Souvent la vie s’amuse.
Elle nous offre un diamant, caché sous un ticket de métro ou le tombé d’un rideau. Embusqué dans un mot, un regard, un sourire un peu nigaud.
Il faut faire attention aux détails. Ils sèment notre vie de petits cailloux et nous guident. Les gens brutaux, les gens pressés, ceux qui portent des gants de boxe ou font gicler le gravier, ignorent les détails. Ils veulent du lourd, de l’imposant, du clinquant, ils ne veulent pas perdre une minute à se baisser pour un sou, une paille, la main d’un homme tremblant.
Mais si on se penche, si on arrête le temps, on découvre des diamants dans une main tendue…
Ou dans une poubelle.
C’est ce qui arriva à Joséphine en cette nuit du 21 décembre.
La soirée avait bien commencé.
Hortense rentrait d’Angleterre et la vie tout à coup s’accélérait. Mille choses à raconter, mille projets, mille chansons à fredonner, mille affaires à laver et ce chemisier plein de plis à repasser, mille aventures palpitantes et fais-moi penser à appeler Marcel pour lui demander… et des téléphones, et des listes, et tu savais que, et dis-moi pourquoi, et cette aventure merveilleuse qu’elle conta à sa mère et à sa sœur, assises dans la cuisine : l’histoire des vitrines de Harrods. Tu te rends compte, maman, tu te rends compte, Zoétounette, je vais avoir deux vitrines et mon nom écrit en grand sur Brompton Road dans Knightsbridge ! Deux vitrines « Hortense Cortès » dans le magasin le plus fréquenté de Londres ! Oh d’accord ! pas le plus chic ni le plus subtil, mais celui où traînent le plus de touristes, le plus de milliardaires, le plus de gens à l’affût de mon talent unique, magnifique !
Et elle ouvrait les bras, et elle tourbillonnait dans la cuisine, tourbillonnait dans l’entrée, tourbillonnait dans le salon, attrapait les pattes de Du Guesclin et le faisait tourner, tourner et c’était un drôle de spectacle de voir ce gros pataud de Du Guesclin qui ne savait pas s’il devait se laisser entraîner, qui lançait un regard étonné à Joséphine, un regard inquiet qui quêtait l’approbation, et finissait par emboîter le pas à Hortense et célébrer sa joie en aboyant.
— Mais, demanda Joséphine quand Hortense, essoufflée, vint s’échouer sur une chaise, tu es sûre d’avoir remporté le concours ?
— Pas sûre, maman, plus que sûre. C’est obligé ! J’ai surchargé mon CV de faits et gestes pittoresques, solennels. Développé deux idées dont une que je trouve géniale, « Que faire de la veste en hiver ? » Faut-il la porter sur un gros pull, en écharpe, en cardigan, négligemment nouée autour de la taille ou au contraire, la tailler dans un gros drap de laine pour accentuer son côté manteau ? La veste, en hiver, c’est un casse-tête ! On a froid si on ne porte qu’elle et trop chaud si on la met sous un manteau. Il faut la réinventer ! L’épaissir sans alourdir la silhouette, l’alléger sans risquer la pneumonie. J’ai développé, j’ai fait des croquis. J’ai tapé dans l’œil de Miss Farland, je vais être choisie… no souci !
— Et tu le sauras quand ?
— Le 2 janvier… Le 2 janvier, mon téléphone sonnera et j’apprendrai que c’est moi. Si vous saviez ce que je suis excitée ! Il me reste une dizaine de jours pour trouver mon idée, je vais arpenter Paris, lécher les vitrines, ruminer et je vais trouver l’idée, l’idée géniale que je n’aurai plus qu’à illustrer… Bimbamboum ! C’est moi, la reine de Londres !
Et elle se releva et fit un petit saut malicieux pour illustrer son optimisme et sa bonne humeur.
— Ce soir, pour célébrer, je vais te faire un crumble aux pommes ! décida Zoé en tirant sur le tee-shirt Joe Cool qu’Hortense lui avait rapporté.
— Merci, Zoétounette ! Et tu me donneras la recette que je la fasse aux garçons à la maison ? J’ai pas mal de choses à me faire pardonner !
— Oui ! Oui ! cria Zoé, flattée d’être à l’honneur et de participer à la vie d’Hortense à Londres. Tu diras que c’est moi, hein ? tu diras que c’est moi qui te l’ai donnée…
Et elle courut dans sa chambre chercher son précieux cahier noir afin de commencer, séance tenante, un crumble aux pommes.
— Oh ! Maman, je suis heureuse ! Si heureuse… Si tu savais !
Hortense étendit les bras et soupira :
— J’ai hâte qu’on soit le 2 janvier, j’ai hâte !
— Mais… Et si tu ne l’emportais pas ? Tu ne devrais peut-être pas t’emballer comme ça…
Petit sourire dédaigneux, haussement d’épaules, yeux au plafond et long soupir.
— Comment ça si je ne l’emportais pas ? Mais c’est impossible ! Je l’ai soulevée de terre, cette femme, je l’ai intriguée, je l’ai émue, j’ai meublé sa solitude d’un rêve immense, elle s’est vue à travers moi, elle a frôlé sa jeunesse, ravivé ses espoirs… et j’ai rendu un dossier impeccable. Elle ne peut que me choisir ! Je t’interdis d’avoir la moindre pensée négative, tu pourrais me contaminer !
Et elle recula sa chaise afin de se tenir éloignée de sa mère.
— Je disais cela par prudence, s’excusa Joséphine.
