Il y a des gens avec qui l’on passe une grande partie de sa vie et qui ne vous apportent rien. Qui ne vous éclairent pas, ne vous nourrissent pas, ne vous donnent pas d’élan. Encore heureux quand ils ne vous détruisent pas à petit feu en se suspendant à vos basques et en vous suçant le sang.
Et puis…
Il y a ceux que l’on croise, que l’on connaît à peine, qui vous disent un mot, une phrase, vous accordent une minute, une demi-heure et changent le cours de votre vie. Vous n’attendiez rien d’eux, vous les connaissiez à peine, vous vous êtes rendu léger, légère, au rendez-vous et pourtant, quand vous les quittez, ces gens étonnants, vous découvrez qu’ils ont ouvert une porte en vous, déclenché un parachute, initié ce merveilleux mouvement qu’est le désir, mouvement qui va vous emporter bien au-delà de vous-même et vous étonner. Vous ne serez plus jamais vermicelle, vous danserez sur le trottoir en faisant des étincelles et vos bras toucheront le ciel…
C’est ce qui arriva à Joséphine, ce jour-là.
Elle avait rendez-vous avec son éditeur, Gaston Serrurier.
Elle le connaissait peu. Ils se parlaient au téléphone. Il mettait le haut-parleur pour pouvoir faire plusieurs choses à la fois ; elle l’entendait ouvrir des lettres, des tiroirs tout en s’adressant à elle. Il énonçait ses chiffres de vente, évoquait l’édition en livre de poche, le film qui ne se tournait pas. Les Américains, il pestait, les Américains ! Ils promettent beaucoup et ne donnent rien. On ne peut jamais compter sur eux… Alors que je serai toujours là pour vous, Joséphine ! et elle perdait le son de sa voix, il avait dû se baisser pour ramasser un stylo ou un trombone, un contrat ou un agenda.
Gaston Serrurier.
C’était une relation d’Iris. C’est devant lui qu’un soir, lors d’un de ces dîners parisiens où chacun se gonfle et se gausse, Iris avait lâché j’écris un livre… et Gaston Serrurier, tapi dans la conversation, Gaston Serrurier qui observait avec une distance à la fois rude et lisse ce petit univers parisien qui s’étiole à la lueur des bougies en se croyant le phare de l’univers, Gaston Serrurier avait relevé le gant lancé par Iris et avait demandé à voir…
Le manuscrit.
Voir si ça n’était pas un propos de salon, un défi de petite marquise étourdie qui s’ennuie pendant que son riche mari remplit les caisses du ménage.
Et c’est ainsi qu’était né Une si humble reine. Manuscrit remis à Gaston Serrurier par Iris Dupin. Lu, retenu, publié, vendu à des centaines de milliers d’exemplaires. Un coup d’essai transformé en coup de maître.
Du jour au lendemain, Iris Dupin était devenue la reine des salons, la reine des chaînes de télévision, la reine des magazines. On saluait en elle une nouvelle étoile au firmament des lettres. On l’interrogeait sur sa coiffure, les confitures qu’elle ne faisait pas, ses auteurs préférés, sa crème de jour, sa crème de nuit, son premier amour, et Dieu dans tout ça ? Elle était invitée au Salon du chocolat, à celui de l’automobile, aux défilés de Christian Lacroix, aux avant-premières de films.
Puis il y avait eu le scandale, l’usurpatrice avait été démasquée, la timide sœur rétablie dans ses droits d’auteur.
Gaston Serrurier avait suivi toute l’affaire de son œil froid de connaisseur des mœurs parisiennes. Amusé. À peine surpris.
Quand il avait appris la mort violente d’Iris Dupin dans les bois de Compiègne, il n’avait pas cillé. Jusqu’où n’iraient pas certaines femmes pour connaître de grands frissons ? Des femmes qui provoquent le destin comme on jette des jetons sur le tapis vert des casinos. Des femmes qui bâillent et s’inventent des histoires avec le premier bellâtre qui leur chauffe le sang.
C’est la douceur de la petite sœur qui l’intriguait…
D’où lui était venue cette imagination en corne d’abondance ? Pas seulement de ses sources historiques. Il ne fallait pas lui raconter d’histoires. Il y avait des scènes d’amour dans Une si humble reine qui annonçaient précisément la mort de la belle Iris Dupin. Les vrais auteurs ont des pressentiments tragiques. Les vrais auteurs ont de l’avance sur la vie. Et cette petite femme modeste, cette Joséphine Cortès, était sans le savoir un écrivain. Elle avait deviné le destin de sa sœur. C’est cette contradiction entre la femme et l’auteur qui allumait dans le regard froid et blasé de Gaston Serrurier une lueur d’intérêt.
