Hortense Cortès ignorait la peur.

Hortense Cortès méprisait la peur.

Hortense Cortès éprouvait du dégoût pour ce sentiment. La peur, déclarait-elle, c’est un lierre dans la tête. Il plante ses racines griffues, pousse ses feuilles, grossit, nous étrangle, nous étouffe, lentement, lentement. La peur est une mauvaise herbe et les mauvaises herbes, on les arrache, on les flingue aux pesticides.

Le pesticide d’Hortense Cortès s’appelait la mise à distance. Quand elle sentait la peur se dresser en houle menaçante, elle repoussait le danger, le mettait à l’écart, l’isolait et… le regardait en face en lui disant même pas peur. Même pas peur de toi, sale brindille que je vais arracher à la racine.

Et ça marchait.

Pour Hortense Cortès.

Elle avait commencé, petite fille, en se forçant à rentrer seule de l’école quand il faisait noir. Elle refusait que sa mère vienne la chercher. Et glissait une fourchette dans la poche de son manteau. Fourchette et menton haut, elle avançait le cartable dans le dos. Prête à se défendre. Même pas peur, elle répétait quand la nuit tombait et agitait des ombres de gueules de loup.


Puis elle avait mis la barre plus haut.

Avait sorti sa fourchette lorsqu’un premier garçon avait voulu l’embrasser contre son gré. L’avait plantée dans la cuisse d’un costaud qui lui barrait le chemin dans l’escalier et exigeait un péage de deux euros. Plantée dans l’œil de celui qui avait voulu l’entraîner dans la cave.

Bientôt, elle n’avait plus eu besoin de fourchette.

Elle s’était fait une réputation.

La seule question que se posait Hortense dans ce savant domptage de la peur était pourquoi elle était la seule à agir de la sorte.

Cela semblait si simple. Si simple.

Et pourtant…

Partout elle entendait résonner les mots j’ai peur, j’ai peur. Peur de ne pas y arriver, peur de ne pas avoir assez d’argent, peur de ne pas plaire, peur de dire « oui », peur de dire « non », peur d’avoir mal. À force de dire j’ai peur, le pire se produisait. Pourquoi sa mère, une adulte censée la protéger, frémissait-elle devant une dette d’argent, un homme menaçant ou une feuille qui vole au vent ? Elle ne comprenait pas. Elle avait décidé de ne plus se poser de questions et d’avancer.

Avancer. Apprendre. Réussir. Ne pas se laisser encombrer, alourdir par des émotions, des peurs et des désirs qui sont des parasites. Comme si le temps lui était compté. Comme si elle n’avait pas le droit de se tromper.

Une seule chose avait échappé à la fourchette d’Hortense : la mort de son père, dévoré par un crocodile dans un marais du Kenya. Elle avait beau dire Antoine, crocodile, même pas peur, il lui arrivait de faire des cauchemars dans lesquels elle périssait broyée par mille dents. Jamais ! se disait-elle en se réveillant trempée de sueur, jamais ! Et elle se promettait de renforcer sa carapace d’acier pour résister. Résister. Elle avait du mal à se rendormir. Il lui semblait apercevoir dans l’obscurité de sa chambre l’œil jaune d’un crocodile qui la guettait…

Après que Gary Ward l’eut abandonnée en pleine rue, après qu’il lui eut fait battre le cœur et le corps d’un désir anthracite, après qu’il l’eut embrasée au point de lui faire perdre la boussole, Hortense avait isolé l’image de Gary, l’avait éloignée, l’avait examinée le cœur froid et sec et avait décidé que le plus sage était d’attendre. Il rappellerait le lendemain.


Il n’appela pas le lendemain, ni le surlendemain, ni les jours d’après.

Elle le raya de sa liste.

Sa vie ne dépendait pas de Gary Ward. Sa vie ne dépendait pas d’un baiser de Gary Ward, du plaisir jailli ce soir-là des lèvres de Gary Ward. Sa vie dépendait de son bon vouloir à elle, Hortense Cortès.

Elle n’avait qu’à formuler clairement ses vœux, ses désirs pour qu’ils soient exaucés par le simple triomphe de sa volonté.

Gary Ward était impossible, imprévisible, odieux, irritant.

Gary Ward était parfait.

C’est lui qu’elle voulait. Elle l’aurait.

Plus tard.

Ce jour-là, dans le métro, sur la ligne Northern, la noire, qui la ramenait de son école à la grande maison qu’elle occupait avec quatre colocataires – tous des garçons –, Hortense lut son horoscope dans le London Paper qui traînait sur la banquette. À la rubrique « cœur », elle déchiffra : « Puisque cette relation vous pèse, envoyez-la promener. Vous la reprendrez plus tard. »

Bimbamboum, murmura-t-elle en repliant le journal, c’était décidé : elle l’oublierait.


