Zoé était amoureuse. Elle chantait, bousculait Du Guesclin, lui saisissait le museau et les oreilles, babillait tu sais que je t’aime, toi ! Tu sais que je t’aime ! puis le relâchait, courait dans l’appartement, riait, jetait les bras en l’air, se suspendait au cou de son amoureux, demandait tu aimes le bleu féroce ou le bleu tendre ? n’attendait pas la réponse, enfilait un tee-shirt gris, lui volait un baiser et le soir se mettait du parfum derrière l’oreille d’un air mystérieux comme si elle plaçait un talisman qui l’assurait de l’amour éternel de son soupirant. Gaétan l’épiait et essayait d’être à l’unisson. Il n’était pas habitué à tant de gaieté et, parfois, ses éclats de rire trébuchaient et tombaient à côté. Il s’entendait rire faux et s’arrêtait net, terrassé par un sens aigu du ridicule. Il ne prononçait plus un mot, espérant retrouver une gravité, une respectabilité de bon aloi. Cela faisait comme un numéro de cirque, le clown triste et le clown joyeux, et Joséphine observait l’effervescence de sa fille en priant le ciel qu’elle ne déchante pas. Trop de gaieté l’inquiétait.

Ce soir-là, alors qu’elles revenaient de chez Carette, Zoé, les bras ouverts, tourbillonnait dans l’appartement, s’arrêtait devant une glace, vérifiait une mèche de cheveux, l’aplomb de son col, la longueur de son jean et repartait en chantonnant la vie est belle ! La vie est belle et je suis amoureuse comme un plat de tagliatelles ! pendant que Gaétan, silencieux comme un garçon dépassé par la situation, tentait de prendre l’air responsable de celui qui est à l’origine de ce bonheur géant.

— On est allés au cinéma et en rentrant on a croisé les nouveaux de l’immeuble ! claironna Zoé en se laissant tomber sur un bout de canapé. M. et Mme Boisson et leurs deux fils au regard fermé à double tour et, dans l’ascenseur, on a croisé aussi le couple de garçons qui partaient au bal du réveillon, pomponnés, parfumés, si parfumés qu’on a failli mourir asphyxiés dans l’ascenseur ! C’est vrai, Gaétan, c’est vrai, hein ? Dis que c’est vrai ou maman ne me croira pas…

— C’est vrai, articula Gaétan, jouant son rôle de souligneur de phrases.

— Et, en vous attendant, on a préparé le repas !

— Vous avez fait la cuisine ? s’exclama Joséphine.

— J’ai préparé le gigot sur une plaque de four, je l’ai barbouillé de thym, de romarin, de beurre, de gros sel, j’ai mis des gousses d’ail dans la chair rose et j’ai fait cuire des haricots verts et des pommes de terre. Tu n’as presque plus rien à faire… et dis, maman, on gardera l’os pour Du Guesclin. Y a pas de raison qu’il fête pas la fin de l’année, lui aussi…

— Il est où, ce vieux Doug ? s’enquit Joséphine, surprise que le chien ne se jette pas sur elle, pattes en avant, comme à l’habitude.

— Il écoute TSF Jazz dans la cuisine et il a l’air de beaucoup aimer !

Joséphine ouvrit la porte de la cuisine.

Du Guesclin, couché devant la radio, écoutait My favourite things de John Coltrane en remuant les oreilles. La tête posée sur ses pattes allongées, il ne se retourna pas et ignora l’intruse.

— C’est étonnant ce que ce chien est mélomane, dit Joséphine en refermant la porte.

— Normal, m’man, son premier propriétaire était compositeur.

— Et Hortense, elle est où ?

— Dans sa chambre… Avec Gary. Elle a trouvé son idée de vitrine, elle suffoque de joie et embrasse tout le monde. Tu devrais en profiter…

— Et c’est quoi ?