Il lui avait donné rendez-vous dans un restaurant de poissons, boulevard Raspail, vous aimez le poisson ? Cela tombe bien car là où je vous emmène, il n’y a que du poisson… Alors on dit treize heures quinze, lundi.
Joséphine était arrivée à treize heures quinze exactement. Elle était la première, l’avertit le garçon avant de la conduire à une large table recouverte d’une nappe blanche. Un petit bouquet d’anémones jetait une ombre de timidité sur la table élégamment dressée.
Elle ôta son manteau. Prit place à table et attendit.
Elle laissa traîner son regard autour d’elle et s’exerça à reconnaître les habitués du lieu. Les habitués appelaient les garçons par leur prénom et demandaient quels étaient les plats du jour avant de s’asseoir, les nouveaux venus se tenaient raides et empruntés, laissaient les garçons les installer sans dire un mot et faisaient tomber leur serviette en la dépliant. Les habitués se laissaient choir sur la banquette de tout leur poids en étendant les bras tandis que les nouveaux venus demeuraient raides, silencieux, intimidés par l’abondance de vaisselle et la prestance alerte du personnel.
Elle regarda plusieurs fois l’heure à sa montre et se surprit à soupirer. C’est de ta faute aussi, se dit-elle, les gens n’arrivent jamais à l’heure à Paris, il convient d’être en retard. Toujours. Tu te conduis comme une nouille.
À treize heures quarante-cinq, il arriva enfin. Entra dans le restaurant en tourbillon tout en poursuivant une conversation sur son portable. Lui demanda si elle attendait depuis longtemps. Répondit à son interlocuteur qu’il n’en était pas question. Elle bafouilla que non, elle venait juste d’arriver, il dit qu’il préférait ça. Il détestait faire attendre les gens, mais il avait été retenu par un de ces gêneurs dont on ne peut se débarrasser. Il fit le geste de secouer sa manche pour éjecter le gêneur et elle se força à sourire. Peut-être qu’un jour, je serai à la place du gêneur, ne put-elle s’empêcher de penser en fixant la manche.
Il éteignit son téléphone, jeta un coup d’œil rapide sur la carte qu’il connaissait par cœur et commanda en précisant, comme d’habitude. Elle avait eu tout le loisir d’étudier les plats et énonça à voix basse ceux qu’elle avait choisis. Il la félicita pour son choix et elle rougit.
Puis il déplia sa serviette, prit son couteau, un morceau de baguette, un peu de beurre et demanda :
— Qu’est-ce que vous faites en ce moment ?
— Je viens de passer mon HDR… J’ai été reçue avec félicitations du jury…
— Formidable ! C’est quoi ce…
— C’est le plus haut diplôme universitaire en France…
— Je suis impressionné, dit-il en faisant signe au garçon d’apporter la carte des vins. Vous prendrez bien un peu de vin ?
Elle n’osa pas dire non.
Il discuta avec le garçon, s’emporta parce qu’il n’y avait pas son vin habituel, commanda un puligny-montrachet 2005, année exceptionnelle, précisa-t-il en la regardant par-dessus ses lunettes, referma la carte en la faisant claquer, soupira, ôta ses demi-lunes, étendit un bras vers le beurrier et se confectionna une deuxième tartine tout en demandant :
— Et maintenant… Vous comptez faire quoi ?
— C’est compliqué… je…
Son portable sonna, il s’exclama, contrarié mais je croyais l’avoir coupé ! vous permettez ? Elle hocha la tête. Il prit l’air soucieux, prononça quelques mots et raccrocha en vérifiant que, cette fois, il était bien éteint.
— Vous étiez en train de me dire…
— …que j’ai été reçue à mon HDR avec les félicitations du jury et je pensais donc avoir un poste à l’université… Ou devenir directrice de recherche au CNRS… Ce dont j’avais très envie… J’ai travaillé toute ma vie pour ça…
— Et ça ne s’est pas fait ?
— C’est que… après le verdict du jury, il faut attendre les conclusions d’un rapport où les jurés ont consigné toutes les réflexions qu’ils n’ont pas osé vous dire en face…
— Un truc de faux culs, quoi !
Joséphine rentra la tête dans les épaules.
— Et de ce rapport dépend en fait votre affectation…
Elle essuya ses mains moites sur sa serviette et sentit ses oreilles s’empourprer.
