toute seule… Tandis que moi…

Josiane se rasseyait, réfléchissait un instant puis son visage s’éclairait et elle murmurait :

— Et si je faisais un autre enfant ?

— Un autre enfant !

— Oui… Pas un génie, un enfant qui respecte les étapes de la vie, que je puisse suivre pas à pas… Va falloir que j’en parle à Marcel, pas sûr qu’il veuille, à son âge… Pas sûr que Junior apprécie beaucoup non plus…

Elle était partie dans ses pensées. Elle s’imaginait, un bébé accroché au sein, un filet de lait aux commissures des lèvres. Il la tétait goulûment et elle fermait les yeux.

— Mais oui… Un autre enfant… Que je garderais pour moi, rien que pour moi.

— Tu crois vraiment que…

Josiane ne l’écoutait pas. Elle se relevait, serrait Joséphine dans ses bras, repliait son torchon, prenait son moule à tarte et repartait en la remerciant, en la priant de bien vouloir excuser son mouvement d’humeur. En lui promettant un gâteau au chocolat pour la prochaine fois…


Ouf ! se disait Joséphine en refermant la porte de l’appartement derrière Josiane. Enfin seule…

Le téléphone sonnait. Giuseppe. Il s’inquiétait. Je ne te vois plus, Joséphine, que se passe-t-il ? Ils t’ont mangée à l’université ? Elle riait en se grattant la tête. Je suis à Parigi, on dîne, ce soir ? Elle disait non, non, j’ai pas fini ma préface, je dois la rendre dans une semaine… Au diable, ta préface ! J’ai découvert un petit resto italien à Saint-Germain, je t’emmène, allez ! dis oui. Ça fait trop longtemps que je ne t’ai pas vue… Elle disait non. Elle entendait un long silence. Elle s’en inquiétait et ajoutait plus tard, plus tard, quand j’aurai fini… mais je serai reparti, amore mio ! Et elle pensait tant pis ! Elle ne pouvait pas dire la vérité, je suis grosse d’un livre qui pousse en moi, qui prend toute la place, il aurait posé mille questions auxquelles elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas répondre. Alors elle murmurait, excuse-moi comme si elle était prise en défaut… Il demandait des nouvelles des filles. Elle soupirait, soulagée de changer de sujet de conversation. Elles vont bien, elles vont bien.

Puis elle songeait je n’ai plus de nouvelles d’Hortense, plus de vraies nouvelles, rien que des mails bâclés qui disent je suis débordée ! Pas le temps ! Tout va bien. T’appelle quand j’ai un moment !

Elle n’avait jamais de « moment ».

Elle se demandait si Hortense lui en voulait…


— Alors, madame Cortès ? insistait Iphigénie sur le pas de la loge, qu’est-ce que vous attendez pour la faire signer, cette pétition ? On l’a écrite, y a plus qu’à appuyer sur un bouton, l’imprimer et hop ! on la fait circuler…

— Attendons la prochaine réunion de copropriétaires, le syndic sera bien obligé de nous parler de votre remplacement et je verrai si le danger est réel…

— Quoi ! criait Iphigénie, les poings sur les hanches pendant que ses deux enfants disparaissaient derrière le rideau de la loge, craignant les foudres maternelles. Vous ne me croyez pas ? Vous n’apportez pas foi à ce que je vous dis !

— Mais si, mais si… C’est juste que je ne veux pas me lancer dans cette…

Cary Grant lui souriait. Elle se demandait comment qualifier ce sourire malicieux et enjoué. Elle cherchait le mot juste, elle l’avait sur le bout de la langue. Moqueur, facétieux, taquin, goguenard… Il existait un mot, un autre mot.

— Dans cette aventure, dites-le, madame Cortès, vous avez la frousse, hein ?

— Mais non, Iphigénie, attendez encore un peu et je vous promets que…

— Promesses, promesses !

— Je ne me défilerai pas…

— Vous avez bien retenu ce que je vous ai dit ?