— Elle a promis qu’elle nous dirait pendant le dîner… Tu veux qu’on mette la table ?

— Mais tu ne tiens pas en place, mon amour !

— C’est que je veux que ce soit la fête, la fête parfaite, hein, Gaétan ?

Gaétan opina une fois de plus.


Dans l’entrée, Shirley décidait de sourire. C’est en souriant qu’on devient gaie, se persuada-t-elle, accablée. Ne plus penser à la canadienne écossaise rouge, ne plus lui donner de prénom, ne plus sentir sa main chaude sur la sienne, son regard qui louche sur sa bouche, sa bouche qui s’approche et affole la sienne, les lèvres qu’elle mordille avant de l’embrasser. Un bonheur interdit désormais. Juste me souvenir de ne plus, ne plus, ne plus. Ne plus avoir le cœur qui fait échappée libre, ne plus attendre l’heure du rendez-vous en poussant l’aiguille des secondes, ne plus guetter son vélo, ne plus sentir le cœur qui tombe dans les chaussettes, ne plus imaginer ma main sur son épaule, ma main qui caresse son dos, remonte dans ses cheveux, les peigne de mes doigts écartés pour sentir l’épaisseur des boucles.

Ne plus…


— Tu veux que je t’aide ? demanda Shirley à Zoé.

— Si tu veux… On prend les assiettes gorge de canard mouillé ? Et les couverts aux manches nacrés ?

Elle tournait autour de la table, envoyait des baisers à Gaétan à la mine de carême et voltigeait d’une chaise à l’autre, posant un verre à eau, un verre à vin, une flûte à champagne.

— Car on va boire du champagne ou sinon la fête sera ratée !

Shirley secoua la tête pour chasser l’essaim d’abeilles tueuses qui bourdonnait à ses oreilles. Oublier, oublier, faire bonne figure face à Gary. Lui laisser la place. Toute la place.

— Un flot de champagne, elle répondit à Zoé, sur un ton gai mais en escamotant une note.

Gaétan releva la tête. Il avait repéré la fausse note, celle-là même qui l’avait si souvent trahi et sa prunelle s’obscurcit d’une seule question, vous aussi ?

Shirley le contempla gravement, ce petit fiancé obligé de paraître grand. Il était assis, là, dans le salon, au-dessus de l’appartement où il avait vécu autrefois avec son père… Elle lut dans ses yeux qu’il ne pouvait s’empêcher d’y penser, de guetter des pas qui ne résonnaient plus. Il connaît l’ordonnance des lieux, il peut s’y aventurer, les yeux bandés. Il sait la place de son lit d’enfant où il s’est endormi si souvent en maudissant son père. Son père qui n’est plus et qui lui manque. Même les pères criminels ou indignes viennent à manquer. C’est pour cela qu’il rit mal à propos ou sourit forcé. Perdu entre son personnage de fils égaré et son rôle d’amoureux, il titube. Il ne sait plus comment se tenir droit. Il voudrait bien laisser tomber ce lourd chagrin, mais il n’est pas encore assez robuste pour s’en débarrasser d’un coup d’épaule. Alors il laisse errer dans le salon un regard hésitant, chargé de tristesse, un regard qui se replie à l’intérieur et ignore le monde.

Elle comprit cela en observant Gaétan assis droit comme un crayon sur le canapé.

Elle se sentit jumelle de lui. Elle, la femme hardie, qui avait toujours su se défendre et repousser l’ennemi, mais qu’un pinçon au cœur suffisait à renverser comme une chiffe molle.