— Et c’est là que j’ai appris… oh ! pas directement, non… j’ai appris par un collègue qu’il ne fallait pas rêver, que je n’aurais aucune promotion, que je n’avais pas besoin d’un poste prestigieux ni d’une augmentation de salaire et que j’allais rester chargée de recherche toute ma vie…
— Et pourquoi ? demanda Gaston Serrurier en levant un sourcil étonné.
— Parce que… ils me l’ont pas dit comme ça mais ça revenait au même… Parce que j’ai gagné beaucoup d’argent avec mon roman… et ils ont décidé qu’il y en avait d’autres plus méritants que moi… donc je me retrouve quasiment à mon point de départ.
— Et vous êtes furieuse, je suppose…
— Je suis surtout blessée… Je croyais appartenir à une famille, je croyais que j’avais fait mes preuves et je suis rejetée pour cause de trop grand succès avec un sujet qui pourtant…
Elle soupira pour bloquer des larmes intempestives.
— … ils auraient dû être heureux que le public se passionne pour l’histoire de Florine… et ça a été le contraire.
— C’est parfait ! Parfait ! s’exclama Gaston Serrurier. Vous les remercierez pour moi !
Joséphine lui jeta un regard étonné et posa discrètement les mains sur ses oreilles pour les empêcher de brûler.
— Vous savez, c’est la première fois que j’en parle. Je ne voulais même pas y penser. Je ne l’ai dit à personne. Ça a été si violent d’apprendre ça… Toutes ces années de travail et… me faire jeter !
Sa voix s’était mise à chevroter et elle se mordit la lèvre supérieure.
— C’est parfait parce que vous allez pouvoir travailler pour moi ! Rien que pour moi…
— Ah, fit Joséphine, surprise, se demandant s’il désirait monter un département d’histoire médiévale dans sa maison d’édition.
— Parce que vous avez de l’or dans les doigts…
Son regard était devenu fixe, insistant. Le garçon venait de déposer devant eux une salade d’encornets frits et un carpaccio de bar et de saumon. Serrurier regarda longuement l’assiette d’un air exaspéré et s’empara de ses couverts.
— De l’or pour écrire, pour raconter des histoires… Pour trouver ce qui va intéresser les gens en les rendant intéressants eux-mêmes en leur apprenant des tas de choses, pas seulement historiques. Vous êtes douée, le seul problème, c’est que vous ne le savez pas, vous n’avez pas la moindre idée de votre valeur.
Ses yeux, braqués sur elle, l’avaient isolée, soulignée d’un projecteur, un pinceau de lumière. Il n’était plus l’homme pressé qui était entré dans le restaurant en bousculant les garçons, l’homme qui s’énervait en commandant le vin, l’homme qui maugréait en défaisant sa serviette, l’homme qui s’était à peine excusé de l’avoir fait attendre…
Il la regardait comme quelqu’un de grande valeur.
Et Joséphine oublia tout.
Elle oublia l’affront de ses collègues, oublia la peine qu’elle remâchait depuis qu’elle avait appris sa mise à l’écart, la peine qui la laissait dépourvue de toute envie, de tout projet. Elle ne pouvait plus ouvrir un livre d’histoire, écrire une ligne sur le douzième siècle, ne pouvait plus s’imaginer passant des heures en bibliothèque. Tout son être refusait de rester la petite chercheuse humble et travailleuse qu’on assignait à résidence. Et voilà que cet homme lui redonnait ses lettres de noblesse. Cet homme disait qu’elle avait du talent. Elle se redressa. Heureuse d’être en face de lui, heureuse d’avoir attendu une demi-heure, heureuse qu’il la regarde et la considère.
— Vous ne dites rien ? demanda-t-il en resserrant le projecteur sur elle.
— C’est que…
— Vous n’êtes pas habituée à ce qu’on vous fasse des compliments, c’est ça ?
— Vous savez, dans mon milieu universitaire, ça a été plutôt mal vu que j’écrive… euh… ce livre-là… Alors je pensais…
— Que votre livre était nul ?
— Non. Pas vraiment… Je pensais qu’il n’était pas si terrible que ça, que c’était un malentendu.
— Un malentendu vendu à plus de cinq cent mille exemplaires ! J’en veux bien tous les ans de ces malentendus-là… Pas terrible, la salade d’encornets aujourd’hui ! dit-il au garçon qui changeait les assiettes. Vous vous moquez de vos clients, maintenant ? De mieux en mieux ! Je me ferais du souci si j’étais à votre place !