— Oui. « Si c’est pas maintenant, c’est jamais… » J’ai compris, Iphigénie.

— Moi, je trouve que ça serait plus fort d’arriver à la réunion avec la pétition en poche.

Espiègle ! Un petit sourire espiègle…

Elle sifflait Du Guesclin, faisait un petit signe à Clara et Léo derrière le rideau et saluait Iphigénie d’un petit sourire… espiègle.


Elle reprenait le carnet noir et l’ouvrait.

Elle branchait la bouilloire, inclinait le livre vers le bec pour en recueillir la vapeur, glissait la lame du couteau entre les pages, décollait chaque page, glissait un buvard et procédait ainsi avec une lente détermination, sans jamais se précipiter de peur de perdre des mots, d’effacer de précieuses phrases…

Elle se faisait l’effet d’un égyptologue penché sur les restes d’une momie.

La momie d’un amour défunt.

« 4 janvier 1963.

Il m’a enfin raconté comment il était devenu Cary Grant.

On était dans sa suite… Il m’avait versé une coupe de champagne. La journée avait été éprouvante. Il tournait une scène et n’était pas satisfait. Il trouvait qu’elle manquait de rythme ; quelque chose clochait dans l’écriture, il fallait la reprendre. Stanley Donen et Peter, le scénariste, s’arrachaient les cheveux et tentaient de le convaincre qu’elle était parfaite, mais il répétait que non, ça n’allait pas, le tempo n’y était pas. Et il claquait des doigts en battant la mesure.

— Quand on va au cinéma, c’est pour oublier. Oublier les assiettes sales dans l’évier. Il faut du rythme…

Il citait Philadelphia Story comme un exemple parfait de rythme soutenu tout le long d’un film.

Il avait l’air furieux. Je n’ai pas osé m’approcher.

Une fois de plus, j’avais séché les cours pour le retrouver. Je l’écoutais parler, s’opposer, et j’admirais sa détermination. J’avais envie de l’applaudir. Je devais être le seul. Les autres râlaient dans leur barbichette.

Les autres… Ils parlent dans mon dos, ils disent que je suis amoureux de lui, mais je m’en fiche. Je compte les jours qui me séparent de son départ et… je ne veux pas y penser !

Je suis embué de bonheur. Je suis passé du garçon le plus idiot du monde au garçon le plus souriant du monde. J’ai un truc dans la poitrine, mais complètement dans la poitrine, pas juste au cœur… Un étau qui palpite. Tout le temps. Et je me dis, tu peux pas être amoureux d’un sourire, de deux yeux, d’une fossette dans le menton ! Et d’un homme, en plus ! Un homme ! Impossible ! Pourtant je ne peux pas m’empêcher de courir dans les rues, d’avoir l’impression que tout le triste et le moche s’en va, que les gens ont l’air d’aller mieux, que les pigeons sur le trottoir sont des êtres vivants ! Je regarde les gens et j’ai envie de les embrasser. Même mes parents. Même Geneviève ! Je suis beaucoup plus gentil avec elle, je ne vois plus sa moustache…

Bon, je reviens à notre soirée…

On était tous les deux dans sa suite. Sur une table basse, il y avait une bouteille de champagne dans un seau à glace et deux belles flûtes. À la maison aussi, on a des flûtes, mais maman ne les utilise jamais, elle a peur qu’on les casse. Elles restent dans une vitrine, elle ne les sort que pour les nettoyer et les remettre à leur place.

Il est allé prendre une douche. Je l’ai attendu, un peu intimidé. Je restais sur le bord du canapé. Je n’osais pas me laisser aller contre le dossier. J’avais encore en tête son différend avec le metteur en scène et sa colère.

Quand il est revenu, il avait mis un pantalon gris et une chemise blanche. Une belle chemise dont il avait retroussé les manches… Il a haussé le sourcil et m’a demandé ça va, my boy ? J’ai hoché la tête, un peu stupide. Je sentais qu’il repensait à la scène et j’ai eu envie de lui dire qu’il avait raison. Mais je ne l’ai pas fait, ç’aurait été présomptueux de ma part. Qu’est-ce que je connais au cinéma ?