— Eh bien ! Ne le dis plus jamais ou tu vas me porter malchance ! On n’est pas pareilles, maman, ne l’oublie pas, et, en aucun cas, je ne veux te ressembler… en cela, ajouta-t-elle pour atténuer la violence de son propos.
Joséphine pâlit. Elle avait oublié à quel point Hortense était décidée. À quel point elle avait le don de transformer la vie en une entreprise bouillonnante. Sa fille avançait, une baguette magique à la main, quand elle, Joséphine, faisait des sauts de crapaud arthritique.
— Tu as raison, ma chérie, tu vas être choisie… C’est juste que j’ai le trac pour toi. C’est un sentiment de maman…
Hortense grimaça en entendant les mots « sentiment » et « maman » et demanda si on pouvait changer de sujet. Elle préférait.
— Et Iphigénie ? Comment elle va ? demanda-t-elle en nouant les bras sur sa poitrine.
— Elle veut changer d’emploi.
— Elle veut quitter la loge ?
— Elle a peur qu’on la déloge, dit Joséphine, plutôt contente de son jeu de mots qu’Hortense ne releva pas.
— Ah ! Et pourquoi ?
— Elle prétend qu’une autre veut sa place… Demain, elle passe un entretien dans un cabinet médical pour répondre au téléphone, prendre les rendez-vous, organiser les emplois du temps. Elle serait parfaite pour ça…
Hortense bâilla. Son intérêt pour Iphigénie était passé.
— Des nouvelles d’Henriette ?
Joséphine secoua la tête.
— Ça vaut mieux…, soupira Hortense. Pour le bien qu’elle te fait !
— Et toi ?
— Aucune… Doit être occupée ailleurs… Et sinon ?
— J’ai reçu une lettre de Mylène. Elle est toujours en Chine et veut rentrer en France… Elle me demandait si je pouvais l’aider… Je n’ai pas compris si elle voulait que je lui trouve du travail ou que je la loge…
— Elle est gonflée !
— Je ne lui ai pas répondu… Je ne savais pas quoi lui dire.
— J’espère bien ! Qu’elle reste là-bas et nous fiche la paix !
— Elle doit se sentir seule…
— C’est pas ton problème ! T’as oublié qu’elle a été la maîtresse de ton mari ? T’es incroyable tout de même !
Hortense lui lança un regard exaspéré.
— Et les nouveaux voisins, ils sont comment ?
Joséphine allait commencer à brosser leur portrait quand Zoé fit irruption dans la cuisine, en larmes.
— Maman, maman ! Je retrouve plus mon cahier de recettes !
— Tu as bien cherché partout ?
— Partout, m’man ! Partout ! Il est plus là…
— Mais non… Tu l’as rangé quelque part et tu ne t’en souviens plus.
— Non, j’ai tout cherché partout et rien, j’ai rien trouvé ! J’en ai marre ! Mais marre ! Moi, je range et Iphigénie, elle me dérange tout, elle me change tout de place !
Les yeux de Zoé noyés de larmes reflétaient un désespoir qu’aucun discours ne calmerait.
— On va le retrouver, ne t’en fais pas…
— Et moi, je sais bien que non ! cria Zoé d’une voix de plus en plus aiguë. Je sais bien qu’elle l’a jeté, elle jette tout ! Je lui ai dit cent fois qu’il fallait pas qu’elle y touche et elle m’écoute pas ! Elle me traite comme si j’étais un bébé… Comme si c’était un cahier de gribouillis ! Oh ! maman, c’est horrible, je crois que je vais mourir.
Joséphine se leva et décida d’aller chercher elle-même.
Elle eut beau soulever le matelas, pousser le lit, fouiller la penderie, déplacer le bureau, vider le cartable, faire voltiger les culottes et les chaussettes, elle ne trouva pas de cahier noir.
Zoé, assise sur la moquette, pleurait en triturant son tee-shirt Joe Cool.
— Je le pose toujours là, sur mon bureau. Sauf quand je l’emporte à la cuisine… Mais je le remets toujours après… Tu sais combien j’y tiens, m’man ! Il est perdu, je te dis, il est perdu. Iphigénie a dû le jeter en faisant le ménage…
— Mais non ! C’est impossible !
— Mais si, m’man, elle est brutale ! Elle veut toujours tout jeter !
Elle redoubla de sanglots. Cela faisait comme un râle d’animal qui agonise couché sur le flanc et hoquette en attendant la fin.
— Zoé, je t’en supplie ! Ne pleure pas ! On va le retrouver…
— On ne le trouvera pas, tu le sais bien, et je ferai plus jamais la cuisine de toute ma vie ! hurla Zoé en entamant une nouvelle quinte de sanglots. Et j’aurai plus de souvenirs, plus de passé, y avait tout dans mon cahier ! Toute ma vie !
Hortense lançait sur tant de larmes un regard de pitié exaspérée.
Le dîner fut lugubre.
Zoé pleurait dans son assiette, Joséphine soupirait, Hortense se taisait, mais son silence réprobateur signifiait qu’on faisait bien des drames pour un cahier de recettes de cuisine.
Elles goûtèrent à peine au coq au vin que Joséphine avait mitonné la veille en prévision de l’arrivée d’Hortense et allèrent se coucher en parlant à voix basse comme si elles revenaient d’un enterrement.