Le garçon repartit, les épaules basses.
Serrurier eut un petit sourire satisfait et revint à Joséphine.
— Et votre famille ?
— Oh ! Ma famille…
— Ils ne sont pas fiers de vous ?
Elle eut un petit rire gêné.
— Pas vraiment…
Il recula pour la regarder attentivement.
— Mais alors comment faites-vous ?
— Comment je fais pour quoi ?
— Pour vivre, tout simplement. Je veux dire… si personne ne vous dit que vous êtes formidable, où trouvez-vous l’énergie de…
— C’est que… je suis habituée… Ça a toujours été comme ça…
— Vous comptez pour du beurre.
Elle leva vers lui un visage émerveillé, un visage qui demandait comment vous savez ?
— Et encore plus maintenant que votre sœur est morte… Vous vous dites que vous n’avez pas le droit de vivre, pas le droit d’écrire, pas le droit de respirer… Que vous ne valez rien et que si ça se trouve, c’est vraiment elle qui a écrit le livre !
— Ah non ! Ça, je sais que c’est moi.
Il la regardait en souriant.
— Écoutez… vous savez ce que vous allez faire ?
Joséphine secoua la tête.
— Vous allez écrire… Un autre livre. D’abord parce que bientôt vous n’aurez plus d’argent. Ce n’est pas éternel, l’argent d’un livre… je n’ai pas regardé vos comptes avant de venir, mais il me semble bien qu’il ne vous reste pas grand-chose… Vous avez engagé de gros frais en achetant votre appartement…
Et tout se mit à tanguer.
La table, le décor si parfait, les nappes blanches, les bouquets d’anémones, les garçons empressés, tout disparut dans un éclair blanc et elle eut le vertige. Seule dans un champ de ruines. Elle sentit la racine de ses cheveux transpirer, transpirer… Elle jeta un regard affolé à Serrurier.
— Non, ne vous en faites pas… Vous n’êtes pas totalement sur la paille, mais votre crédit chez nous a quelque peu baissé. Vous ne regardez pas vos comptes ?
— Je n’y comprends pas grand-chose…
— Bon… on va passer un contrat tous les deux : vous m’écrivez un livre et moi, je paie les factures. D’accord ?
— Mais c’est que…
— Vous ne devez pas dépenser des fortunes en plus. Vous n’allez pas me coûter cher…
— …
— Vous n’avez pas l’air d’une femme qui a des goûts de luxe. Pas assez, même ! Il faut plastronner pour se faire respecter… Vous ne plastronnez pas du tout. Vous devez être du genre à avoir peur de faire de l’ombre à une ombre…
Le garçon toussota pour pouvoir poser les deux plats qu’il portait sur son bras. Serrurier s’écarta et réclama une eau minérale.
— Vous n’allez pas vous faire marcher dessus toute votre vie ! Vous n’en avez pas marre ? Qu’est-ce que vous attendez pour revendiquer votre place ?
— C’est Iris… Depuis qu’elle est…
— Morte. C’est ça ?
Joséphine se tortilla sur son siège.
— Depuis qu’elle est morte, vous passez votre temps à vous flageller et à vous interdire de vivre ?
— …
— Ben… Vous êtes bien nouille !
Joséphine sourit.
— Pourquoi vous souriez ? Vous devriez m’insulter pour vous avoir traitée de nouille…
— Non, c’est que… j’ai longtemps pensé ça de moi : nouille et molle… Mais je me suis améliorée, vous savez, j’ai fait des progrès.
— J’espère bien. Il faut un peu d’estime de soi pour avancer et moi, je veux que vous m’écriviez un livre. Un bon livre plein des choses de la vie… comme votre premier… mais vous n’êtes pas obligée de vous cantonner au douzième siècle. Changez un peu sinon vous serez condamnée au roman historique et vous vous ennuierez ferme ! Et je suis poli… Non ! Écrivez-moi un roman d’aujourd’hui avec des femmes, des enfants, des maris qui trompent leur femme et qui sont cocus, des femmes qui pleurent et qui rient, un bel amour, une trahison, la vie, quoi ! Vous savez, les temps sont durs et les gens ont envie qu’on les distraie… Vous savez raconter des histoires. C’était très bien le roman de Florine et pour un premier essai, chapeau !
— Je ne l’ai pas fait exprès…
Il la foudroya du regard.