Il a dû lire dans mes pensées parce qu’il a enchaîné :

— Tu connais un film qui s’appelle Les Voyages de Sullivan ?

— Non…

— Eh bien ! Si tu as l’occasion, va le voir. C’est de Preston Sturges, un grand metteur en scène, il illustre exactement ce que je pense du cinéma…

— Et…

— C’est l’histoire d’un metteur en scène brillant qui triomphe dans les comédies légères. Un jour, il a envie de faire un film sérieux sur les pauvres, les laissés-pour-compte. C’est pendant la crise de 1929 et les routes sont pleines de vagabonds jetés à la rue par la misère. Il s’adresse à son producteur et lui déclare qu’il veut se déguiser en mendiant, enquêter sur la vie de ces gens et en faire le sujet de son film. Le producteur lui répond que ce n’est pas une bonne idée. “Ça n’intéressera personne. Les pauvres savent ce qu’est la pauvreté et ne veulent pas la voir à l’écran, seuls les riches qui vivent dans la soie, fantasment sur ce sujet.” Il s’entête, part sur les routes, se mélange aux vagabonds, se fait arrêter par la police et finit au bagne. Et là, un soir, on projette un film aux prisonniers, une de ses comédies légères et drôles, et notre metteur en scène, éberlué, entend ses compagnons de bagne éclater de rire, rire à s’en taper les cuisses, en oubliant leur sort… Et il comprend ce qu’a voulu dire le producteur.

— Et vous, vous pensez que le producteur avait raison…

— Oui… C’est pour ça que je fais si attention au rythme. Je n’aimerais pas jouer dans un film qui montre que le monde est moche, sale, répugnant. C’est une escroquerie d’appeler ça, “divertissement”… C’est bien plus difficile de faire comprendre la même chose par le biais d’une comédie. Les grands films sont ceux qui montrent la vilenie du monde en faisant rire. Comme To be or not to be de Lubitsch ou Le Dictateur de Chaplin… mais c’est plus dur à faire ! Ça demande un sacré rythme. C’est pour ça que le rythme est si important dans un film et qu’il ne faut jamais le perdre.

Il ne me parlait pas, à ce moment-là, il se parlait à lui-même. J’ai compris avec quel sérieux il faisait ce métier qu’il semblait prendre à la légère.

Je lui ai demandé comment il avait réussi à devenir ce qu’il était. À avoir le courage de s’opposer, d’imposer ses choix. Je voulais savoir pour lui et je voulais savoir pour moi. J’ai dit comment on devient Cary Grant ? C’était un peu idiot comme question.

Il m’a regardé avec son bon regard, celui qui vous entre dans les yeux et les dévisse, et il m’a dit ça t’intéresse vraiment ? et j’ai dit oui, oui… comme si j’étais au bord d’une falaise et que j’allais tomber.


Il avait vingt-huit ans quand il a quitté New York pour Los Angeles… Il en avait marre de stagner à Broadway. Il savait que les gens de la Paramount cherchaient des têtes nouvelles. Il leur fallait de nouvelles stars. Ils avaient déjà Marlène Dietrich et Gary Cooper, mais ce dernier leur donnait du fil à retordre. Il était parti un an en vacances en Afrique et envoyait des télégrammes laconiques, menaçant de ne jamais revenir et de prendre sa retraite ! Ils ont convoqué Archibald Leach pour faire des essais. Et le lendemain, Schulberg lui a annoncé qu’il était engagé, mais qu’il lui faudrait changer de nom. Il en voulait un qui sonne comme Gary Cooper. Ou Clark Gable.

