On a souvent tendance à croire que le passé est passé. Qu’on ne le reverra plus jamais. Comme s’il était inscrit sur une ardoise magique et qu’on l’avait effacé. On croit aussi qu’avec les années, on a passé à la trappe ses erreurs de jeunesse, ses amours de pacotille, ses échecs, ses lâchetés, ses mensonges, ses petits arrangements, ses forfaitures.

On se dit qu’on a bien tout balayé. Bien tout fait glisser sous le tapis.

On se dit que le passé porte bien son nom : passé.

Passé de mode, passé d’actualité, dépassé.

Enterré.

On a commencé une nouvelle page. Une nouvelle page qui porte le beau nom d’avenir. Une vie qu’on revendique, dont on est fier, une vie qu’on a choisie. Alors que, dans le passé, on ne choisissait pas toujours. On subissait, on était influencé, on ne savait pas quoi penser, on se cherchait, on disait oui, on disait non, on disait chiche sans savoir pourquoi. C’est pour cela qu’on a inventé le mot « passé » : pour y glisser tout ce qui nous gênait, nous faisait rougir ou trembler.


Et puis un jour, il revient.

Il emboutit le présent. S’installe. Pollue.

Et finit même par obscurcir le futur.


Shirley avait cru être débarrassée de son passé. Elle avait cru qu’elle n’en entendrait plus jamais parler. Il lui arrivait cependant d’y penser. Elle secouait la tête et croisait les doigts en murmurant va-t’en. Reste où tu es. Elle ne savait pas exactement pourquoi elle prononçait ces mots, mais c’était sa façon à elle de repousser le danger. De l’ignorer. Et voilà qu’il revenait. Par l’intermédiaire de celui qu’elle aimait plus que tout au monde, son propre fils.

Ce jour-là, devant le lave-vaisselle, devant le jaune des œufs qui traçait des zigzags sur les assiettes, Shirley sut qu’elle allait devoir affronter son passé.

Elle ne pourrait pas fuir. Pas cette fois. Elle avait déjà pris la fuite une fois.


Elle avait un fils de ce passé-là.


OK, se dit-elle en regardant le lave-vaisselle grand ouvert, OK…

Ça ne sert à rien de nier. Gary n’a pas été conçu par l’opération du Saint-Esprit. Gary a un père. Gary veut connaître son père. C’est tout à fait normal, respire un grand coup, compte un, deux, trois et affronte.

Elle mit en route le lave-vaisselle, prit un torchon, s’essuya les mains, compta un, deux, trois et se retourna vers son fils.

Le regarda droit dans les yeux et dit :

— Qu’est-ce que tu veux savoir exactement ?

Elle entendit sa voix, trop haute, légèrement tremblante comme si elle était coupable. De quoi au juste, se reprit-elle, qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Rien. Alors… Ne commence pas en courbant l’échine comme si tu avais commis un crime.

Elle croisa les bras sur sa poitrine et tout son corps se redressa. Un mètre soixante-dix-neuf prêt à encaisser le choc. Elle s’exhortait, elle s’exhortait pour ne pas laisser la peur lui couper les jambes. J’en ai vu d’autres. Je ne vais pas me laisser désarçonner par ce blanc-bec que j’ai nourri au sein.


— Je veux savoir qui est mon père et je veux faire sa connaissance.

Il avait parlé en articulant chaque syllabe. Il avait essayé d’adopter le ton le plus neutre possible. Ne pas l’accuser, ne pas lui demander des comptes, juste savoir.


Jusqu’à ce fameux jour, il ne se posait pas de questions.

Quand il remplissait des fiches pour l’école ou une demande de passeport, à l’emplacement du nom du père, il marquait « inconnu » comme si cela allait de soi, comme si tous les garçons du monde étaient nés de père inconnu, que les hommes étaient tous stériles et n’enfantaient jamais. Il était parfois étonné de l’air désolé que ce simple renseignement faisait naître sur le visage de certains, surtout chez les enseignantes qui passaient leur main dans ses cheveux en soupirant. Il souriait intérieurement et cherchait en vain pourquoi il était à plaindre.

Mais ce jour-là, à son club de squash, alors qu’il venait de finir une partie avec son copain Simon et se ruait vers la douche, ce dernier avait jeté en l’air il fait quoi, ton père déjà ? J’ai oublié… Gary avait haussé les épaules et répondu je n’ai pas de père en entrant dans la douche et en faisant couler l’eau brûlante. Comment ça… tu n’as pas de père ! On a tous un père ! Eh bien, pas moi ! avait répondu Gary en se savonnant et en faisant mousser le savon dans ses oreilles. Bien sûr que si, tu as un père…, avait insisté Simon de l’autre côté de la paroi.


Simon Murray était roux, de petite taille et perdait ses cheveux. Il essayait toutes les lotions censées lui garder quelques pousses sur la tête. Simon Murray était un scientifique. Il faisait partie d’une équipe qui étudiait en laboratoire la reproduction de l’asticot afin de fabriquer un antibiotique à base de sératicine, substance produite à partir de secrétions naturelles de larves de mouches vertes, capable de lutter contre les infections nosocomiales. Seul problème, précisait Simon, il nous faut à l’heure actuelle vingt tasses de jus d’asticot pour produire une goutte de sératicine ! Eh bien, mon pote ! t’es pas près de décrocher le Nobel, s’esclaffait Gary.