Elle posa les couteaux et les fourchettes à manche de nacre sur la nappe blanche, alla se placer à ses côtés et, profitant de ce que Zoé et Joséphine étaient dans la cuisine et enfournaient le gigot lardé d’herbes odorantes, elle lui prit la main et dit je comprends, je comprends ce qui se passe dans ta tête… Il jeta sur elle un regard vacillant, elle étendit la main sur son front, repoussa une mèche de cheveux, ajouta doucement, tu peux pleurer, tu sais, ça fait du bien… Il secoua la tête, l’air de dire un garçon, ça ne pleure pas, en plus un amoureux ! mais merci, merci d’être venue de mon côté… Et ils restèrent une longue minute appuyés, chagrin contre chagrin, sa tête à lui contre sa tête à elle, les bras de Shirley autour du torse mince du garçon obligé de jouer l’homme, et tous deux, se soutenant, échangèrent leur peine.

Quand ils se déprirent, il flottait sur leurs lèvres une ébauche de sourire. Gaétan bredouilla merci, ça va mieux… Shirley lui ébouriffa les cheveux et dit merci à toi aussi. Il la regarda, surpris, et elle ajouta, c’est bon de partager. Il ne comprit pas bien, partager, partager quoi ? Il devina qu’elle lui confiait un secret et ce secret l’enrichit, le plaça à part, lui donna de l’estime pour lui ; elle lui avait fait une confidence, elle lui avait fait confiance, et même s’il ne comprenait pas très bien, ce n’était pas grave. Il n’était plus seul, et cette pensée défit le nœud qui le prenait à la gorge depuis qu’il était revenu dans cet immeuble, qu’il avait revu le hall et les escaliers, l’ascenseur et les grandes glaces de l’entrée et il sourit encore. Et son sourire ne trembla plus. Devint franc, sûr. Il s’ébroua, un peu gêné de ce moment d’intimité volé, dit on finit de mettre la table ? en reprenant sa place de preux amoureux et elle bondit avec lui, éclata d’un rire brusque qui pleurait encore l’adieu à l’homme aux moustaches de bière.

Ils savaient que, désormais, ils seraient amis.


Hortense se jeta à table et frappa la nappe de ses coudes, faisant tressauter les verres et les assiettes.

— C’est bouclé ! Fin prêt ! J’ai une faim d’ogresse !

Joséphine, qui tranchait le gigot, leva son couteau et demanda :

— On peut savoir ?

— Alors voilà…, s’anima Hortense en tendant son assiette, réclamant un gros morceau bien rouge. Le titre de mon show sur deux vitrines : Rehab the detail… Réhabilitons le détail. En anglais, ça sonne mieux. En français, on se croirait dans une clinique pour drogués !

Elle vola des petites pommes de terre rissolées, des haricots verts, versa de la sauce, se lécha les babines, grogna de plaisir devant le plat fumant et développa :

— Je suis donc partie des immeubles tous pareils du baron Haussmann. Gary en est témoin…

Gary soupira en jouant avec le téléphone d’Hortense et le sien comme deux dominos posés sur la nappe blanche.

— Le temps qu’on a perdu à dévisager ces foutus immeubles, grommela-t-il. Tu parles de vacances !

— Donc, je continue… Ces façades, a priori, sont toutes les mêmes et pourtant chacune est différente. Pourquoi ? Parce que sur chacune l’architecte a posé des détails, des détails de rien du tout qui donnent son style inimitable à l’ensemble… et pour la mode, c’est pareil. L’habit n’est rien. L’habit est morne, l’habit est plat, l’habit ne s’élève pas sans LE détail. Le détail l’anoblit, le signe, le sublime… Compris, les pingouins ?

Ils l’écoutaient, intrigués. Elle alliait la subtile féminité de la Parisienne à l’œil pointu du maître barbu qui cherche le trait de fusain dans son atelier.

— Je poursuis… Première vitrine, dans un coin, à gauche : une femme habillée selon les règles avec le bon manteau – noir, le manteau – les bonnes chaussures – des bottines à petits talons, noires les bottines – le bon sac – bleu roi, le sac – les bons collants – noirs, les collants – la jupe bleu roi sous le manteau, les cheveux lâchés, le teint pâle. Elle est belle, bien habillée, OK. Mais elle n’EST pas. C’est une façade d’immeuble. Tout est net, symétrique, ennuyeux, plat, morne… On la voit pas.