Avec sa copine Fay Wray, celle qui jouait dans King Kong, et son mari, ils se sont mis autour d’une table un soir et ils ont cherché… Ils ont trouvé Cary Lockwood. Cary, ça allait, mais Lockwood, il n’en était pas fou. Schulberg fut du même avis. Il lui a alors tendu une liste de noms et parmi ceux-là, il y avait Grant.

En un clin d’œil, il est devenu Cary Grant. Au revoir Archibald Leach ! Bonjour Cary Grant ! Il est devenu obsédé par Cary Grant. Il voulait qu’il soit parfait. Il se regardait des heures dans la glace et cherchait à améliorer chaque centimètre de peau. Il se brossait les dents à s’en faire saigner les gencives. Il avait toujours une brosse à dents dans sa poche et dès qu’il fumait une cigarette, il la sortait. Il fumait un paquet de cigarettes par jour à l’époque et il avait peur d’avoir les dents jaunes. Il s’est mis au régime, a soulevé des poids, a réduit sa consommation d’alcool, a imité les acteurs qu’il admirait : Chaplin, Fairbanks, Rex Harrison, Fred Astaire. Il les copiait, leur piquait des détails. Par exemple, il m’a raconté qu’il s’entraînait à mettre ses mains dans ses poches pour avoir l’air détendu sauf qu’il avait tellement le trac qu’il transpirait des mains et n’arrivait plus à les sortir de sa poche !

On a ri, on a ri…

J’adore son rire… C’est pas vraiment un rire, c’est une sorte de pouffement sarcastique, retenu. Presque un couinement.

Il m’a dit tu veux que je te montre, my boy ? Et il m’a fait une imitation de lui avec les mains coincées dans ses poches ! Tous ces efforts pour pas grand-chose, il a ajouté, parce que au-dessus de lui, il y avait toujours le maître étalon de l’élégance, Gary Cooper, qui le regardait de haut et lui battait froid.

J’ai l’impression qu’à l’époque, un acteur, ça n’était pas grand-chose. Un objet de décoration qu’on posait dans un film. Un joli pot de fleurs. On leur rabotait le nez, on leur rabotait les dents, on leur creusait les joues, on leur arrachait des cheveux, des poils, des sourcils, on leur mettait des couches et des couches de fond de teint, on les fiançait, on les mariait, on leur imposait des rôles, on les lançait comme des savonnettes. Ils n’avaient pas leur mot à dire.

Lui, il ne voulait pas être une savonnette, alors il se perfectionnait. Seul devant sa glace. Il fabriquait Cary Grant. Il portait sur lui un petit carnet où il marquait des mots nouveaux qu’il apprenait : avuncular, attrition, exacerbation. Il travaillait son accent, ses gestes, son allure et il y parvenait plutôt bien. Sauf lorsque Josef von Sternberg changeait sa raie de côté sans lui demander son avis ! C’était son cinquième film et il était déjà habitué à avoir la raie bien tracée à gauche quand, juste avant de tourner une scène, Sternberg a pris un peigne et lui a fait la raie à droite ! Il a détesté ça. Il assure que Sternberg l’a fait exprès pour le déstabiliser…

— On ne peut rien faire de pire à un acteur juste avant de crier moteur ! mais je me suis vengé, j’ai gardé ma raie à droite toute ma vie, rien que pour l’ennuyer !

Le film s’appelle Blonde Vénus avec Marlène Dietrich et je ne l’ai pas vu non plus.

Je crois que je vais aller faire une cure à la Cinémathèque. Je sais pas comment je vais trouver le temps de voir tous ces films ! J’aurai jamais mon concours, jamais ! mais je m’en fiche.


On a été interrompus par un coup de fil. Quelqu’un lui téléphonait de Bristol. J’ai compris qu’on lui parlait de sa mère et il répondait OK, OK. Il avait l’air préoccupé.

Il ne m’a toujours pas parlé de sa mère et je n’ose pas lui poser de questions.

On regardait les toits de Paris par la fenêtre et je lui ai dit j’aime quand vous me racontez votre vie, ça me donne du courage.