Ce qui sauvait Hortense Cortès, outre sa détermination et la fourchette cachée dans sa poche, était la haute opinion qu’elle avait d’elle-même. Opinion qu’elle trouvait justifiée en regard du travail et des efforts qu’elle fournissait. Je ne suis pas une glandeuse, je ne me prélasse pas, je lutte pour obtenir ce que je veux et il est juste que je sois récompensée.

Elle se demandait parfois si elle aurait persévéré dans l’adversité.

Elle n’en était pas sûre.

Elle avait besoin de résultats pour continuer à avancer. Et plus la chance lui souriait, plus elle redoublait d’efforts. Une romance avec Gary m’aurait distraite du but à atteindre, songeait-elle ce soir-là en regardant les gens autour d’elle dans le métro. Je serais peut-être devenue comme cette fille qui montre ses cuisses rouges sous sa minijupe ou cette autre qui mâche son chewing-gum en parlant de sa soirée avec Andy. Alors, il m’a dit… alors je lui ai dit… alors il m’a embrassée… Alors on l’a fait… alors il a pas rappelé… alors qu’est-ce que je fais ? Deux pauvres victimes qui ânonnaient les bêtises d’un discours amoureux. En aimant peu, je ne prends pas de risque et je suis aimée en retour. Les hommes sont ainsi : plus on les aime, moins ils se consument. C’est une vieille loi de la nature. Puisque je n’aime personne, mes soupirants sont légion et je choisis celui qui me convient à l’occasion.


Le baiser de Gary dans la nuit noire de Londres en regardant frissonner les frondaisons du parc l’avait troublée. Elle avait perdu pied. J’ai failli devenir une larve amoureuse. Je ne suis pas une larve. Je ne fume pas, je ne bois pas, je ne me drogue pas, je ne drague pas. Au départ, c’était une pose, je ne voulais pas être comme les autres, aujourd’hui, c’est un choix, cela me fait gagner du temps. Quand j’aurai atteint mon but – ouvrir ma maison de mode, avoir ma propre ligne de couture –, alors je me pencherai sur les autres. Pour le moment, toute mon énergie doit se concentrer sur mon désir de réussir. Monter ma propre affaire, avoir un caractère de cochon, devenir Coco Chanel, imposer ma vision de la mode, même si, reconnut-elle, saisie soudain par un éclair de lucidité, j’ai encore beaucoup à apprendre. Mais je sais ce que je veux : de l’élégance extrême, du grand classique, déséquilibré par un ou deux détails débraillés. Culbuter la pureté. La salir. Et la sacraliser en la signant de mon nom. Apprendre le trait, le dessin, le détail puis tout bouleverser en lacérant la toile sage. Un coup de poignard dans l’immaculé.

Elle frissonna et laissa échapper un soupir. Elle avait hâte de se mettre à l’ouvrage. De toute façon, pensa-t-elle, il n’y a que ça qui me transporte… La chair humaine me paraît bien fade à côté de mes projets.

Elle descendit à Angel, faillit glisser sur un emballage de MacDo et jura. Passa devant la chaîne de restaurants « Prêt-à-manger » et haussa les épaules. Quel nom de plouc ! Finit les derniers mètres qui la séparaient de la maison en poursuivant le récit de son ascension sociale. Elle en était au moment délicieux où elle recevrait les journalistes du monde entier pour parler de sa collection, vêtue d’une veste et d’un sarouel en crêpe de laine bleu fumé, des sandales Givenchy aux pieds, lorsqu’elle mit la clé dans la porte, entra et reçut un commentaire acerbe de Tom :

— Hortense ! T’es dégueulasse !

Hortense leva un regard froid sur Tom. C’était un Anglais blond à la barbe rare, long et moite, qui la regardait d’habitude avec les yeux d’un basset artésien devant une gamelle posée hors d’atteinte.

— Que se passe-t-il, Tommy ? Je rentre de dix heures de cours et je n’ai pas la tête à écouter tes jérémiades…

Elle accrocha son manteau dans l’entrée, défit la lourde écharpe blanche qui lui entourait le cou de plusieurs rangs, posa son sac rempli de dossiers et de livres et secoua ses lourds cheveux auburn sous les yeux de celui qu’elle considérait comme un dadais inoffensif.

— T’as laissé traîner ton Tampax dans la salle de bains !

— Ah ! Je suis désolée. Je devais penser à autre chose et…

— C’est tout ce que tu trouves à dire !

— Tu ne savais donc pas, Tommy chéri, que chaque mois, les femmes ont un écoulement de sang qu’on appelle règles ?

— Tu n’as pas à laisser traîner tes tampons dans la salle de bains !