Elle campait ses idées avec des gestes de metteur en scène tout en enfournant une bouchée de gigot et une pomme de terre rissolée.

— Autour de cette femme conventionnelle et terne, semblant flotter dans l’air, j’accroche des accessoires qui tournent lentement comme les pièces d’un mobile de Calder. Vous me suivez toujours, les pingouins ? Au fond, sur un écran géant la vidéo d’Amy Winehouse qui s’égosille sur son tube Rehab… La fille sage est toujours sage. Rien ne bouge sauf les accessoires, les divins détails. Même pas ses longs cheveux… Et là on passe à la deuxième partie de la vitrine, au coin droit. Et alors, bimbamboum ! la fille sage est devenue une fashion killer… Ses cheveux sont tirés en arrière, elle s’est dessiné une grande bouche rouge sur son visage très pâle, a noué une grande écharpe, un truc énorme autour du cou – plus il y a de volume autour du cou, plus la fille va sembler mince… Une ceinture beige, fine, longue, longue, entoure de plusieurs rangs le manteau et le manteau n’est plus manteau, il est féminin, inclassable… Le sac ? Elle ne le porte plus comme un accessoire, ni au coude (ça fait dadame), ni à l’épaule, ni en bandoulière (au secours la girl scout !), elle l’empoigne à pleines mains. Et d’un coup, il existe. Il est beau, il est it, il est inexplicable… La jupe dépasse de deux centimètres du manteau et cela fait une couche de plus et enfin, le détail qui tue, qui immobilise, immortalise : la socquette fluo portée sur les collants noirs, violet fluo, qui annonce la couleur, le printemps, le soleil, la marmotte qui s’éveille ! La fille n’est plus sage, la façade n’est plus façade, elle est transcendée par les détails… Ça, c’est le début, je vais encore trouver plein d’autres idées, faites-moi confiance !

Elle reprit une bouchée de gigot, tendit son verre de vin à remplir et continua :

— Et je fais la même chose avec la seconde vitrine : sauf que là, les gens ont compris le principe et je dispose des mannequins habillés avec des détails qui changent tout. Une fille en veste noire et tee-shirt sur un jean… sauf que je déchire le jean, fais un trou dans le tee-shirt, porte la veste col relevé, les manches retroussées, une énorme épingle de sûreté avec des breloques sur le revers de la veste, un foulard noué sur la tête en un gros nœud, des gants trop courts qui dénudent le poignet, un pashmina enroulé avec une écharpe autour du cou… bref, je détaille à mort ! Une autre fille avec un pardessus d’homme trop grand, un gilet d’homme, une longue chemise, un pantalon de garçon, une chaîne en or autour de la ceinture, une fourrure autour du cou, de la fausse fourrure bien sûr, sinon on saccage ma vitrine ! Et ainsi de suite, je décline le détail… Je conjugue le concept, j’impose une mode de la rue, une invention qui sent le bitume et la star de salle de bains. J’invente, je recycle, je déplace, je respecte la crise et j’exalte l’imagination… je suis géniale, j’entasse les idées, les petits trucs qui décoiffent, ils vont tous s’arrêter, prendre des notes et vouloir me rencontrer !

Ils la contemplaient, bouche bée. Pas sûrs d’avoir tout compris à part Zoé qui trouva ça mortel.

— T’es trop géniale comme sœur !

— Merci, merci… Je tiens plus en place, j’ai envie de beugler, de danser, de tous vous embrasser ! Et je vous interdis de penser ce que vous pensez tous en ce moment. En tout cas, toi, maman ! La reine du barbelé dans la tête !

Joséphine baissa le nez sur le gigot et reprit le découpage.

— Et si ma fille ne gagnait pas le concours ? C’est ce que tu penses, hein ?