Il a souri, d’un air un peu las, et il a dit qu’il ne fallait pas vivre par procuration, que sa vie, on se la faisait tout seul. J’avais l’impression qu’il voulait me dire quelque chose, mais qu’il ne savait pas comment s’y prendre.

Il a continué son récit.

À la Paramount, on ne le prenait pas au sérieux. On l’engageait pour son physique. Il jouait les bouche-trous. Les premiers rôles allaient d’abord à Gary Cooper et, s’il les refusait, à George Raft ou Fred MacMurray. Il était juste une silhouette élégante qui passait dans les films, les mains dans les poches. Il incarnait toujours le même personnage grand, beau, élégant. Il avait trente ans, il commençait à se lasser. Surtout qu’il y avait des petits nouveaux qui arrivaient comme Marlon Brando.

— Je regardais les acteurs et les actrices, j’observais et j’apprenais. Quant tu joues, ce n’est pas la sincérité qui compte, mais le rythme… Tu dois imposer ton rythme et alors tu crèves l’écran. Mais on ne me laissait pas la place de le faire…

Jusqu’à ce que Cukor l’engage aux côtés de Katharine Hepburn dans un film qui s’appelle Sylvia Scarlett. Celui-là non plus, je ne l’ai pas vu. C’est ce film-là qui l’a lancé. Ça a été un échec pour tout le monde sauf pour lui ! Il était magnifique dedans…

— Et tu sais pourquoi j’ai été bien dans ce rôle, my boy ? Parce que je pouvais être à la fois Archie Leach et Cary Grant… et soudain, j’ai été à l’aise. Je me suis libéré. Toute ma vie, j’ai essayé d’être moi à l’écran et j’ai compris que c’était la chose la plus difficile au monde… Parce qu’il faut avoir confiance en soi. J’ai osé faire des mimiques, des haussements de sourcils, prendre des attitudes qui n’appartenaient qu’à moi. J’avais créé mon style…

Du jour au lendemain, il est devenu un acteur qui comptait. La Paramount a voulu lui faire signer un nouveau contrat, l’ancien étant arrivé à son terme… et alors, il a fait un truc incroyable : il a refusé et il s’est mis à son compte. Il a pris ce risque. C’était un acte d’une audace terrible, à l’époque.

Il avait retrouvé l’énergie du petit Archie, le gamin des rues qui s’était engagé dans une troupe de comédiens ambulants à Bristol à quatorze ans, avait débarqué aux États-Unis à seize, s’était essayé au théâtre, était venu à Hollywood, c’était cet homme-là qu’il aimait, pas la marionnette fabriquée par la Paramount. Il a claqué la porte.

— Si j’étais resté, j’aurais continué à faire le bouche-trou… Là, soit je disparaissais, je plongeais dans l’anonymat, soit je devenais enfin l’acteur que je rêvais d’être… Tu as envie de faire cette école que tu prépares ?

— Non, pas vraiment… Mais c’est une très bonne école, la meilleure de France.

— C’est une idée à toi ?

— Non… C’est mes parents qui…

— Alors demande-toi ce dont tu as envie, toi… car, d’après ce que tu me racontes, je suis désolé de te dire que tu sembles ne faire que de la figuration dans ta vie… Tu ne décides rien, tu subis…

Il m’a un peu vexé en disant ça.

— Vous aussi, vous avez longtemps subi…

— C’est pour ça que je sais qu’il ne faut pas le faire ! Qu’à un moment, il faut prendre sa vie en main et décider.

Ça a l’air si simple quand il parle…

Il m’a raconté à nouveau l’histoire de la place derrière le brouillard.

Il avait trouvé sa place derrière le brouillard.


C’était magique, cette soirée.


On a dîné tous les deux. Il avait appelé le room-service et on a été servis comme des princes. Dans la salade, il ne mange que les très belles feuilles, les autres, il les laisse de côté. Ça m’a épaté. À la maison, on mange tout, même les feuilles jaunies. Je l’ai imité, j’ai repoussé les feuilles moins belles. Il n’y en avait pas beaucoup, je dois dire. J’avais l’impression de me prélasser dans le luxe. Je crois qu’en sortant de l’hôtel, je ne marchais plus pareil. J’avais les mains dans les poches et je sifflotais.