Depuis qu’elle avait déjeuné avec Gaston Serrurier et qu’il lui avait laissé entendre que ses droits d’auteur avaient beaucoup baissé, Joséphine avait du mal à trouver le sommeil. Elle gisait sur le dos, cherchant la bonne position, la bonne manière de poser son bras droit, puis le gauche, d’orienter ses jambes, mais, dans sa tête, les chiffres dansaient un french cancan effréné, la précipitant vers la ruine. La peur de manquer revenait. La peur de la misère de quatre sous. Les petits comptes de la nuit à la lumière blafarde de la lampe. Cette compagne ancienne qu’elle avait cru avoir proscrite de sa vie et dont elle reconnaissait le bruit des sabots affolés.
C’était la première vague d’angoisse.
Elle se levait, allait à son bureau, sortait ses relevés de banque, comptait et recomptait, faisait trois fois la même addition, perdait pied, recommençait, posait une soustraction, se recouchait, se relevait pour la refaire, elle avait oublié la taxe d’habitation… S’imaginait vendre l’appartement, se reloger à moindre prix… Au moins, elle était propriétaire d’un bel appartement, dans un beau quartier. C’était un bien qu’elle pouvait revendre. Oui, mais il y avait le crédit à rembourser… Et l’école d’Hortense, la chambre d’Hortense à Londres, l’allocation mensuelle d’Hortense. Elle n’en avait pas parlé à Serrurier. Elle n’oserait jamais.
Elle avait oublié l’argent et ses griffes. Elle allait connaître à nouveau les frayeurs devant les petites additions.
Elle ne se faisait jamais de souci pour Zoé. C’était Hortense qui l’emplissait de crainte. Ne plus lui acheter de belles tenues, l’obliger à déménager pour un quartier moins cher, l’empêcher de faire ceci, cela, de construire des rêves qui se réaliseraient… Impossible ! Elle admirait l’énergie et l’ambition de sa fille. Elle se sentait responsable de ses goûts de luxe. Elle n’avait jamais eu le courage de s’opposer à ses désirs. Il était juste qu’elle assume maintenant.
Elle se redressait, respirait profondément et se disait : je n’ai qu’à trouver un sujet de livre et me remettre au travail. J’ai bien su le faire une fois…
Et alors, une nouvelle vague d’angoisse se jetait sur elle et l’écrasait. Un étau brûlant lui serrait la poitrine. Elle ne pouvait plus respirer. Elle étouffait. Se frictionnait les côtes. Comptait, comptait pour se calmer et reprendre son souffle. Un, deux, trois, je n’y arriverai pas, sept, huit, neuf, je n’y arriverai jamais, j’ai rêvé que j’y arrivais, je me suis endormie dans un calme illusoire pendant deux ans… douze, treize, quatorze, je suis une souris de bibliothèque, pas un écrivain. Une souris qui gagne son bifteck dans des étagères grises couvertes de livres et de poussière. Serrurier a dit que j’étais un écrivain pour me pousser à la tâche, mais il n’en croit pas un mot. Il doit débiter le même discours à chaque auteur lors du même déjeuner dans le même restaurant dont il connaît la carte par cœur…
Elle se levait.
Allait boire un verre d’eau dans la cuisine. La peur faisait un trou si grand qu’elle devait s’appuyer au rebord de l’évier.
Parlait à Du Guesclin qui la contemplait, inquiet, j’y arriverai pas, tu sais, si j’ai réussi la dernière fois, c’est parce que Iris me poussait en avant. Elle avait de la force pour deux, elle ne doutait pas, elle, elle ne se relevait pas la nuit pour faire des additions et des soustractions, elle me manque, Doug, elle me manque…
Du Guesclin soupirait. Quand elle disait Doug, c’est que l’instant était grave. Ou intense. Et il penchait la tête à droite, à gauche pour deviner s’il s’agissait d’un grand bonheur ou d’un grand malheur… Il la fixait avec tant de détresse qu’elle s’accroupissait, le prenait dans ses bras et frottait sa grosse tête noire de preux chevalier.
Elle se réfugiait sur le balcon et guettait les étoiles. Elle laissait tomber sa tête, ses bras entre ses jambes, demandait aux étoiles de lui envoyer la force et la paix. Le reste, je m’en débrouille… Donnez-moi l’élan, l’envie et je repartirai, je vous le promets. C’est si lourd d’être seule, tout le temps. Seule pour mettre en branle la vie de chaque jour.
Elle récitait sa prière aux étoiles, celle qui avait été si souvent exaucée.
— Étoiles, s’il vous plaît, faites que je ne sois plus seule, faites que je ne sois plus pauvre, faites que je ne sois plus harcelée, faites que je ne tremble plus de peur… La peur est mon pire ennemi, la peur me coupe les bras. Donnez-moi la paix et la force intérieures, donnez-moi celui que j’attends en secret et que je ne peux plus approcher. Faites qu’on se retrouve et qu’on ne se quitte plus jamais. Parce que l’amour, c’est la plus grande des richesses et de cette richesse-là, je ne peux pas me passer…
Elle priait à voix haute et étendait sur le ciel étoilé le trousseau de ses inquiétudes. Le silence, le parfum de la nuit, le murmure du vent dans les branches, tous ces repères apprivoisés par une longue habitude enveloppaient ses mots et apaisaient l’agitation de son esprit. Les frayeurs se dissipaient. Elle respirait à nouveau, l’étau brûlant se défaisait, elle tendait l’oreille pour écouter le bruit d’un taxi qui ralentit et dépose son client, une porte qui claque, des talons de femme qui tracent des pointillés sur le trottoir, s’engouffrent dans l’immeuble, c’est à cette heure-là qu’elle rentre, elle est seule ou elle rejoint un mari endormi ? La nuit prenait les couleurs d’une inconnue. Redevenait familière. La nuit n’était plus menaçante.
