Hortense s’était réveillée. Avait lu le mot de Gary. Shirley n’était pas venue la veille chez Harrods. Il avait dû se passer quelque chose d’important pour qu’elle déserte. Quelle soirée ! pensa-t-elle en s’enfouissant dans les oreillers et quel succès ! Elle battit des pieds sous la couette et s’applaudit. Bravo, Hortense, bravo, ma fille ! Et bravo aussi à Nicholas, concéda-t-elle du bout des lèvres.
Nicholas !
Le Burberry de Nicholas vint interrompre ses applaudissements.
Il devait suffoquer de rage.
Il fallait qu’elle file le voir et s’excuse. Elle se mordit les lèvres en cherchant ce qu’elle allait bien pouvoir raconter… Mentir. Je déteste mentir. Mais là… Obligée.
Elle enfila sa robe Alaïa, chercha ses Repetto noires sous le lit, se brossa les cheveux, emprunta la brosse à dents de Gary et se rendit chez Liberty.
Il était assis, raide et froid, derrière son long bureau. Il fit signe à son assistante de sortir. Ne décrocha pas le téléphone qui sonnait et dit :
— Je t’écoute…
— Je n’ai pas pu faire autrement…
— Ah ? dit-il avec une sorte d’ironie moqueuse dans la voix.
— Mon orgelet a éclaté, il s’est mis à couler une sorte de pus jaune qui m’aveuglait, me brûlait, je ne voyais plus rien, j’ai paniqué et j’ai foncé à l’hôpital. J’ai attendu trois heures avant qu’un médecin ne s’intéresse à moi… Il m’a fait une piqûre d’antibiotiques dans les fesses, un truc de fou qui traite les éléphants agonisants, et je suis rentrée chez moi, K-O.
Elle enleva ses lunettes, exhiba son œil gonflé et rouge.
— Humm…, fit Nicholas en se grattant la gorge et en se demandant si elle n’inventait pas cette histoire d’hôpital. Et tu n’as pas pensé à m’appeler…
— J’avais plus de batterie…
Elle lui tendit son portable. Il refusa de vérifier. Elle soupira, soulagée. Il mordait à l’hameçon.
— Et ce matin, j’ai préféré venir que de t’appeler… Je me doutais que tu devais être… un peu énervé.
Elle s’approcha du fauteuil où il était assis, se pencha et murmura :
— Merci, mille fois… Ça a été magnifique ! Et c’est grâce à toi…
Il se dégagea, irrité. Elle se frotta l’œil pour l’attendrir.
— Ne fais pas ça ! cria-t-il. Tu vas te mettre du pus dans l’œil, ça fera un abcès et il faudra t’énucléer ! Dégoûtant !
— Acceptes-tu de dîner, ce soir, avec une fille dégoûtante ? demanda-t-elle en poussant l’avantage.
— Ce soir, je ne suis pas libre…
— Même si je te supplie…
— Je dîne avec Anna Wintour.
— En tête à tête ? demanda Hortense, stupéfaite.
— Non… pas vraiment. Mais elle m’a invité à un grand dîner qu’elle donne au Ritz. Et je compte bien m’y rendre…
— Avec moi.
— Tu n’es pas invitée…
— Mais tu vas dire que je suis ta petite amie. Tu vas me présenter…
— Présenter une fille avec un œil purulent, pas question !
— Je garderai mes lunettes.
Il hésitait. Jouait avec le nœud de sa cravate orange. Inspectait le bombé de ses ongles.
— Dis oui, supplia Hortense. Dis oui et je retourne me faire piquer les fesses à l’hôpital pour avoir un œil présentable…
Nicholas leva les yeux au ciel.
— Hortense… Hortense… Il n’est pas encore né l’homme qui te résistera. Rendez-vous à neuf heures au Ritz. Je t’attendrai dans l’entrée… et fais-toi belle ! Que je n’aie pas honte !
— Comme si je pouvais être autrement !
Elle rentra chez elle en esquissant des pas de danse dans les couloirs du métro. Sur l’air de « poussez-vous, vermicelles, poussez-vous, vermisseaux, laissez-moi passer ». Elle n’avait pas eu à choisir, elle avait tout. Et plus que tout ! Un homme aux yeux gourmands, une carrière qui s’ouvrait devant elle…
Elle considérait les gens avec commisération. Pauvres vous ! Pauvres choses ! Et avec tendresse, bientôt vous n’entendrez parler que de moi, préparez vos oreilles…
Elle faillit aider une vieille dame à traverser la rue et se reprit juste à temps.
Sur le canapé, Jean le Boutonneux somnolait devant la télé.
Elle traversa le salon sur la pointe des pieds.
Alla à la cuisine se faire un thé Detox. Une grande théière pour effacer la fatigue de la veille. Un litre et demi de Detox et je serai belle comme un sou neuf, prête à affronter la grande prêtresse. Comment vais-je m’y prendre ? Va falloir l’impressionner sans la menacer. M’habiller subtil. Me coiffer subtil, me maquiller subtil. Et être unique…
Je me repose jusqu’à sept heures et demie, dessinant ma tenue dans ma tête, prends une douche, je me lave les cheveux, j’enfile ma toilette et je saute dans un taxi pour le Ritz.
Elle emporta la théière, oublia sa pochette Lanvin dans la cuisine américaine qui jouxtait le salon. Ne pas réveiller le Boutonneux. Monter à pas feutrés dans ma chambre, m’allonger et rêver à mon avenir glorieux…
Revivre la nuit dernière… Gary, Gary…
Elle laissa échapper un gloussement de plaisir.
Dans le salon, Jean Martin ouvrit un œil et vit la ballerine d’Hortense disparaître dans l’escalier. Les garçons de la maison avaient tous été invités à sa présentation, tous sauf lui. Il croisa les bras, enfonça son menton dans sa poitrine, fit la moue, ça allait se payer cher tout ça…
Elle allait morfler. L’addition s’allongeait, s’allongeait. Elle était en train de tisser son linceul…
Le téléphone dans la pochette Lanvin sonna.
Il l’entendit, surpris. Hortense la Cruelle avait oublié son portable dans la cuisine.
Des offres d’emploi crépitaient dans le petit sac…
Il ne se lèverait pas.
À huit heures du soir, il l’entendit prendre sa douche.
Le téléphone sonna encore plusieurs fois.
Il finit par se lever, attrapa la pochette, en sortit le téléphone, écouta les messages.
Des félicitations, des compliments, deux propositions de rendez-vous pour un travail… Un type de chez Vuitton et un autre.
Et un message d’un garçon, un dénommé Gary, qui disait « Hortense, ma belle, je pars pour New York demain soir au vol de dix-neuf heures dix. Viens avec moi. Tu m’as dit qu’on te proposait du boulot là-bas. Je viens de voir ma grand-mère, je sors du palais royal, ah ! ah ! ah ! elle me finance un appart et mes études. J’irai à la Juilliard School et tu conquerras la ville. La vie nous appartient ! Pas la peine de me répondre… Juste pense oui et déboule ! J’attendrai à l’aéroport, j’ai pris un billet pour toi. Hortense, fais pas le con et viens. Et écoute bien un truc, un truc que je ne te répéterai plus jamais, sauf si tu sautes dans l’avion avec moi : Hortense, I LOVE YOU ! »
Le garçon avait hurlé les derniers mots avant de raccrocher.
Jean Martin sourit finement et effaça un à un tous les messages.