Quand je suis rentré, les parents m’attendaient en pyjama et robe de chambre dans le salon. La mine sombre. Je leur ai expliqué que j’étais allé au cinéma avec Geneviève et que le film était tellement bien qu’on l’avait vu deux fois. Il va falloir que je la prévienne. Pour pas qu’elle fasse de gaffe !


12 janvier 1963.

J’ai parlé à Geneviève, je lui ai dit que j’avais passé la soirée avec LUI et qu’elle m’avait servi d’alibi… Elle a baissé les yeux, elle a dit t’es amoureux ? J’ai dit t’es zinzin ? Alors elle m’a regardé droit dans les yeux et elle a dit prouve-le ! Embrasse-moi. J’avais franchement pas envie, mais je me suis forcé pour pas qu’elle aille cafter ! J’ai senti le petit duvet… j’ai juste posé mes lèvres sur les siennes, j’ai pas appuyé ni mis la langue, ni rien du tout ! Après elle a posé sa tête sur ma poitrine et elle a soupiré en disant maintenant, on est fiancés ! et j’ai eu une rigole de sueur froide dans le dos… »

— Maman, maman ! criait Zoé en rentrant du lycée. T’es où ? Tu fais quoi ?

— Je lis les carnets de Petit Jeune Homme…

— Ah… Il en est où ?

— Il vient d’embrasser Geneviève…

— Beurk ! Pourquoi il a fait ça ?

Joséphine expliquait et Zoé l’écoutait, la joue posée dans la paume de sa main. En parlant de Petit Jeune Homme à Zoé, Joséphine apprenait à le connaître. Elle entrait dans sa tête. Elle ne le jugeait pas. Elle en faisait un personnage. Elle s’en imprégnait. Et elle pensait c’est comme ça qu’il faut écrire. Comprendre le personnage, amasser des détails, laisser macérer et un jour, il va y avoir un déclic et il va s’animer. Et je n’aurai plus qu’à le suivre.

— Ça t’ennuie pas de m’en parler ? disait Zoé.

— Non. Au contraire, avec toi, j’aime bien… C’est comme si je me parlais à moi-même. Pourquoi tu me demandes ça ?

— Parce que des fois, t’es de mauvaise humeur. J’ai l’impression que je te dérange… T’es plus comme avant. Avant, on pouvait te dire n’importe quoi tout le temps et tu écoutais…

— Je suis moins disponible ?

— Moui…, disait Zoé en s’appuyant contre sa mère.

— Carrément bougon ?

— J’aime bien ce mot, « bougon »… Je vais le marquer dans mon cahier… T’as pas envie de savoir qui c’est, Petit Jeune Homme ?

— Si, je cherche… Je scrute les habitants mâles de l’immeuble…

— Et t’as trouvé ?

— Dans l’immeuble B, à part M. Dumas, je n’en vois pas.

— Le monsieur qui se met de la poudre blanche sur le visage ?

— Oui…

— Et dans le A ? M. Merson ? Il est trop jeune… Pinarelli ?

— Il a dans les cinquante ans…

— Qu’il dit ! Sinon… M. Boisson ? Pas vraiment rigolo. Je l’imagine mal amoureux de Cary Grant ! Et si c’était M. Léger… Tu sais, le plus âgé des deux hommes qui ont emménagé au quatrième chez Gaétan ?

— J’y ai pensé aussi…

— Et puis, ajoutait Zoé, mystérieuse, il y a M. Sandoz… Il a travaillé dans le cinéma quand il était jeune. Il me l’a dit. C’est peut-être lui… C’est pour ça qu’il est si triste. Il a perdu un grand amour.