— Mais non, ma chérie ! protesta Joséphine qui venait exactement de penser ça.

— Si, si, je t’entends douter ! Et je te réponds catégorique : je gagnerai… Je n’aurais pas eu cette idée si je ne devais pas gagner. Limpide, non ?

— En effet…

— Ah ! Ah ! Tu vois ! J’avais raison. Tu as toujours peur, tu imagines le pire, tu te caches dans la tranchée, moi, jamais ! Résultat : il ne t’arrive rien ou presque et moi, je vole jusqu’à la lune ! Rome est à mes genoux, les Romains se prennent les pieds dans leur toge pour m’approcher… À ce propos, vous saviez que Junior parlait latin ?

Ils bredouillèrent non. Elle conclut :

— Eh bien ! Il cause latinus et je peux vous dire que ce gosse est tout sauf un abrutinos albinos roux… Le gamin est à visiter et n’a pas fini de nous étonner !

Puis elle se tourna vers Gary et lança :

— Et ce soir, Gary, on fait quoi ? On va pas moisir ici… On rejoint Peter et Rupert qui sont à Paris ? On célèbre, on cancane, on refuse de fermer l’œil, on boit du Johnny-qui-marche et on fume des cigarettes qui font tourner la tête. Parce que je suis pas d’humeur à rester tranquille ! À minuit, on embrasse notre petit monde et on sort faire la fête, d’accord ?

— Et moi, je voudrais descendre dans la cave avec Gaétan, m’man. On prendrait une bougie, un verre de champagne et on irait s’embrasser là où tout a commencé, déclara Zoé, de l’air de la moniale qui va se recueillir sur un lieu de pèlerinage.

— Gary ? tu m’entends…, s’exclama Hortense.

Gary n’écoutait pas. Gary tapait un SMS sur son téléphone, les mains enfouies sous la table.

— Gary ? Tu fais quoi ? s’énerva Hortense. T’as même pas écouté mon idée géniale, je parie !

Elle parle à mon fils comme s’il lui appartenait, ne put s’empêcher de penser Shirley. Rebelle-toi, mon fils, rebelle-toi, dis-lui que tu viens de recevoir un texto de Charlotte Bradsburry, qu’elle est à Paris et que tu cours la rejoindre.

Gary releva la tête en souriant. C’est peut-être Charlotte, espéra Shirley. Je n’aime pas qu’on se croie propriétaire de mon fils. Elle se traita aussitôt de mère abusive. Mais il ne me reste plus que lui ! eut-elle envie de protester. Et elle referma à demi ses grands yeux tourmentés de femme qui se sent pousser vers une retraite forcée parce qu’elle vient de perdre un amour qu’elle attendait de toutes ses forces de femelle affamée. Je ne serai plus jamais une femelle affamée, se dit-elle, en s’éperonnant de mots pour retrouver sa dignité. Réagis, ma vieille, réagis, mais ne deviens pas méchante pour autant et laisse ces deux-là s’aimer à leur façon, ce n’est pas ton affaire. Elle sentit croître sa détresse et chercha un bout de nappe ou de serviette à roulotter pour se calmer.

— C’est le Maestro qui me souhaite une belle année, dit enfin Gary en refermant le clapet de son téléphone. Il dit que l’année nouvelle va être belle. Il dit qu’il est heureux, qu’il a plein de projets et qu’il attend une femme qui passe les fêtes à Paris. Je crois bien qu’il est amoureux…


À une heure du matin, après avoir embrassé sous le gui, Shirley, ses filles, Gaétan et Gary, après avoir mis au sale la belle nappe blanche, rangé les couverts à manche de nacre, nettoyé les plats et éteint les bougies, après avoir étreint sa douloureuse amie qui, comme assommée, réclamait l’oubli du sommeil, Joséphine alla sur le balcon murmurer ses vœux au croissant de lune blanche.