— Je suis désolée, je ne le ferai plus… Tu veux que je te le répète combien de fois ?

Elle lui adressa le plus gracieux des sourires factices.

— T’es une sale égoïste, t’as même pas pensé à nous, les garçons de cette maison !

— Je me suis excusée, deux fois, cela suffit, non ? Je ne vais pas faire pénitence et me barbouiller de cendres fraîches ! Je n’aurais pas dû le faire, c’est exact, maintenant que veux-tu ? Que je te roule une pelle en échange ? C’est exclu. Je pensais avoir été claire sur le sujet : je refuse toute étreinte charnelle avec toi. Comment s’est passée ta journée ? Cela doit être dur au bureau en ce moment avec cette Bourse en zigzag ? On ne t’a pas viré ? Ou si… Laisse-moi deviner : tu es viré et tu passes ta colère sur moi…

Le pauvre garçon sembla suffoqué par l’outrecuidance d’Hortense puis reprit ses récriminations en répétant le mot Tampax à chaque phrase.

— Mais enfin, Tommy, arrête ! Je vais croire que tu ne savais pas ce qu’était un tampon avant de tomber sur le mien… Va falloir t’y faire si tu veux avoir une liaison un jour avec une fille… Une vraie. Pas une souillon que tu trousses ivre mort le samedi soir…

Il se tut et tourna les talons en marmonnant quelle horrible fille ! Quel Narcisse en jupon ! J’avais bien dit pas de fille dans une maison ! J’avais raison !

Hortense le regarda s’éloigner en claironnant :

— Sache que celui qui n’est pas concentré sur lui-même ne fait rien de sa vie. Si je ne suis pas Narcisse à vingt ans, je finirai cloîtrée à quarante et c’est hors de question ! Et tu devrais prendre modèle sur moi au lieu de me critiquer ! C’est cinquante livres la leçon, et je te fais un prix si tu prends un forfait !

Et elle gagna la cuisine pour se faire un café.

Elle avait une longue nuit de travail devant elle. Le sujet du devoir à rendre : dessinez une garde-robe en vous fondant sur trois couleurs essentielles, le noir, le gris et le bleu marine, en partant des chaussures et en incluant pochette, sac, lunettes, foulard et accessoires.

Ses trois autres colocataires l’attendaient près de la machine à café.

Peter, Sam et Rupert.

Sam et Rupert travaillaient à la City et ça tanguait. Ils rentraient de plus en plus tard du travail, le front barré de soucis, égrenaient le nombre de licenciés chaque soir en buvant des cafés noirs. Se levaient le matin de plus en plus tôt. Lisaient les petites annonces, serraient les dents.

Il régnait dans la cuisine un silence de chanoine chagrin. On aurait presque pu entendre les grains de chapelet s’égrener. Chacun arborait un air douloureux sur une mine renfrognée.

Hortense choisit une capsule noire pour un café fort et mit la machine en route sans qu’un mot ne franchisse les lèvres des trois chanoines. Puis elle ouvrit le frigidaire, sortit son fromage blanc à 20 % et une tranche de jambon. Il lui fallait des protéines. Elle prit une assiette, renversa le fromage blanc, coupa le jambon en fines lamelles. Ils la regardaient, ne quittant pas leur air de chanoines chagrins.

— Qu’est-ce qu’il y a ? finit-elle par demander. Vous pensez au Tampax et ça vous coupe l’appétit ? Vous avez tort. Sachez que le Tampax est biodégradable et ne pollue pas…

Elle croyait avoir été drôle. Avoir fait un trait d’esprit qui allégerait l’atmosphère.

Ils haussèrent les épaules et continuèrent à faire leur moue de reproche.

— Je ne vous savais pas si fragiles, les garçons… Moi, je me tape vos caleçons sales dans les couloirs, vos chaussettes qui puent, les capotes à cheval sur les poubelles, les assiettes empilées dans l’évier, vos verres de bière qui font des ronds partout et je ne dis rien ! Ou plutôt si… je me dis que c’est la nature même des garçons de laisser le bordel partout où ils passent. Je n’ai pas eu de frère, mais depuis que je vis avec vous, j’ai une vague idée et j’imagine que…

— La sœur de Tom est morte. Elle s’est suicidée, ce matin…, l’interrompit Rupert en la fracassant du regard.

— Ah ! fit Hortense, la bouche pleine. C’est pour ça qu’il m’a agressée… Je pensais qu’il s’était fait virer de sa banque… Et pourquoi elle s’est tuée ? Chagrin d’amour ou peur de ne pas y arriver ?

Ils la dévisagèrent, choqués. Sam et Rupert se levèrent d’un même élan et quittèrent la cuisine pour montrer leur réprobation.

— Hortense ! Tu es un monstre ! s’exclama Peter.