— Et aujourd’hui, il serait amoureux d’Iphigénie ? Ça ne tient pas debout, Zoé…

— Mais si, mais si… C’est un personnage, Iphigénie. Elle a une forte personnalité. Il aime les personnes qui lui en imposent. Il est resté un petit garçon… Dis maman, on pourra regarder Charade, ce soir, j’ai fini tout mon travail…


Elles regardèrent Charade. Dès qu’Audrey Hepburn apparaissait, Zoé s’exclamait qu’est-ce qu’elle est belle ! Elle devait rien manger pour être aussi mince… J’arrête de manger ! et elle attendait la scène où Bartholomew, le personnage joué par Walter Matthau, disait la dernière fois que j’ai donné une cravate chez le teinturier, il ne m’a rendu que la tache ! Elle se pliait de rire en triturant ses doigts de pieds.

L’esprit de Joséphine vagabondait. Elle regardait Audrey Hepburn poursuivre Cary Grant sans se décourager. Avec grâce et humour. Comment faisait-elle pour lui déclarer sa flamme et rester légère ? Tout était gracieux chez cette femme.

Elle avait croisé Bérengère Clavert dans la rue. Ou plutôt, elle avait été happée par Bérengère Clavert qui courait d’une vente privée chez Prada à une autre chez Zadig et Voltaire.

— Je suis épuisée, ma chérie ! Je n’arrête pas ! C’est génial de vivre seule, de ne plus avoir d’homme à la maison… Jacques est parfait, il paie tout et me fiche une paix royale. Je sors tous les soirs et je m’amuse comme une folle. Et toi ? T’as pas l’air en forme… Encore amoureuse de Philippe Dupin ? Tu devrais laisser tomber… Il vit toujours avec… tu sais la fille qui…

— Oui, oui, avait dit précipitamment Joséphine qui ne voulait pas entendre la suite.

— Elle habite chez lui et il l’emmène partout ! Tu la connais ?

— Euh non…

— Il paraît qu’elle est très mignonne ! Et jeune, en plus ! Moi, je te dis ça pour pas que tu perdes ton temps… Le temps à notre âge, faut pas le gaspiller ! Je te laisse, j’ai encore plein de boutiques à faire, les soldes privés, ça me rend folle !

Elle avait mimé un baiser et s’était précipitée dans un taxi en s’empêtrant dans ses paquets.

Joséphine passait par des alternances de bonheur et de malheur. Elle n’avait plus de nouvelles de Philippe. Parfois, elle était anéantie et se disait il m’a oubliée, il vit avec une autre, puis elle se reprenait à espérer et avait la presque certitude qu’il l’aimait. Elle décidait je vais aller le voir… Mais elle n’y allait pas. Elle avait trop peur de perdre Cary Grant et Petit Jeune Homme.

Le jour où elle rencontra Bérengère, elle fut anéantie.


Le film se terminait et Zoé s’étirait.

— Tu sais, je le comprends Petit Jeune Homme… Il était drôlement séduisant Cary Grant, même si, moi, je le trouve trop vieux…

— Quand on est amoureux, on ne voit pas les détails. On aime, c’est tout.

Zoé faisait défiler les chaînes à l’aide de la télécommande. S’arrêtait sur un vieux Maigret, tourné dans la cour du 36, quai des Orfèvres, coupait le son et disait :

— Et si tu allais en parler à Garibaldi ? Il a peut-être une fiche sur Petit Jeune Homme… Tu lui donnes les cinq ou six noms auxquels tu penses. Tu connais son âge, tu sais où il est né, la profession du père… Souviens-toi de la Bassonnière et de son oncle qui avait des fiches sur tout le monde[24]…

— Pourquoi serait-il fiché ?

— Sais pas… Mais ça ne coûte rien de lui demander.

— Tu as raison, je l’appellerai demain… Allez ! Hop ! Au lit ! concluait Joséphine. Y a école demain !