Mais ce soir-là, la paix ne tomba pas du ciel.
Les poings serrés sous l’édredon, Joséphine répétait le cahier de Zoé, le cahier de Zoé, en suppliant le Ciel de le faire réapparaître. Le cahier de Zoé, le cahier de Zoé, ces mots labouraient sa tête, lui donnaient la migraine. Zoé et la cuisine, Zoé et les épices, les sauces, les soufflés qui montent et qui descendent, les blancs en neige, le chocolat qui fond, le jaune d’œuf qui dore, les pommes qu’on épluche à deux, la pâte qui colle sur le rouleau, le caramel qui blondit et le four qui avale la tarte. La vie de Zoé tient dans ce cahier : le poulet bicyclette rapporté du Kenya, la « vraie » purée d’Antoine, les crevettes à la scandinave de sa copine Emma, le crumble de Mme Astier, sa prof d’histoire, les lasagnes de Mylène, les pâtes au saumon de Giuseppe, le fondu de Carambar et de nougatine d’Iphigénie… Toute sa vie défilait dans ses recettes entrecoupées de petits récits. Le temps qu’il faisait, la tenue qu’elle portait, ce qu’avait dit Untel et ce qu’il s’ensuivit, des indices qui dessinaient une carte d’identité. S’il vous plaît, les étoiles, rendez-lui ce cahier dont vous n’avez nul besoin !
— Ce serait un beau cadeau de Noël, ajouta Joséphine en scrutant le ciel.
Mais les étoiles ne répondirent pas.
Joséphine se releva, ajusta l’édredon sur ses épaules, rentra dans l’appartement, passa la tête dans la chambre de Zoé, la regarda, endormie avec la jambe de Nestor, son doudou, dans la bouche… À quinze ans, Nestor l’apaisait encore.
Elle regagna sa chambre, étala l’édredon sur son lit. Ordonna à Du Guesclin de s’enrouler sur le tapis. Se faufila sous l’épaisseur chaude et ferma les yeux en ânonnant, le cahier de Zoé, le cahier de Zoé, le cahier de Zoé… quand une évidence la frappa : les poubelles ! Zoé avait raison, et si Iphigénie qui ne tolérait pas le moindre désordre l’avait jeté dans les poubelles ?
Elle se leva d’un bond, remplie d’une certitude joyeuse.
Les poubelles ! Les poubelles !
Elle enfila un jean, un gros pull, des bottes, tira ses cheveux en arrière, prit une paire de gants en caoutchouc, une lampe de poche, siffla Du Guesclin et descendit dans la cour de l’immeuble.
Elle entra dans le local où pendaient, accrochés comme des pièces de viande dans la chambre froide d’un boucher, une dizaine de vélos, deux tricycles, avisa les quatre bacs à ordures, noirs, imposants, remplis de détritus jusqu’à en déborder. Renifla l’odeur de moisi humide. Fronça le nez. Pensa à Zoé et plongea deux bras décidés dans la première poubelle.
Elle ouvrit chaque sac plastique, empoigna du visqueux, du mou, du pointu, des épluchures, des os d’osso bucco, des vieilles éponges, des cartonnages, des bouteilles – ils ne font pas le tri dans cet immeuble, maugréa-t-elle –, à la recherche d’un objet lisse et cartonné.
Ses doigts déchiffraient les ordures avec l’application d’une aveugle.
Elle faillit s’arrêter plusieurs fois, le cœur soulevé par l’odeur âcre, entêtante.
Elle détournait la tête, préférant ne pas voir ce qu’elle triturait et laisser à ses mains le soin de reconnaître le précieux cahier. Elle écartait, elle triait, elle s’attardait parfois sur un rectangle qui ressemblait à un carnet, le ramenait à la lueur de sa torche : c’était un couvercle de boîte à chaussures ou de calissons d’Aix-en-Provence, elle replongeait alors dans les immondices, tournait la tête sur le côté pour happer de l’air moins fétide, repartait à l’assaut…
Au troisième bac, elle faillit renoncer. Le sol était glissant et elle manqua perdre l’équilibre.
Elle retira ses mains et souffla, découragée.
Pourquoi Iphigénie aurait-elle jeté ce cahier ?
Elle vénérait l’école et trompettait que c’était le seul espoir des pauvres gens. C’est par l’éducation qu’on se hausse, madame Cortès, regardez-moi, je n’ai pas fait d’études et je m’en mords les doigts… À chaque rentrée, elle recouvrait avec soin les livres scolaires, posait de belles étiquettes, calligraphiait le nom de ses enfants en s’appliquant, tirait la langue, terminait son ouvrage en déposant une petite gommette de couleur différente selon qu’il s’agissait d’un livre de français, de maths ou de géographie. Elle n’aurait jamais jeté un carnet de notes manuscrites ! Jamais ! Elle l’aurait ouvert, l’aurait étudié en posant ses deux coudes de chaque côté…
Mais le chagrin de Zoé, sa tempête de larmes, sa bouche renversée de désespoir l’empêchèrent de renoncer.
Elle reprit courage. Serra ses coudes contre sa taille pour se donner de l’élan. Souleva un couvercle, trouva un os de gigot qu’elle tendit à Du Guesclin et repartit forer.
Enfin, sa main gantée de caoutchouc tomba sur une forme rectangulaire et dure. Un cahier ! Le cahier !
Elle l’exhiba, heureuse et fière.
L’examina à la lueur de la lampe de poche.
C’était bien un carnet, un carnet noir, mais ce n’était pas le cahier de Zoé.