— Oh ! Écoute, je ne la connaissais pas, la sœur de Tom ! Tu veux que je m’arrache la peau des joues et que je sanglote ?

— J’aurais aimé que tu montres un peu de compassion…

— Je hais ce mot ! Il pue ! Y a plus de sucre ? Alors si je pense pas à tout dans cette maison, tout va à…

— Hortense ! gronda Peter en frappant sur la table de la cuisine.

Peter était brun, sec et nerveux. Il avait vingt-cinq ans, une peau trouée d’ancien acnéique, les joues creuses. Il portait des petites lunettes cerclées et faisait des études de génie mécanique. Hortense n’avait jamais très bien saisi en quoi cela consistait. Elle hochait la tête quand il parlait de ses croquis, de ses projets, de ses expériences, des moteurs à l’essai, ayant décidé que cela ne valait pas la peine qu’elle creuse le sujet. Elle l’avait rencontré dans l’Eurostar, un jour où elle portait trois gros sacs. Il s’était proposé pour l’aider. Elle lui avait tendu les deux bagages les plus lourds.

C’est grâce à Peter qu’Hortense avait pu intégrer la maison. Il s’était battu pour que ses camarades acceptent la présence d’une fille. Hortense avait apprécié l’idée de vivre avec des garçons. Ses précédentes expériences avec des filles ne s’étaient pas révélées réjouissantes. Les garçons, si on mettait de côté leur négligence et leur laisser-aller, étaient plus faciles à vivre. Ils l’appelaient Princesse et s’occupaient des radiateurs en panne et des éviers bouchés. Et puis, ils étaient tous un peu amoureux d’elle… Enfin jusqu’à ce soir… Parce que là, se dit-elle, il va falloir que je rame pour rentrer dans leurs bonnes grâces. Et j’ai besoin d’eux. Besoin de rester dans cette maison, besoin de l’appui de Peter quand j’ai des problèmes. En plus, sa sœur est costumière dans un théâtre et elle pourrait me servir un jour. Calme-toi, ma fille, calme-toi, et penche-toi sur le malheur de cette pauvre fille.

— Oh bon ! D’accord. C’est triste. Elle avait quel âge ?

— Et ne fais pas semblant de t’y intéresser, tu es encore plus monstrueuse tellement ça sonne faux !

— Mais alors qu’est-ce qu’il faut que je dise ? demanda Hortense en ouvrant les bras pour marquer son embarras. Je ne la connaissais pas, je te dis, je ne l’ai jamais vue… Même pas en photo ! Tu veux que je fasse semblant et quand je fais semblant tu me renvoies dans mes buts !

— J’aurais aimé que tu aies une seconde d’humanité, mais c’est sans doute trop te demander…

— Peut-être. J’ai renoncé depuis longtemps à me pencher sur la misère du monde. Y en a trop et je suis débordée. Non, sérieusement, Peter, pourquoi elle s’est tuée…

— Elle a perdu toute sa fortune en Bourse… et celle d’un paquet de gens dont elle s’occupait…

— Ah…

— Elle a sauté du toit de son immeuble…

— Il était haut ?

Et comme il la foudroyait à nouveau du regard :

— Enfin, je veux dire… elle est morte sur le coup ?

Elle comprit qu’elle s’embourbait et décida de se taire.

C’est toujours ce qui arrive quand on fait semblant : on n’a pas l’air convaincu et ça se sent.

— Oui. Quasiment. Après quelques convulsions. Merci de demander.

Au moins, elle n’a pas souffert, se dit Hortense. Peut-être que pendant les derniers mètres, elle a regretté… A eu envie de remonter, de freiner… Ce doit être horrible de mourir en bouillie. On n’est plus présentable. Le croque-mort scelle le couvercle du cercueil pour que personne ne puisse vous voir. Elle repensa à son père et grimaça.

— Hortense, il va falloir que tu changes…

Il laissa passer une minute et ajouta :

— Je me suis battu pour que tu viennes habiter ici…

— Je sais, je sais… mais je suis comme ça. J’ai du mal à simuler.

— Tu ne peux pas être gentille ? Un tout petit peu ?

Hortense eut une moue de dégoût en entendant le mot « gentille ». Elle détestait ce mot. Il puait aussi. Elle réfléchit un instant sous le regard insistant et sévère de Peter.

Comment fait-on pour être « gentille » ? Jamais essayé ce truc-là. Ça sent l’arnaque, le renversement de l’âme, la perte d’énergie et tout le tremblement.

Elle finit son fromage blanc, son jambon, but son café. Releva la tête. Fixa Peter qui attendait une réponse et lâcha dans un souffle :

— Je veux bien être gentille, mais je ne veux pas que ça se voie… Okay ?

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