Premier janvier. Premier jour de l’année. Où me verra le dernier jour de décembre prochain ? À Londres ou à Paris ? Seule ou en compagnie ? Avec ou sans Philippe qui n’a pas appelé et doit regarder le croissant de lune de son balcon anglais.

À l’instant où elle tira le gros édredon sur le balcon, elle entendit un rire de femme suivi de la voix d’un homme qui chuchotait Edwige, Edwige, puis plus de bruit du tout… Elle imagina un baiser qui escaladait la nuit. Elle y vit un signe et courut chercher le téléphone pour appeler l’homme sur le balcon anglais.


La gorge rétrécie, elle composa le numéro.


Attendit plusieurs sonneries. Serra les dents, pria pour qu’il décroche. Se frotta les tempes. Il était sorti. Faillit raccrocher. Qu’est-ce que je vais lui dire ? Bonne année, je pense à toi, tu me manques. Des mots plats qui ne disent rien de mon cœur qui s’affole ni de mes mains moites. Et s’il était en train de boire du champagne avec des amis ou, pire encore, avec une belle alanguie qui tourne la tête vers lui et fronce les sourcils en murmurant c’est qui ?… Il ne me restera que le croissant de lune blanche pour me réchauffer. Elle suivit du bout d’un doigt la dalle froide du balcon, frotta un peu pour la chauffer, pour se donner du courage. Dessina une sorte de pomme avec des cheveux de fée, un grand nez, un grand sourire bête. Il n’a donc pas de répondeur ou il ne l’a pas branché. Je me souviens quand il s’est penché sur moi dans la pénombre du théâtre, sa bouche me paraissait grande, si grande, et il prenait mon visage entre ses mains comme pour l’étudier… Je me souviens que le drap de sa veste me semblait doux… Je me souviens de ses mains chaudes qui emprisonnaient mon cou, me faisaient frissonner, j’oubliais tout…

Ce ne sont pas des gestes anodins. Il y pense sûrement quand la première nuit de l’année tombe sur le petit parc en face de son appartement. Il se demande où je suis et pourquoi je n’appelle pas.

Décroche, Philippe, décroche. Ou c’est moi qui vais raccrocher et je n’aurai plus le courage de t’appeler. Plus le courage de penser à toi sans courber la tête et laisser échapper un soupir de joie enfuie. Je prendrai ma figure sage de femme résignée à ce que le bonheur lui échappe. Je connais ce rôle-là, je l’ai souvent joué, je voudrais changer en ce premier soir de l’année. Si je n’ai pas d’audace en cette nuit de grâce, je n’en aurai jamais.

Jamais ! Et rien que de formuler ce mot terrible qui abolit l’espoir, elle a envie de raccrocher pour espérer encore.

Mais une main décroche de l’autre côté de la Manche, une main qui suspend le chant du téléphone. Joséphine se penche sur l’appareil pour murmurer quand la voix l’interrompt et dit Yes ?

C’est une voix de femme.

Joséphine reste muette.

La femme continue à parler en anglais dans la nuit. Elle dit qui est à l’appareil ? Elle dit j’entends pas, y a trop de bruit ici ! elle s’égosille et demande qui c’est, qui c’est, mais répondez…

Personne, a envie de dire Joséphine. C’est personne.

— Allô, allô…, dit encore la femme avec son accent anglais qui envole les syllabes, les adoucit, transforme le « a » de allô en « eu », module le « o ».

— Dottie ! J’ai retrouvé ta montre ! Elle était dans votre chambre, sur la table de nuit de papa ! Dottie ! Viens avec nous sur le balcon ! Y a un feu d’artifice dans le parc !


La voix d’Alexandre.


Chaque mot la tue. Votre chambre, table de nuit de papa, viens avec nous.

