Joséphine appela Garibaldi le lendemain de sa discussion avec Iphigénie. Il n’était pas dans son bureau, elle laissa un message au collègue qui lui répondit. Quand elle épela son nom, Joséphine C-O-R-T-È-S, le collègue marqua un temps d’arrêt et dit :

— Ah… C’est vous, madame Cortès…

Avec une pointe de respect et de douceur. Comme s’il la connaissait. Comme si Garibaldi lui avait parlé d’elle en termes affectueux. Et la voix devenait la voix chaleureuse d’un ami. Il disait Joséphine Cortès et un peu de lumière tombait dans le bureau froid et gris de Garibaldi.

— Il est parti en mission… Une vaste opération dans les milieux de la drogue. On est sur le coup, jour et nuit, on se relaie. Mais je lui dirai que vous avez appelé et il vous rappellera, c’est certain…

Joséphine le remercia et raccrocha, les larmes aux yeux.

Puis elle se reprocha sa sentimentalité et se secoua. Arrête de pleurnicher pour un rien, ma pauvre fille ! Garibaldi te rend un service parce qu’il t’aime bien, c’est tout ! Qu’est-ce que tu imagines ? Qu’il a parlé de toi avec des trémolos dans la voix ? Elle soupira. C’était fatigant, cette faculté à tout sentir, tout ressentir. À se laisser pénétrer par une intonation de voix, une remarque ironique, un haussement de sourcils. Elle ne parvenait pas à mettre de barrières entre les gens et elle. Elle se disait, cette fois, je vais essayer, je vais sortir armée, casquée, cuirassée, je ne laisserai personne me donner un coup de canif. Mais ça ne marchait jamais… Un rien l’égratignait ou la rendait heureuse. Un rien l’abattait ou soulevait en elle une vague d’espoir et de chaleur. Je suis un immense buvard, se dit-elle pour s’encourager à sourire. À rire d’elle et de sa sentimentalité. Un immense buvard plein de taches.


Elle repensa à ses larmes après avoir lu le carnet de Petit Jeune Homme.

Elle avait pleuré en lisant le passage où Cary Grant évoquait sa mère.

Elle songea à la réflexion d’Iphigénie : « Si vous ne croyez pas en vous, comment voulez-vous que les autres y croient ? »

Elle n’oublierait jamais la petite fille abandonnée dans les vagues. Elle portait en elle un cadavre de noyée.

Elle s’était retournée vers sa mère, avait réussi à nager jusqu’à elle, avait crié attends-moi, attends-moi, l’avait agrippée, mais sa mère l’avait rejetée d’un coup de coude. Elle ne l’avait pas dit, mais c’était comme si elle entendait les mots pas toi ! pas toi ! laisse-moi !

Laisse-moi sauver ta sœur.

Iris. Les gens adoraient Iris. Ils n’y pouvaient rien. C’était une petite fille qui prenait toute la lumière. Qui attirait tous les regards. Sans rien faire. C’était comme ça. Les enfants comme elle ont tous les droits, tous les pouvoirs. Parce qu’ils apportent du rêve aux autres, ils les emmènent ailleurs. Aimer Iris, c’était participer à sa lumière, en prendre un rayon et s’en faire une petite bougie…

Face à Iris, elle était impuissante.

Alors, dans l’eau furieuse de la mer, elle avait lâché prise. Elle avait fermé les yeux et s’était laissée glisser dans les vagues.

Et elle s’était retrouvée sur le rivage, rejetée par un rouleau. Catapultée sans qu’elle n’ait rien fait. Elle était sortie de l’eau en titubant, en crachant, en claquant des dents. Toute seule. Toute seule… Son père l’avait emportée dans ses bras en hurlant à sa mère qu’elle était une criminelle. Elle entendait ces mots, mais elle ne les comprenait pas. Elle avait eu envie de l’apaiser, de le consoler, elle n’en avait pas eu la force.

La vie avait continué sans qu’ils n’en reparlent jamais. Quant à elle, elle ne savait pas, elle se disait c’est maman qui avait raison ou c’est papa, elle se disait aussi que la vérité dépend du point de vue où l’on se place.

Ça devait arriver à beaucoup de gens de vivre des choses pareilles. Elle n’était pas une exception. Il ne fallait rien exagérer. Et nous continuons tous à vivre, à faire semblant de vivre… sauf qu’on ne sait pas qu’on fait semblant.

Elle grappillait des petits moments de joie, des petits morceaux de bonheur. Les gros morceaux, elle ne pouvait pas les avaler. Elle était heureuse de ces petits morceaux. Ils lui suffisaient amplement.