Sur la couverture, on n’apercevait ni photos ni dessins ni pastilles de couleur. Un très vieux carnet dont la reliure ne tenait que parce qu’une main habile y avait apposé des couches de Scotch successives.
Joséphine ôta ses gants, ouvrit le carnet noir à la première page et lut à l’aide de sa lampe de poche.
« Aujourd’hui, 17 novembre 1962, c’est mon premier jour de travail, le premier jour du tournage. J’ai été engagé comme tout petit assistant sur le tournage du film Charade de Stanley Donen à Paris. Je porte les cafés, je vais acheter des paquets de cigarettes, je donne des coups de téléphone. C’est un ami de mon père qui m’a trouvé ça pour me récompenser d’avoir eu mon bac avec mention Très Bien. Je suis sur le tournage que le vendredi soir et les week-ends parce que je prépare le concours d’entrée à Polytechnique. Je veux pas faire Polytechnique…
Aujourd’hui, ma vie va changer. Je mets le pied dans un monde nouveau, un monde enivrant, le monde du cinéma. J’étouffe chez moi. J’étouffe. J’ai l’impression que je sais déjà ce que va être ma vie. Que mes parents ont tout décidé pour moi. Ce que je vais faire, qui je vais épouser, combien j’aurai d’enfants, où j’habiterai, ce que je mangerai le dimanche… J’ai pas envie d’avoir des enfants, j’ai pas envie d’avoir une femme, j’ai pas envie de faire une grande école. J’ai envie d’autre chose, mais je ne sais pas quoi… Qui sait ce que m’apportera cette aventure ? Un métier, un amour, des joies, des déconvenues ? Je ne sais pas. Mais je sais qu’à dix-sept ans on peut tout espérer, alors j’espère tout et plus encore. »
L’écriture était droite, haute. Avec des fins de mots qui se recroquevillaient parfois comme des pattes mutilées. Cela faisait comme des moignons. C’était presque douloureux à lire. Le papier était jauni, taché. L’encre sur certains mots avait déteint, rendant le déchiffrage difficile. Des pages entières, vers le milieu du livre, s’étaient solidifiées en un bloc compact qu’on ne pouvait ouvrir sans avoir peur de les déchirer. Il fallait opérer avec soin et lenteur si on ne voulait pas perdre la moitié du texte.
Joséphine tourna la première page pour poursuivre sa lecture, dut forcer doucement car les pages étaient collées.
« Jusqu’ici, je n’ai pas vécu. J’ai obéi. À mes parents, à mes profs, à ce qu’il convient de faire, à ce qu’il convient de penser. Jusqu’à maintenant, j’ai été un reflet muet, bien élevé dans la glace. Jamais moi. D’ailleurs, je ne sais pas qui est “moi”. C’est comme si j’étais né avec un habit tout prêt à enfiler… Grâce à ce petit boulot, je vais peut-être enfin découvrir qui je suis et ce que j’attends de la vie. Je vais savoir de quoi je suis capable quand je suis libre. J’ai dix-sept ans. Alors je m’en fiche pas mal qu’on ne me paie pas. Vive la vie ! Vive moi ! Pour la première fois, se lève en moi un vent d’espoir… et c’est drôlement bon, le vent d’espoir… »
C’était un journal intime.
Que faisait-il dans une poubelle ? À qui appartenait-il ? À quelqu’un de l’immeuble, sinon il ne se serait pas retrouvé là. Et pourquoi l’avait-on jeté ?
Joséphine alluma la minuterie du local, s’assit par terre. Sa main glissa sur une épluchure de pomme de terre qui resta collée à sa paume. Elle la retira avec un haut-le-cœur, s’essuya sur son jean et reprit la lecture, adossée contre une grosse poubelle.
« 28 novembre 1962. Je l’ai enfin rencontré. Cary Grant. La vedette du film avec Audrey Hepburn. Il est beau ! et drôle, et puis si abordable. Il entre dans une pièce et il la remplit complètement. On ne voit plus rien autour. Je venais d’apporter un café au chef éclairagiste qui ne m’a même pas dit merci et je regardais la scène en train de se tourner. Ils ne tournent pas dans l’ordre de l’histoire au cinéma. Et puis ils tournent qu’une ou deux minutes et le metteur en scène dit coupez ! Ils discutent d’un truc, d’un tout petit détail et ils recommencent la même scène plusieurs fois de suite. Je ne sais pas comment font les acteurs pour s’y retrouver… Il leur faut changer tout le temps d’émotions ou alors répéter les mêmes différemment. Et, en plus avoir, l’air naturel ! Cary Grant était contrarié parce qu’il trouvait que la lumière en contre-jour lui faisait de grandes oreilles rouges ! Ils ont dû lui mettre du Scotch opaque derrière les oreilles et qui a dû trouver du scotch opaque en un clin d’œil ? Moi. Et quand j’ai brandi le rouleau, tout fier de l’avoir trouvé si vite, il m’a dit merci et il a ajouté qui penserait que mon personnage est séduisant si on lui colle de grandes oreilles rouges, hein, my boy ?
Il m’appelle comme ça, my boy. Comme s’il créait un lien entre nous. La première fois qu’il m’a dit ça, j’ai sursauté, je croyais avoir mal entendu ! Et, en plus, quand il a dit my boy il m’a regardé droit dans les yeux avec douceur et intérêt… J’étais tout secoué.
