Sujet, verbe, complément d’objet direct.

Sujet, verbe, complément d’objet direct.

Le sujet fait l’action, le verbe exprime l’action, le complément d’objet direct subit l’action.


Elle allait commencer ainsi ses leçons avec le gélatineux Kevin. Cette façon claire de présenter la grammaire remettrait de l’ordre dans le cerveau embrumé du gamin. Elle enchaînerait avec d’autres subtilités ensuite.

Henriette donne des leçons.

Kevin possède un ordinateur.

Il serait toujours temps de compliquer l’affaire et d’introduire les compléments d’objet indirect, de lieu, de temps et de manière. Qu’elle expliquerait de façon aussi simple. On trouve le complément d’objet indirect en posant la question : à qui, à quoi, de qui, de quoi, après le verbe. Le complément circonstanciel de lieu en posant la question où ?, le complément de temps en posant la question quand ? et le complément de manière en posant la question comment ?

En posant ces questions, en y répondant, la tête se structure. Et la vie aussi. Mettez de la bouillie dans la tête d’un enfant, il vous recrachera de la bouillie à la figure.

Simple comme l’eau claire d’une bouteille d’Évian.

Elle avait trouvé, en fouillant dans sa cave à la recherche de vieilles nippes, une grammaire du temps où elle allait à l’école. L’avait feuilletée et, ô miracle, la grammaire était redevenue une science limpide, presque alléchante. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément. » Ce vieux Boileau avait fichtrement raison !

Sujet, verbe, complément.

Sujet, verbe, complément.

Elle abandonnerait les appellations fumeuses, « groupe nominal », « groupe verbal », « fonction », « complément d’objet direct premier », « complément d’objet indirect second », etc. et reviendrait au bon vieux temps où on appelait un chat, un chat. Au temps de sa grammaire à elle, de l’institutrice qui frappait sur le tableau avec une longue règle en bois. Et sur les doigts des élèves quand ils n’apprenaient pas. Au temps béni où la discipline régnait dans les écoles. Un plus un faisaient deux, un mot était un mot et non un phonème. On apprenait les chefs-lieux et les départements. Et les tabliers gris se levaient quand Mlle Collier entrait en classe.

Sujet, verbe, complément. L’ordre et la discipline reviennent dans les écoles. La France se redresse. Les enfants agitent le drapeau tricolore et sont fiers de leur pays. Comme au temps du général de Gaulle. Voilà un bel exemple de grammaire et de civisme. Henriette vénérait le général de Gaulle. Un homme qui parlait le français sans fautes ni incorrections. Quand le langage rejoint la droiture d’esprit et de corps ! Elle ne pouvait pas en dire autant de l’esprit avachi de son élève…

Henriette Grobz prenait au sérieux le redressement scolaire de Kevin Moreira dos Santos. Elle avait compris qu’il y avait en cet enfant un filon extraordinaire. Une « mauvaiseté » qu’elle pourrait exploiter à son profit. Il semblait doué pour le crime. Il lui manquait encore quelques outils, qu’elle allait lui fournir sans tarder. Il n’avait pas d’états d’âme, ni le moindre tressaillement de conscience à l’idée de faire le mal. D’ailleurs, il ignorait la différence entre le Bien et le Mal. Il ne connaissait que son propre confort. Ce qui l’arrangeait était le Bien, ce qui le contrariait était le Mal. Il avait mille idées pour contourner les difficultés, repousser l’effort, profiter de son prochain, obtenir ce qu’il voulait dans l’instant et, s’il se montrait rétif à l’idée d’étudier, il devenait ingénieux dès qu’il s’agissait d’améliorer son bien-être quotidien et pouvait alors développer une belle énergie.

Ce jour-là, encore, elle ne fut pas déçue.


Alors qu’elle se présentait pour sa leçon hebdomadaire, Kevin grogna quelque chose qu’elle ne comprit pas. Il ne disait jamais bonjour ni ne se levait quand elle entrait dans sa chambre. N’arrêtait pas de mâcher son chewing-gum pendant la leçon et de faire la scie musicale avec son élastique entre les dents.

Comme elle allait s’asseoir à sa place habituelle entre le coude de Kevin et le mur, il parut contrarié et tenta de dissimuler ce qu’il était en train de faire sur son écran d’ordinateur.

— T’es en avance, vieille bique… Reviens plus tard, j’suis occupé.

— J’y suis, j’y reste… Je sors mes affaires et j’attends que tu sois prêt…

Elle sortit les cahiers de Kevin, les devoirs qu’elle avait faits au brouillon afin qu’il les recopie, un livre de grammaire, un autre de géographie.

— Casse-toi, j’te dis…

— Qu’est-ce qu’il y a, mon ange ? Je te dérange ?

— T’as tout bon, vieille truie… dégage !

Habituée à la grossièreté du garçon, Henriette s’assit et détourna la tête.

— Mieux que ça… je veux voir que ton dos !

Elle entendait les doigts du gamin s’agiter sur le clavier. Elle fit semblant de se pencher pour prendre un livre dans le cartable posé aux pieds de Kevin et assista en direct à un hold-up. Kevin allait sur le site bancaire de sa mère, tapait une série de chiffres puis un code secret, accédait au compte de Mme Moreira dos Santos, le consultait.