Comme de savoir que Garibaldi l’aimait bien…

L’histoire de Cary Grant et de sa mère, elle la comprenait.

Tout le monde l’aimait, tout le monde le trouvait formidable, il était la plus grande star de Hollywood, mais il était resté le petit garçon de neuf ans que sa mère avait abandonné. Archibald Leach suppliait sa mère de poser les yeux sur lui. Elsie voyait Cary Grant et ne le reconnaissait pas.

Elle levait le coude quand il s’approchait…

Rejetait le manteau de fourrure.

Balançait le chat à travers la chambre.

Lui interdisait de l’appeler maman.

Refusait d’habiter une belle maison à Los Angeles, près de lui.

Prenait l’air distrait quand il téléphonait.

Disait tu n’es pas Archie, tu n’es pas mon fils…

Il insistait. Appelait tous les dimanches où qu’il soit dans le monde…

Avait la gorge étranglée. Tremblait à chaque fois.

Ne sachant plus qui il était…

Archie Leach, Cary Grant ?

Il avait grandi, il avait réussi, mais c’était comme s’il avait grandi et réussi en trompe-l’œil… En fabriquant un autre personnage qui s’appelait Cary Grant.

Il l’avait fabriqué tout seul.

En s’observant dans la glace, en calculant l’épaisseur de son cou, la taille de son col, en enfonçant les mains dans ses poches, en rectifiant son accent, en mettant au point des mimiques, des grimaces, des attitudes, en apprenant des mots savants qu’il recopiait sur un carnet…

Il s’en était sorti tout seul.

Tout seul…

Les hommes qui parviennent à s’échapper de leur enfance sont toujours des solitaires. Ils n’ont besoin de personne, ils avancent les mains dans les poches, un peu branlants, un peu tremblants, un peu en se raclant la gorge, mais ils avancent.

Elle releva la tête. Remercia Petit Jeune Homme de lui avoir raconté l’histoire de Cary Grant. Chaque fois qu’elle repensait à la tempête sur la plage des Landes, elle ajoutait un morceau au puzzle.

Cary Grant venait de poser un nouveau morceau dans le grand puzzle. Une petite phrase qu’elle avait formulée sans s’en apercevoir, « elle était sortie de l’eau… toute seule ».


Toute seule…


Elle songea à ses filles.

À la mort d’Antoine…

Elle se demanda si Hortense et Zoé faisaient des cauchemars en pensant à la fin d’Antoine.

Elle se demanda si c’était pour oublier la mort de son père que Zoé se coulait contre elle et parlait comme une petite fille qu’elle n’était plus. Qu’elle mélangeait tout, Gaétan, la nuit dans la cave, les bras de sa mère, l’oreille de son doudou qu’elle mordillait… Elle était en équilibre, un pied dans l’enfance, un pied dans l’avenir. Pas sûre de savoir de quel côté pencher. Elle hésitait.

Hortense avait claqué la porte de l’enfance depuis longtemps. Elle regardait résolument droit devant elle et rayait tout ce qui pouvait l’embarrasser. Une sorte d’amnésie qui la protégeait. Elle s’était construit une armure. Combien de temps y serait-elle à l’abri ? Il y avait toujours un moment où l’armure volait en éclats…

Moi aussi, j’ai la gorge sèche quand je vais parler à Hortense. Je tourne autour du téléphone avant de composer son numéro.

Moi aussi, j’ai peur qu’elle me rejette et me renvoie le chat à la figure.

Et pourtant, je suis une mère formidable…

Je suis une mère formidable.


Elle fit le numéro d’Hortense.

Elle était chez elle. Furieuse. Il y a trois centimètres d’eau dans la salle de bains et personne ne fait rien, j’en ai marre de cet endroit, j’en ai marre ! Et tu sais quoi ? L’autre taré d’ayatollah…

— Peter ? suggéra Joséphine.

— Ce débile ! Il a décidé de me dresser. De m’apprendre la vie ! Il dit que c’est à moi, cette fois-ci, d’appeler le proprio et de gueuler… Il s’est transformé en père la Morale et me fait la leçon pour tout. Je ne le supporte plus. Je crois que je vais me casser… L’autre soir, on a essayé de se raccommoder. On est sortis ensemble et, en entrant dans la boîte, tu sais ce qu’il m’a dit ?

— Non, dit Joséphine, surprise que sa fille lui parle autant.

Hortense devait être très en colère et avait besoin de déverser sa rage dans l’oreille de quelqu’un.