— C’est exactement ce que vous devez vous interdire de dire dorénavant. Bien sûr que vous l’avez fait exprès ! Il n’est pas né comme ça ce livre…
Il claqua des doigts dans l’air.
— Vous avez travaillé dur, vous avez construit une histoire, écrit des dialogues, imaginé des rebondissements, ce n’est pas venu tout seul ! Arrêtez de vous excuser tout le temps ! Vous êtes fatigante, vous savez… On a envie de vous secouer de la tête aux pieds.
Il se radoucit, commanda deux cafés, vous prenez un café, n’est-ce pas ? alors deux cafés dont un bien serré ! Sortit un long cigare qu’il renifla et fit rouler entre ses doigts avant de l’allumer et ajouta :
— Oui, je sais, on ne fume plus dans les restaurants. Sauf moi. J’emmerde les lois. Vous savez, Joséphine, l’écriture, contrairement à ce que croient beaucoup de gens, ce n’est pas une thérapie… ça ne guérit rien. Rien du tout. Mais c’est une revanche sur le destin et vous, si je ne me trompe pas, vous avez une fameuse revanche à prendre.
— Je ne sais pas…
— Mais si, réfléchissez un peu et vous trouverez… Écrire, c’est empoigner sa souffrance, la regarder en face et la clouer sur la croix. Et après, on s’en fout d’être guéri ou pas, on a pris sa revanche… On a fait quelque chose avec tout ce chagrin et quelque chose qui parfois peut vous permettre de vivre ou de revivre, c’est selon…
— Je ne suis pas sûre de tout comprendre…
— Trouvez un sujet qui vous inspire et écrivez. Lâchez les vannes… Mettez-y tout votre chagrin, toute votre douleur et clouez-les sur la croix ! Osez respirer à nouveau, vivre à nouveau ! Vous êtes comme un petit oiseau au bord du nid qui bat des ailes et n’ose pas s’envoler. Pourtant vous avez déjà fait vos preuves, alors qu’est-ce qui vous manque ?
Joséphine eut envie de dire… de déjeuner chaque jour avec quelqu’un comme vous, mais elle se tut.
— Les gens en ont marre, poursuivit Serrurier, ils sont fatigués, racontez-leur des histoires… Des histoires qui leur donnent envie de se lever le matin, de prendre le métro et de rentrer chez eux le soir. Réinventez les conteurs d’autrefois, les contes des Mille et Une Nuits. Allez-y…
— Mais je n’ai pas d’histoires à raconter !
— C’est ce que vous croyez ! Vous avez des milliers d’histoires dans la tête et vous ne le savez pas. Les gens timides, les pauvres, les méconnus ont toujours des milliers d’histoires dans la tête parce qu’ils sont sensibles, que tout les froisse, tout les blesse, et de ces froissements, de ces blessures, ils font des émotions, des personnages, des situations… C’est pour cela que ce n’est pas une vie d’être écrivain, on souffre tout le temps… Croyez-moi, il vaut mieux être éditeur !
Il eut un large sourire en tenant son cigare entre les dents. Prit son café des mains du garçon en lui demandant comment il faisait pour garder sa place, il était si maladroit, jamais vu un garçon aussi empoté !
— Et pour mon compte ? demanda Joséphine qui sentait la panique l’envahir à nouveau.
— Oublier votre compte et travaillez ! L’argent, je m’en charge… Dites-vous qu’à partir d’aujourd’hui, vous n’êtes plus seule avec vos doutes, vos angoisses et lâchez-vous ! Lâchez-vous ! Sinon je vous étripe !
Joséphine eut envie de se jeter à son cou, mais elle se retint et reçut sans rien dire une épaisse bouffée de cigare qui la fit tousser et effaça son sourire de septième ciel.
Ce soir-là, Joséphine attendit que Zoé fût couchée, puis alla s’installer sur le balcon. Elle avait enfilé des grosses chaussettes en laine achetées chez Topshop sur ordre d’Hortense qui lui avait affirmé que c’étaient les meilleures chaussettes du monde. Des grosses chaussettes qui montaient jusqu’aux genoux. Un pyjama, un gros pull, son édredon.
Et une infusion de thym avec du miel dans une cuillère.
Elle s’installa sur le balcon aux étoiles.
Elle écouta la nuit froide de décembre, le bruit d’une mobylette au loin, le souffle du vent, une alarme de voiture qui se déclenchait, un chien qui aboyait…
Elle leva le nez au ciel. Repéra la Petite et la Grande Ourse, la Chevelure de Bérénice, la Flèche et le Dauphin, le Cygne et la Girafe…
Elle n’avait plus parlé aux étoiles depuis longtemps.