Il faut au moins cinq cents petits détails pour faire une bonne impression, il a ajouté. Crois-moi, my boy, j’ai travaillé longtemps sur les détails, et à cinquante-huit ans, je sais de quoi je parle… Je l’ai regardé jouer la scène et j’étais foudroyé. Il entre dans le rôle et en sort comme s’il ôtait sa veste. Ma vie ne sera plus jamais la même depuis qu’il m’a parlé. C’est comme s’il n’était plus Cary Grant, le type que je voyais dans Paris Match en photo, mais Cary… Cary, rien que pour moi.
Il paraît qu’Audrey Hepburn a accepté de tourner le film à la seule condition qu’il soit son partenaire… Elle l’adore ! Il y a une scène très drôle dans le film où elle lui dit :
— Vous savez ce qui cloche chez vous ?
Il la regarde, inquiet, et dans un grand sourire, elle répond :
— Rien.
Et c’est vrai que rien ne cloche chez lui…
Il y a un acteur français dans le film. Il s’appelle Jacques Marin. Il ne parle pas anglais ou très peu, alors on lui écrit tous ses dialogues en phonétique. C’est très rigolo et ça fait rire tout le monde…
8 décembre 1962.
Ça y est ! On est devenus amis. Quand j’arrive sur le plateau et qu’il n’est pas en train de tourner ou de parler avec quelqu’un, il me fait un petit signe de la main. Un petit hello qui signifie, hé ! je suis content de te voir… et je deviens tout rouge.
Entre deux scènes, il vient me voir et il me pose plein de questions sur ma vie. Il veut tout savoir, mais je n’ai pas grand-chose à lui raconter. Je dis que je suis né à Mont-de-Marsan, ça le fait rire Mont-de-Marsan, que mon père dirige les Charbonnages de France, qu’il a fait Polytechnique, la plus grande école supérieure de France, que je suis fils unique, que je viens d’avoir mon bac avec mention Très Bien et que j’ai dix-sept ans…
Il me dit que, lui, à dix-sept ans, il avait déjà vécu mille vies… Il en a de la chance ! Il m’a demandé si j’avais une petite amie et je suis encore devenu tout rouge ! Mais il a fait comme s’il ne le voyait pas. Il est très délicat…
S’il savait qu’il y a une fille, la fille d’amis de mes parents, qui m’est “réservée” depuis longtemps, il serait étonné. Elle est rousse, sèche et elle a les mains moites. Elle s’appelle Geneviève. À chaque fois qu’elle vient avec ses parents, on la place à côté de moi à table et je ne sais pas quoi lui dire. Elle a de la moustache au-dessus de la lèvre. Les parents nous regardent en disant c’est normal, ils sont timides, et j’ai envie de jeter ma serviette et de m’enfuir dans ma chambre. Elle a mon âge, mais elle pourrait aussi bien en avoir le double. Elle ne m’inspire rien du tout. Elle ne mérite pas le nom de petite amie.
Lui, il est amoureux d’une actrice qui s’appelle Dyan Cannon. Il m’a montré sa photo. Moi, je la trouve trop maquillée, avec trop de cheveux, trop de cils, trop de dents, trop de tout… Il m’a demandé mon avis et je lui ai juste dit qu’elle portait un peu trop de fond de teint à mon goût et il m’a dit qu’il était d’accord. Il se bagarre avec elle pour qu’elle soit plus naturelle. Il déteste le maquillage, il est bronzé tout le temps et affirme que c’est le meilleur maquillage du monde. Il paraît qu’elle va venir à Paris pour Noël. Ils ont prévu de réveillonner avec Audrey Hepburn et son mari, Mel Ferrer, dans la grande maison qu’ils habitent dans la banlieue ouest de Paris. Audrey Hepburn, elle est très tatillonne avec ses tenues. Elle en possède trois identiques de chaque au cas où… et c’est un couturier français qui l’habille. Toujours… »
La minuterie s’éteignit et Joséphine se retrouva dans le noir. Elle se leva, tâtonna à la recherche de l’interrupteur, finit par le trouver et garda sa lampe de poche allumée pour la fois prochaine. Elle se rassit en faisant bien attention à ne pas glisser sur des épluchures.
« Il se préoccupe du moindre détail. Il passe tout à la loupe, les costumes – même ceux des figurants –, les décors, les répliques et fait refaire ou réécrire dès qu’il n’est pas d’accord. Cela coûte une fortune à la production et j’entends des gens qui rouspètent en disant qu’il ne serait pas aussi exigeant si c’était lui qui payait, sous-entendant qu’il est radin… Il n’est pas radin. Il m’a offert une très belle chemise de chez Charvet parce qu’il trouvait que la mienne avait un col trop court. Je la porte tout le temps. Je la lave moi-même à la main avec du savon. Mes parents disent que ce n’est pas convenable d’accepter des cadeaux d’un étranger, que ce film me tourne la tête et qu’il est grand temps que je me concentre sur mes études… J’apprends l’anglais, je leur dis, j’apprends l’anglais et ça me servira toute ma vie. Ils disent qu’ils ne voient pas à quoi ça peut servir pour faire Polytechnique.
Je ne veux pas faire Polytechnique…
Je ne veux pas me marier. Je ne veux pas avoir d’enfants.
Je veux être…
Je ne sais pas encore…
Il est obsédé par son cou. Il fait faire toutes ses chemises sur mesure avec un col très haut pour cacher son cou qu’il trouve trop épais… Ses costumes sont faits à Londres et, quand il les reçoit, il prend un mètre et vérifie que toutes les mesures sont bonnes !