— Et ensuite… que fais-tu ? demanda Henriette en relevant brusquement la tête.

— Ça te regarde pas…

— Oui, mais ça regarde ta mère.

Le gamin se mordit la langue. Piqué, il était piqué. En pleine action.

— Et elle n’aimerait pas trop que je lui raconte ce que je viens de voir…, susurra Henriette poussant l’avantage.

Il gigotait maintenant sur le bout de ses fesses grasses. La chaise grinçait.

— T’as compris quoi ?

— J’ai compris ta ruse… Et je la trouve brillante, si tu veux tout savoir… Considère-moi comme une alliée, pas comme une dénonciatrice… sauf si tu m’y forces.

Il la contemplait, méfiant.

— Allez… T’as rien à perdre, tout à gagner… On peut faire des affaires ensemble…

— J’ai pas besoin de toi pour gagner du fric…

— Oui, mais t’as besoin d’acheter mon silence. Alors, donnant-donnant, tu m’expliques et je me tais… Ou…

Il s’emmêlait les doigts dans son élastique et ne savait plus que dire.

— Tu la fermes, vieille bique, si je t’essplique ? Tu la fermes ou je te casse une jambe dans l’escalier quand tu descends à pied pour économiser l’ascenseur… Ou je te dénonce quand tu branches ton aspirateur sur la prise du palier…

— Je dis rien. Rien de rien…

— Tu sais que j’en suis capable ?

— Je le sais.

— Ça me ferait plaisir, en plus…

— J’en suis persuadée…, sourit Henriette, sachant qu’elle avait gagné et qu’il multipliait les menaces pour adoucir l’aveu qu’il allait être obligé de faire.

Et elle pensa, tu es fait comme un rat, mon petit Kevin, et dorénavant je vais pouvoir te faire chanter.


Alors il « esspliqua ».

Il visitait régulièrement le compte de sa mère. Quand ce dernier était bien rempli, il subtilisait la Carte bleue de sa génitrice et la soulageait de dix, vingt, trente euros. Cela dépendait de ses besoins. Si le compte était raplapla, il n’y touchait pas. Cela durait depuis longtemps et elle n’y voyait que du feu.

— Simple, non ? dit-il avec un zeste de vantardise dans la voix. Je visite son compte à son insu. Je pique des petites sommes.

Sujet, verbe, complément d’objet direct, pensa Henriette, ce sont les combinaisons les plus simples qui sont les meilleures.

— Oui mais comment as-tu fait pour avoir ses codes secrets ? Celui de son compte en ligne et celui de la Carte bleue ? Elle doit se méfier avec un gamin comme toi…

— Tu parles si elle se méfie ! Elle dort avec son porte-monnaie sous l’oreiller !

— Mais ce n’est pas ça qui va t’arrêter tout de même ! Tu es plus finaud…

— Arrête la flatterie, vieille truie ! Ça marche pas avec moi…

— Bon, soupira Henriette, tu as décidé d’être désagréable… Je lui dis tout et tu files en pension l’année prochaine. T’auras même plus le loisir de me casser une jambe…

Kevin Moreira dos Santos réfléchit. Il se mit à mâcher son chewing-gum avec vigueur.

— Je te balancerai pas, répéta Henriette d’une voix douce. Je vais te faire une confidence : je suis passionnée par les escroqueries et les escrocs, ils sont à mes yeux les gens les plus ingénieux du monde…

Kevin trébucha sur le mot « ingénieux ». Il la regarda, méfiant. Ingénieux, c’était quoi cette entourloupe, une sorte d’ingénieur, un minable qui bosse pour les autres après avoir fait de longues années d’études ?

— Mais non ! Ingénieux, cela signifie malin, intelligent, imaginatif… Alors, tu me dis comment tu fais ? Tu es obligé, tu es fait aux pattes. Je te tiens par la barbichette…

— Bon d’accord, souffla-t-il en baissant les épaules.

C’était la première fois qu’il baissait les épaules devant elle et Henriette se félicita d’être arrivée un quart d’heure en avance. Leurs rapports allaient changer, elle passerait bientôt du statut d’exploitée à celui d’associée et si l’onctuosité n’était pas encore de mise entre eux, elle ne désespérait pas de se faire respecter un jour.

— Elle a enfermé ses papiers secrets dans un coffre dont elle garde la clé sur elle… Dans son soutif. Un jour, je lui ai fait un câlin, elle n’est pas habituée alors elle a été toute bouleversée, et j’ai piqué la clé. Je lui faisais des baisers, des gouzi-gouzi, je la chatouillais, elle pleurait de joie, elle était toute ramollie, j’ai glissé mon doigt entre les deux seins, j’ai fouiné dans le bonnet droit, le bonnet gauche et… Elle n’y a vu que du feu ! Et puis une voisine est arrivée avec une histoire de fuite d’eau dans la cave. La daronne a filé et moi, j’ai piqué les codes dans le coffre… Elle les change jamais, elle a peur de s’embrouiller. Elle a la cervelle d’une huître. Après, c’était facile de lui piquer la carte… Quand elle distribue le courrier, le matin, par exemple, les jours où je vais pas à l’école. Et puis le distributeur de fric est juste à gauche en sortant de l’immeuble… Ça me prend deux minutes, sauf quand y a la queue !