Ce jour-là, ce fut au tour de Simon Murray de s’esclaffer :

— Tu te prends pour Jésus ou quoi ? il avait rétorqué en sortant de sa douche et en s’étrillant vigoureusement le dos. Et ta mère, c’est la Vierge Marie ! Pas à moi, mon pote ! Si tu veux pas parler de ton père, dis-le et je t’en parlerai plus jamais, mais ne dis pas que t’en as pas ! C’est rigoureusement impossible.

Gary avait été blessé par le ton catégorique de son copain. Il n’avait pas répondu. Ou plutôt il avait grommelé not your business ! et Simon avait compris qu’il ne fallait pas insister.


Plus tard, dans sa chambre, alors qu’il écoutait pour la mille et unième fois un morceau du Clavier bien tempéré, la conversation avec Simon lui était revenue. Il avait reposé son paquet de chips biologiques – les seules que tolérait sa mère – et s’était dit tout haut, c’est vrai, quoi ! Il a raison ! J’ai forcément un père ! et cette découverte l’avait bouleversé.

Qui était cet homme ? Était-il vivant ? Où vivait-il ? Avait-il d’autres enfants ? Que faisait-il ? Pourquoi n’avait-il jamais donné signe de vie ? Il n’entendait plus le piano de Glenn Gould. Il s’était planté devant le miroir, avait imaginé un homme avec ses cheveux, ses yeux, son sourire, ses épaules qu’il jugeait trop étroites, s’était un peu voûté…

J’ai un père.

Et il était à la fois dévasté, enchanté, curieux, avide, étonné, angoissé, tremblant de questions.

J’ai un père.

Et comment s’appelle-t-il d’abord ?

Quand il était petit et qu’il demandait à sa mère s’il avait un père, sa mère disait sûrement, mais je m’en souviens pas… et puis un jour, en passant sous l’Arc de triomphe à Paris, elle lui avait montré la tombe du Soldat inconnu et avait ajouté, « inconnu comme ton père ». Gary avait regardé la petite flamme qui brûlait sous les hautes voûtes et avait répété « inconnu ».

Il n’avait plus jamais parlé de son père et l’avait baptisé Inconnu sur les fiches de l’école et d’ailleurs.


Mais ce matin-là, dans la cuisine de sa mère, il voulait connaître la vérité.

Et comme sa mère soupirait et ne répondait pas, il ajouta :

— Je veux tout savoir. Même si c’est dur à entendre…

— Maintenant ? Là ? Tout de suite ? Cela risque de prendre du temps…

— Je t’invite à dîner ce soir ? Tu es libre ?

— Non, j’entame une série de réunions avec mon association. On participe à un projet pour aller porter la bonne parole dans les écoles, il faut qu’on soit prêt. Je suis prise tous les soirs jusqu’à samedi…

— Alors samedi soir. Chez moi.

Shirley hocha la tête.

— Je te ferai la cuisine…

Elle sourit et dit :

— Si tu me prends par les sentiments…

Il se leva, s’approcha, ouvrit grand les bras et elle s’y engouffra la tête la première comme pour fuir une tempête.

Il lui caressa la tête tendrement et murmura :

— Maman, je ne serai jamais ton ennemi. Jamais…

Il l’embrassa, prit ses affaires, se retourna sur le pas de la porte, la regarda longuement et sortit.


Shirley se laissa tomber sur une chaise et compta un, deux, trois, ne pas m’affoler, un, deux, trois, dire toute la vérité, rien que la vérité même si elle n’est pas glorieuse.

Elle regardait ses mains qui tremblaient, ses jambes qui tremblaient et comprit qu’elle avait peur. Peur de ce passé qui revenait. Peur que son fils ne la juge. Peur qu’il lui en veuille. Peur que le lien incroyablement fort et beau qui existait entre eux se défasse d’un coup. Et ça, se dit-elle, en essayant de maîtriser le tremblement de ses bras, de ses jambes, je ne le supporterais pas. Je peux me battre contre des voyous, me faire arracher une dent sans anesthésie, recoudre une blessure à vif, me faire maltraiter par un homme en noir, mais lui, je ne veux pas le perdre de vue une seule minute. Je ne survivrais pas. Inutile de faire la fanfaronne, je perdrais le goût et la parole, le goût de la vie et la force de protester…


Il ne sert à rien de renier son passé, de repousser à plus tard, il vaut mieux l’affronter. Sinon le passé insiste, insiste et alourdit à chaque fois la note à payer jusqu’à ce qu’on plie les genoux et qu’on dise OK, je me rends, je dis tout…

Et parfois, il est trop tard…

Parfois le mal est fait…

Parfois il est trop tard pour avouer la vérité…

On ne vous croit plus. On n’a plus envie de vous croire, de vous écouter, de vous pardonner.

Elle se redressa, un, deux, trois, et se dit que samedi soir, elle lui dirait tout.

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