Il m’a raconté que lors de ses premiers essais devant une caméra pour un grand studio de cinéma – j’ai oublié le nom ! Ah ! si, Paramount… –, on l’avait rejeté à cause de son cou et de ses jambes arquées ! Et on l’avait trouvé trop joufflu ! La honte ! C’était juste avant le krach de 1929. Les théâtres à New York fermaient les uns après les autres et il s’était retrouvé à la rue. Obligé de faire l’homme-sandwich monté sur des échasses avec des réclames dans le dos pour un restaurant chinois ! Et le soir, pour gagner de l’argent, il faisait escort boy. Il accompagnait des femmes et des hommes seuls dans des soirées. C’est comme ça qu’il a appris à être élégant…
Tant qu’il a vécu à New York, il a connu la pauvreté et la solitude. Sa vie a changé à vingt-huit ans, quand il est parti pour Hollywood. Mais jusque-là, il m’a dit en souriant les temps étaient vraiment durs pour moi… Dix ans de petits boulots, de rejets, de ne pas savoir où il allait dormir, comment il allait manger. Tu ne sais pas ce que c’est, toi, my boy… hein ? Et j’ai eu un peu honte de ma vie si rangée, si organisée.
Petit à petit, je vais tout connaître de sa vie…
Il continue à m’appeler my boy et j’aime beaucoup ça…
Je suis assez surpris qu’il s’intéresse à moi. Il dit qu’il m’aime bien. Que je suis différent des garçons américains. Il me fait parler de ma famille. Il dit que souvent dans la vie, on épouse des gens qui ressemblent à nos parents et qu’il faut éviter de faire ça parce que l’histoire se répète et que c’est sans fin.
15 décembre.
Il me parle souvent de ses premières années à New York, quand il mourait de faim et n’avait pas d’amis.
Un jour, il rencontre un copain à qui il se confie. Le copain, il s’appelait Fred, l’entraîne tout au sommet d’un gratte-ciel. C’était un jour pluvieux et froid et on n’y voyait pas à dix mètres. Fred lui déclare qu’il y a sûrement un paysage magnifique derrière ce brouillard et ce n’est pas parce qu’ils ne le voient pas qu’il n’existe pas. La foi en la vie, il ajoute, c’est de croire qu’il existe et qu’il y a une place pour toi derrière le brouillard. En ce moment, tu penses que tu es tout petit, sans importance, mais quelque part, derrière tout ce gris, une place t’est réservée, où tu seras heureux… Alors ne juge pas ta vie par rapport à ce que tu es aujourd’hui, juge-la en pensant à cette place que tu vas finir par occuper si tu cherches vraiment sans tricher…
Il m’a dit de bien retenir ça.
Je me suis demandé comment on faisait. Il doit falloir beaucoup de volonté et d’imagination. Et de confiance en soi. Tout refuser jusqu’à ce qu’on trouve sa place. Mais c’est dangereux… Si je suis pris à Polytechnique, est-ce que j’aurai le courage de ne pas y aller et de raconter à mes parents l’histoire de la place derrière le brouillard ? Je ne suis pas sûr. J’aimerais beaucoup avoir ce courage-là…
Lui, c’est différent. Il n’avait pas le choix…
À neuf ans, il a perdu sa mère… Il adorait sa mère. C’est une histoire incroyable. Il m’a dit qu’il me la raconterait plus tard. Qu’il m’inviterait un soir à boire un verre dans sa suite, à l’hôtel. Alors là, la tête m’a carrément tourné ! Je me suis imaginé seul avec lui et j’ai eu très peur. Très, très peur… Là quand on se voit, il y a plein de gens autour de nous, on n’est jamais en tête à tête et c’est lui qui parle tout le temps.
J’ai réalisé que j’avais très envie d’être seul avec lui. Je crois même que je pourrais m’asseoir dans un coin et juste le regarder. Il est si beau, il n’a aucun défaut… Je me demande comment ça s’appelle ce que j’éprouve pour lui. J’ai jamais senti ça. Cette chaleur qui m’inonde le corps et qui me donne envie d’être avec lui, tout le temps. J’arrête pas de penser à lui. J’arrive plus à me concentrer sur mon travail, plus du tout.
Il a l’air très surpris quand je lui explique que je travaille dur pour mes études. Il dit qu’il n’est pas sûr que ça serve à quelque chose. Qu’il a tout appris sur le tas, lui, il n’a pas fait d’études. C’était un petit gars de Bristol en Angleterre, livré à lui-même. Il faisait plein de bêtises. Il est entré à quatorze ans dans une sorte de cirque ambulant dont les tournées l’ont emmené en Amérique et quand la troupe est repartie, il a choisi de rester à New York. À dix-huit ans ! Seul et fauché. Il n’avait rien à perdre…
Il avait tout quitté : son pays natal, l’Angleterre, sa famille… Il n’appartenait à rien ni à personne. Il lui a fallu tout inventer à partir de zéro. Et c’est comme ça qu’il a inventé Cary Grant ! Parce qu’au départ, il m’a dit, Cary Grant n’existait pas… Son vrai nom, en fait, c’est Archibald Leach. C’est drôle parce qu’il n’a pas une tête à s’appeler Archibald.
L’autre jour, je lui ai dit que je voulais être comme lui. Il a éclaté de rire et a répondu tout le monde veut être Cary Grant, même moi ! C’était pas du tout comme s’il se vantait, mais plutôt comme s’il avait un problème avec ce personnage qu’il avait créé… Je crois qu’à un moment, je suis devenu le personnage que je jouais à l’écran. J’ai fini par devenir « lui ». Ou il a fini par devenir moi. Et je ne savais plus très bien qui j’étais.