Il semblait fier de sa combine et heureux de vanter ses exploits. Qu’est-ce qu’un haut fait si on ne peut pas s’en vanter ? La moitié du plaisir est dans l’exhibition de sa force, de son intelligence.

Henriette enregistrait. Sujet, verbe, complément. Kevin cajole sa mère. Kevin dérobe la clé, le code, la carte. Kevin vole sa mère. Un jeu d’enfant. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?

Elle s’inspirerait de Kevin pour voler Marcel. Chaval avait raison : une escroquerie sur grande échelle serait facilement décelable. Alors qu’une bonne vieille escroquerie d’autrefois était plus sûre.

Cajoler, dérober les codes, voler l’argent. Faire glisser les sommes volées du compte de Marcel au sien. Ils avaient la même banque. Quand elle était mariée avec Marcel Grobz, il avait ouvert, pour elle, un compte à part au cas où… Au cas où il mourrait brusquement et que l’héritage soit bloqué. Il versait chaque trimestre une somme rondelette qui, bien placée, rapportait de l’argent. Au moment du divorce, il n’avait pas fermé le compte. Il le lui avait laissé afin qu’elle ne soit jamais dans le besoin. L’imbécile ! Elle n’avait que faire de sa pitié. Qu’est-ce qu’il croyait ? Qu’elle était une faible femme ? Une vieille femme finie, bonne à être jetée aux orties ? Il ne savait pas à qui il avait affaire… Ce sera pour sa retraite, avait-il expliqué au juge, elle n’a pas travaillé et n’a droit à aucune compensation sociale. Le juge avait approuvé. Henriette gardait l’appartement, Marcel lui versait une pension confortable et elle conservait son compte retraite qu’il alimenterait s’il le fallait. Ce compte-là figurait sur la longue liste des comptes de Marcel Grobz à la banque. À la suite des comptes privés et des comptes professionnels. Tout en bas. Au nom de Henriette Grobz.

Ce serait un jeu d’enfant de faire glisser des sommes du compte personnel de Marcel sur le compte dormant d’Henriette.

Le personnel de la banque savait Marcel très généreux. Il lui arrivait souvent de faire des chèques pour le mariage d’une employée, la naissance d’un enfant, les obsèques d’un parent. Il souriait, disait ne me remerciez pas, ce n’est rien, j’ai tellement reçu de la vie que je veux partager… Personne ne s’étonnerait si des versements étaient effectués. Et Marcel avait d’autres chats à fouetter que de vérifier ses comptes privés. Il laissait ce soin à sa comptable, la fidèle Denise Trompet, vingt ans de présence dans l’entreprise Grobz, qu’Henriette avait rebaptisée la Trompette en hommage à la seule chose qui eût de l’esprit dans sa face plate : un petit nez qui finissait retroussé. Molle comme un biscuit sec qu’on a retiré de son étui Cellophane, fade et fanée, n’ayant connu de l’amour que la collection des livres Harlequin qu’elle glissait dans son sac pour lire dans le métro. Rêvant au Prince Charmant qui l’enlèverait et lui déclarerait sa flamme, un genou à terre avec des yeux de braise et un sourire d’hidalgo. Ses dents étaient jaunes, sa bouche ridée, et ses cheveux rares, qu’elle crêpait outrageusement, voletaient dès qu’on ouvrait la porte de son bureau… À cinquante-deux ans, elle n’avait rien pour inspirer le moindre sentiment, et sa figure avachie semblait en avoir pris son parti.

Cajoler. Ce serait le rôle de Chaval. Il cajolerait la Trompette. Lui chuchoterait des compliments, l’emmènerait voir des clairs de lune du haut de la butte Montmartre, lui offrirait un verre de limonade, poserait ses lèvres fermes sur ses lèvres fripées… Il allait devoir payer de sa personne. Il renâclerait, c’est certain, mais elle le convaincrait à coups d’éperons dans ses rêves de reconquête d’Hortense. Argent, Argent, Argent, chanterait-elle à l’oreille de Chaval. Argent, le nom de ce Dieu qui rend tout-puissant, qui fait plier les jeunes filles… et il séduirait la Trompette. Il obtiendrait les codes, et elle, Henriette, dévaliserait Marcel. Avec habileté. Elle deviendrait riche, très riche. Elle chasserait le cauchemar qui la poursuivait depuis l’enfance : être pauvre.

Elle chasserait le cauchemar.

Sujet, verbe, complément.

Kevin Moreira dos Santos avait, sans le vouloir, trouvé la solution. Il ne restait plus qu’à envoyer Chaval à l’assaut de la Trompette.

— Alors, vieille bique, tu rêves ou quoi ? J’ai pas que ça à foutre, moi… Aboule les devoirs !

Henriette sursauta et présenta les devoirs que Kevin n’avait plus qu’à recopier.

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