— Il m’a dit tous ces mecs te regardent, Hortense, et pourtant tu vas rester sagement à côté de moi… sans bouger. Non mais ! Il croit que je lui appartiens ? Que je vais sortir avec lui ? Avec ses petites lunettes cerclées, sa taille de nabot et son air constipé ! Il est malade, je te dis, complètement malade…

— Tu as des nouvelles de Gary ? demanda Joséphine.

— Non. On se voit plus…

— Ça, c’est normal, dit Joséphine qui savait, par Shirley, que Gary était à New York.

— Tu trouves ça normal, toi ? Tu prends sa défense, en plus ! J’aurai tout entendu ! Décidément, en ce moment, vaudrait mieux que je reste au lit et que je me bouche les oreilles… C’est une conspiration ou quoi ?

— Hortense, ma chérie, calme-toi… Je voulais juste dire que c’est normal que tu ne le voies plus puisqu’il est à New York et toi, à Londres… Je voulais savoir si vous vous téléphoniez de temps en temps…

— À New York ? Qu’est-ce qu’il fout à New York ? demanda Hortense, interloquée.

— Il y vit… Cela doit faire un peu plus de deux mois, maintenant…

— À New York ? Gary ?

— Shirley ne t’a rien dit ?

— Je ne vois plus Shirley, non plus. À cause de Gary. J’ai rayé la mère et le fils de mon vocabulaire…

— Il est parti du jour au lendemain…

— Et pourquoi ?

— Euh ! je crois que… Ça m’embarrasse de te le dire, ce serait mieux que Shirley te raconte…

— M’man ! Fais pas ta mijaurée… Tu me feras gagner du temps, c’est tout !

Joséphine raconta le voyage de Gary à Édimbourg à la recherche de son père, le retour à Londres, son irruption dans l’appartement de Shirley au petit matin et…

— Il a trouvé Shirley au lit avec Oliver, son professeur de piano…

— Wouaou ! Ça a dû être un choc !

— Et depuis, il ne parle plus à Shirley. Je crois qu’il lui envoie des mails. Il est parti à New York, il a été pris à la Juilliard School…

— C’est top !

— Il a loué un appartement, il a l’air de se plaire beaucoup là-bas…

— On a passé la nuit ensemble après la fête de mes vitrines et le matin, il a filé voir sa mère. Il y avait comme une urgence…

— Il devait vouloir lui raconter son voyage en Écosse… Il n’a pas eu le temps.

— Et moi qui croyais qu’il était toujours à Londres et qu’il me battait froid…

— Il ne t’a pas prévenue ?

— Non. Pas un mot, pas un texto ! On avait passé une nuit ensemble, m’man, une nuit de rêve et il a décampé au petit matin pour aller voir…

— Il t’a peut-être laissé un message et tu ne l’as pas eu… Ça arrive, tu sais.

— Tu crois vraiment ?

— Oui. En tout cas, moi, ça m’arrive… On me dit qu’on m’a envoyé un texto ou qu’on m’a laissé un message et je n’ai rien.

— C’est sûr que depuis quelque temps, j’en ai plus beaucoup de messages ! Je me disais que c’était une sale période, je faisais le dos rond en attendant que ça passe… Ce doit être un coup d’Orange…

— Ils ont aussi Orange en Angleterre ?

— Moi, j’ai Orange ici… Tu crois qu’il m’a appelée et que j’ai pas eu son message ?

— Il ne serait pas parti sans te le dire… Surtout après avoir passé la nuit avec toi. C’est un type bien, Gary.

— Je sais, maman, je sais… C’était si bien, cette nuit-là… Y avait tout qui était bien…

Joséphine surprit la voix d’Hortense qui se cassait. Elle fit celle qui n’avait pas entendu.

— Envoie-lui un mail, Hortense…

— Je vais y réfléchir… Dis donc, pourquoi tu m’appelais au fait ?

— Parce que tu me manques, ma chérie… Ça fait trop longtemps que je ne t’ai pas entendue. Chaque fois que je t’appelle, tu me dis que tu es pressée, que tu n’as pas le temps et ça me fait de la peine…

— Oh ! maman, commence pas à devenir sentimentale… ça va m’énerver, je vais t’envoyer bouler et tu auras de la peine ! Mais je suis drôlement contente de te parler… Ça avance ton livre ? Tu as commencé à écrire ?

Joséphine raconta l’histoire de Petit Jeune Homme et de Cary Grant. Hortense lui dit que c’était une histoire pour elle, de l’émotion qui gicle comme l’hémoglobine… Elle dit cela sans prendre un ton méchant, juste le ton désinvolte de celle qui garde les sentiments à distance de peur d’être touchée, coulée.

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