Ça m’a rendu perplexe. Je me suis dit que c’était difficile de devenir quelqu’un. Difficile de savoir qui on était.
L’idée qu’il va repartir me donne envie de mourir. Et si je le suivais ?
Qu’est-ce que je dirais à mes parents ? Papa, maman, je suis amoureux d’un homme de cinquante-huit ans, un acteur de cinéma américain… Ils vont s’évanouir. Et le reste de la famille aussi. Parce que c’est ça, je crois bien, je suis en train de tomber amoureux… Même si ce n’est pas le bon mot. Est-ce qu’on peut tomber amoureux d’un homme ? Je sais que ça existe, mais… En même temps, s’il s’approchait de trop près, je crois que je prendrais mes jambes à mon cou !
Je ne veux pas me marier, je ne veux pas avoir d’enfants, je ne veux pas faire Polytechnique, ça, je le sais… mais tout le reste, je ne sais pas.
S’il me demande de partir avec lui, je le suis… »
La minuterie s’éteignit à nouveau et Joséphine se releva pour la rallumer. L’interrupteur était poisseux, humide et l’odeur âcre des poubelles la fit déglutir de dégoût. Mais elle avait envie de continuer sa lecture…
« J’ai hâte de connaître l’histoire de sa mère. Ça a l’air de l’avoir drôlement marqué. Il dit tout le temps qu’il se méfiait des femmes à cause de ce qui était arrivé avec sa mère. Il paraît qu’il avait raconté ça à Hitchcock qui s’en est servi dans un film qui s’appelle Les Enchaînés avec Ingrid Bergman. Dans un dialogue avec Ingrid Bergman, le personnage qu’il joue dit j’ai toujours eu peur des femmes, mais ça va finir par passer…
Et c’est vrai, my boy, c’est vrai, mais j’ai travaillé dessus. Il dit qu’il faut travailler sur ses rapports avec les gens, ne pas répéter toujours les mêmes schémas. Moi, my boy, à cause de l’histoire avec ma mère, j’ai toujours été plus à l’aise avec les hommes. Je me sentais en confiance avec eux. Je préférais vivre avec des hommes qu’avec une femme.
Ça, c’est une vraie confidence, je me suis dit. Une confidence qu’on ne fait qu’à un ami. Et j’ai été très heureux qu’il me fasse confiance… Il a fallu que je parle de lui à quelqu’un et j’en ai parlé à Geneviève. Je ne lui ai pas tout raconté, juste quelques trucs comme ça. Elle n’a pas eu l’air impressionné. Je crois qu’elle est un peu jalouse… et encore, elle ne sait pas tout !
On n’a pas beaucoup le temps de parler sur le plateau parce qu’on est souvent interrompus, mais quand j’irai boire ce fameux verre à son hôtel, je vais lui poser plein de questions. Il a l’art de mettre les gens à l’aise et j’oublie complètement que c’est un acteur très connu. Une vraie vedette… »
Ça continuait ainsi pendant des pages et des pages.
Joséphine sauta à la fin pour savoir comment cette histoire finissait.
Elle avait l’impression de lire un roman.
Le carnet se terminait sur une lettre que Cary Grant avait écrite à celui qu’elle appelait déjà Petit Jeune Homme et qu’il avait recopiée. Il n’y avait pas de date. Il avait arrêté de marquer la date. Il avait juste noté « dernière lettre avant qu’il ne quitte Paris ».
« My boy, retiens ceci : on est seul responsable de sa vie. Il ne faut blâmer personne pour ses erreurs. On est soi-même l’artisan de son bonheur et on en est parfois aussi le principal obstacle. Tu es à l’aube de ta vie, je suis au crépuscule de la mienne, je ne peux te donner qu’un conseil : écoute, écoute la petite voix en toi avant de t’engager sur ton chemin… Et le jour où tu entendras cette petite voix, suis-la aveuglément… Ne laisse personne décider pour toi. N’aie jamais peur de revendiquer ce qui te tient à cœur.
C’est ce qui sera le plus dur, pour toi, parce que tu penses tellement que tu ne vaux rien, que tu ne peux pas imaginer un futur radieux, un futur qui porte ton empreinte… Tu es jeune, tu n’es pas obligé de répéter le schéma de tes parents…
Love you, my boy… »
Qu’avait fait Petit Jeune Homme à la fin du tournage ?
Avait-il suivi Cary Grant ?
Et pourquoi ce carnet noir rempli de tant d’espoirs avait-il été jeté à la poubelle ?
Joséphine s’essuya le front du dos de la main, mit le journal intime de côté et repartit à la recherche du cahier de Zoé.
Il se trouvait dans le dernier conteneur. Dans un sac-poubelle. Sous un vieux pull troué de Zoé, une boule de poils de Du Guesclin, une chaussette déteinte et des feuilles de classeur déchirées. Iphigénie l’avait jeté sans savoir. Elle avait dû attraper le cahier avec les feuilles sur le bureau de Zoé.
Si j’avais commencé par le fond du local, je l’aurais trouvé tout de suite, soupira Joséphine en se grattant le bout du nez. Oui mais… je n’aurais pas mis la main sur le journal intime !
Elle referma la porte du réduit et remonta chez elle. Essuya soigneusement le cahier noir de Zoé. Passa une éponge sur la couverture, le plaça en évidence sur la table de la cuisine. Rangea le journal intime dans un tiroir de son bureau.
Et s’effondra sur son lit.
À sept heures du matin, les éboueurs passèrent et vidèrent les quatre hautes poubelles de l’immeuble.