Elle commença par remercier.
Elle dit merci pour le déjeuner avec Serrurier. Merci, merci. J’ai pas tout compris, j’ai pas tout retenu, mais j’ai eu envie d’embrasser le tronc des marronniers, d’escalader les feux rouges, d’attraper des bouts de ciel.
Elle but une gorgée de thym, fit glisser un morceau de miel sous la langue. Qu’est-ce qu’il a dit déjà ? Qu’est-ce qu’il a dit ? Ça donnait envie d’enfiler des bottes de sept lieues…
Écoute, papa, écoute…
Il a dit que j’avais du talent, que j’allais écrire un nouveau livre.
Il a dit que je réussirais à clouer ma souffrance sur la croix et à la regarder en face.
Il a dit que je devais oser. Oublier que ma sœur et ma mère m’avaient coupé les ailes. Réduite à la portion congrue.
Il a dit que ce temps-là était fini.
Plus jamais, plus jamais ! elle promit en regardant les étoiles pour la première fois depuis de longs mois.
Je suis un écrivain, je suis un écrivain formidable et je suis digne d’écrire. J’arrête de penser que tout le monde est mieux que moi, plus intelligent, plus brillant et que je ne suis qu’une pauvre chose… Je vais écrire un autre livre.
Toute seule. Comme j’ai écrit Une si humble reine. Avec mes mots. Mes mots de tous les jours qui ne ressemblent à personne. Il a dit ça aussi.
Elle chercha des yeux la petite étoile, sa petite étoile en bout de casserole, pour voir s’il était revenu, s’il voulait bien scintiller pour lui dire qu’il la recevait cinq sur cinq.
Parce que, tu comprends, papa, si je ne suis pas capable d’être fière de moi qui le sera ?
Personne.
Si je n’ai pas confiance en moi, qui aura confiance en moi ?
Personne.
Et je passerai ma vie à me casser la figure…
Ce n’est pas un but dans la vie de se casser tout le temps la figure.
Je ne veux plus qu’on me traite de nouille et je ne veux plus me considérer comme portion congrue.
Je ne veux plus obéir à un chef. À Iris, à Antoine, aux instances du CNRS, aux collègues de la fac.
Je veux me prendre au sérieux. Me faire confiance.
Je fais la promesse solennelle de tenir debout et d’avancer.
Elle regarda longuement les étoiles, mais aucune ne clignotait.
Elle demanda de l’aide pour commencer le livre.
Elle promit qu’elle ouvrirait grand la tête, les yeux et les oreilles pour recueillir la moindre idée qui passerait par là.
Elle dit encore hé les étoiles ! Envoyez-moi ce dont j’ai besoin pour avancer. Envoyez-moi les bons outils et je vous promets de bien les utiliser.
Elle regardait au loin les appartements derrière les arbres. Dans certains salons, on avait dressé des sapins de Noël. Ils brillaient comme des lampes de poche multicolores. Elle fixa les lumières jusqu’à ce qu’elles se mettent à trembler et à faire des guirlandes.
Les toits gris en pente, les arbres hauts et noirs, les façades régulières, tout lui disait sans qu’elle sache pourquoi qu’elle habitait Paris et qu’elle en était heureuse. C’était comme un amour inguérissable et secret.
Elle était à sa place, elle était heureuse.
Et elle allait écrire un livre.
Il y eut comme une explosion de joie à l’intérieur d’elle-même.
Il pleuvait de la joie dans son cœur. Des ondées de joie, des torrents de paix, des déluges de force. Elle éclata de rire dans la nuit et resserra l’édredon autour d’elle pour ne pas se faire éclabousser.
Elle sut alors qu’elle avait retrouvé son père. Il ne clignotait pas au bout d’une casserole dans le ciel, il lui versait des seaux de bonheur dans le cœur.
Une inondation de bonheur.
Il était deux heures du matin. Elle eut envie d’appeler Shirley.
Elle appela Shirley.
— Quand est-ce que tu viens à Londres ?
— Demain, dit Joséphine. J’arrive demain.
Demain, c’était vendredi. Zoé allait passer la semaine chez Emma pour réviser. Joséphine avait prévu de rester chez elle, de faire du ménage et du repassage. Iphigénie avait laissé un panier rempli de linge à repasser.
— Pour de vrai ? s’étonna Shirley.
— Pour de vrai… Et j’imprime mes mots sur un billet d’Eurostar !