Zoé se baissait, caressait Du Guesclin, lui frottait les oreilles. Il geignait, s’écartait. Zoé disait ça va pas, mon gros chien ? D’oh ! Y a plus de donuts dans le frigo ? en prenant la grosse voix d’Homer Simpson et Joséphine se disait, elle a quinze ans, elle a un amant et elle parle comme Homer Simpson.

Elle restait enroulée dans le plaid, sur le canapé.

Garibaldi… Elle ne l’avait plus revu depuis ce jour terrible où ils avaient été convoqués, Philippe et elle, au 36, quai des Orfèvres pour apprendre la mort d’Iris. Elle resserra les plis du plaid.

Bientôt neuf mois…

Zoé revenait en se brossant les cheveux, se coulait contre sa mère ; Joséphine la prenait dans ses bras. C’était l’heure des confidences. Zoé commençait toujours par de petites confidences sans importance, puis passait aux sujets plus graves. Elle aimait ces moments d’abandon avec sa fille. Elle se demandait quand Zoé cesserait de la prendre comme confidente. Ce jour-là arriverait et elle le redoutait.

— Tu sais, ma prof de français, Mme Choquart… elle nous a prises à part les filles de mon groupe et moi, et elle nous a dit qu’il ne fallait jamais être des bécassines, qu’on est capables de faire de belles choses et que c’est trop facile de vivre en se disant j’aurais pu si j’avais voulu…

Elle étendait une jambe, se grattait le mollet, la repliait, se renfonçait dans un coin du plaid contre Joséphine.

— Et puis elle a ajouté je vous regarde et vous êtes toutes mignonnes ! Alors je vous préviens, je ne veux pas vous retrouver dans dix ans molles et dépressives ! J’ai jamais eu une prof aussi super. Elle me fait penser que je peux vieillir tranquille puisqu’on peut avoir des cheveux blancs comme elle et ne pas être vieux du tout. On est vieux quand on est triste et qu’on rend les autres tristes. Toi, par exemple, tu seras jamais vieille, parce que tu rends personne triste…

— Merci, je suis rassurée…

Joséphine attendait la suite des confidences. Elle inclina la tête, appuya son menton sur les cheveux de Zoé pour l’encourager à se confier.

— Maman, tu sais Gaétan…

— Oui, mon amour…

— Tu avais raison. Il a fini par me dire ce qui n’allait pas… Ça a pris du temps. Il voulait pas parler.

— Et ?

— Je te préviens, c’est glauquissime…

— J’écoute, je serre les dents…

— C’est Domitille. Elle a été piquée en plein trafic au collège…

— En plein trafic de quoi ?

— Euh ! Je sais pas si je devrais te le dire…

— Vas-y, ma belle, je ne broncherai pas.

— Elle faisait des pipes dans les toilettes pour cinq euros…

Joséphine eut un haut-le-corps.

— Elle le faisait déjà l’année dernière à Paris, mais là, elle s’est fait piquer ! Tout le monde l’a su… Au collège et dans le quartier. C’est la révolution dans la famille. La grand-mère a failli avoir une crise cardiaque. Gaétan était au courant depuis longtemps, c’est pour ça qu’il n’allait pas bien, qu’il me parlait presque plus. Il redoutait que ça se sache… et bingo ! Tout le monde le sait. Mais alors, tout le monde ! Même la boulangère… Elle rigole quand elle leur tend leurs baguettes ! Elle dit cinq euros ! Oh ! pardon… Du coup, il ne veut plus aller au lycée et Charles-Henri, l’aîné, n’a qu’une idée : être pensionnaire à Paris. T’imagines l’ambiance chez eux !

— En effet…

— Le grand-père a essayé de lui parler… je veux dire à Domitille, et tout ce qu’elle a su dire, c’est je m’en fiche, je ne sens rien, rien du tout… Moi, je préfère sentir quelque chose de différent chaque jour que rien sentir du tout…

— Pauvre Gaétan !

— Je savais qu’elle faisait des trucs avec les garçons, mais j’aurais jamais imaginé que c’était ça !

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