Dottie habite chez lui. Dottie dort avec lui. Dottie passe le réveillon avec lui. Il embrasse Dottie pour sa première nuit de nouvelle année. Ses mains chaudes emprisonnent le cou de Dottie, sa bouche descend sur le cou de Dottie…

La douleur fait comme une vague qui la prend, l’emmène, la ramène, la laisse et la reprend. Quelques mots qui la découpent au couteau… Des mots de tous les jours, des mots qui racontent une vie. Une vie commune. Chambre, table de nuit, balcon. Des mots de rien du tout. Elle enserre son buste et berce sa douleur comme une charge explosive qui va la pulvériser.

Lève la tête vers les étoiles et demande pourquoi.

Pourquoi ?


— Tu es contente ? Tu as retrouvé ta montre ? dit Philippe en se tournant vers Dottie qui le rejoint sur le balcon.

— C’est une belle montre. Tu me l’as offerte après notre première nuit[15], répond Dottie en se glissant dans ses bras. J’ai froid…

Il étend un bras sur elle, distrait, comme s’il lui tenait la porte pour entrer dans un restaurant. Elle le remarque et son regard s’éteint.

Que fait Joséphine en ce moment ? pense Philippe en regardant une fusée rouge et verte qui éclate en longue chenille à mille pattes velues dans le ciel noir. Elle n’a pas appelé. Elle aurait appelé si elle avait été chez elle avec Shirley, Gary et les filles. C’est donc qu’elle est sortie… Au restaurant… avec Giuseppe. Ils lèvent leur verre et chuchotent des vœux de bonheur. Il porte un blazer bleu marine, une chemise rayée bleu et blanc avec ses initiales brodées, des cheveux châtains, des yeux vert d’eau endormie, un sourire qui part en biais, il a toujours un sourire aux lèvres et il parle en ouvrant les bras, il s’exclame « Màaa ! » en retournant les mains, paumes ouvertes pour exprimer son étonnement ou sa fureur. Il lui aura offert des chocolats Gianduiotti, les meilleurs de Turin, parce qu’il l’a rendue gourmande. Et lui chante les vers de Guinizzelli, poète troubadour du douzième siècle. Des vers que Joséphine appréciait tant qu’elle les avait recopiés et envoyés à Iris, un jour, à Megève. Iris les avait lus tout haut en secouant la tête, en répétant ma pauvre sœur, quelle cruchinette ! Recopier des poèmes à son âge, c’est ballot tout de même !


Io voglio del ver la mia donna laudare,

e assembrarli la rosa e lo giglio ;

più che stella diana splende e pare,

e ciò ch’è lassù bello a lei somiglio[16].


Philippe avait mis la carte dans la poche de sa veste. Lui aussi, il les trouvait très beaux, ces vers. L’amour chante si bien en italien. Et puis, il s’était demandé pourquoi il les aimait autant.

— J’ai froid, je vais chercher un pull, dit Dottie en se dégageant, des larmes dans les yeux.


— T’es triste ? demande Alexandre à son père.

— Non. Pourquoi tu dis ça ?

— Tu penses à maman… Elle aimait les feux d’artifice. Tu sais, parfois elle me manque. J’ai envie de lui dire des choses et juste, elle est plus là…

Philippe ne sait pas quoi dire. À court de paroles, pris par surprise. Pas très courageux, non plus. Parler, c’est poser des mots. Si je dis des mots maladroits, Alexandre se souviendra de ces mots-là. Pourtant je devrais lui parler…

— C’est drôle parce qu’on se parlait pas beaucoup…, ajoute Alexandre.

— Je sais… Elle était secrète, réservée… Mais elle t’aimait. Elle allait s’allonger dans ta chambre quand tu n’arrivais pas à dormir, elle te prenait dans ses bras, te berçait et moi, j’étais furieux !

— Depuis que Becca est là, et Dottie aussi, ça va mieux, dit Alexandre. Avant, c’était un peu triste, rien que nous deux…

— Ah ?

— J’aime bien comme c’est maintenant…

— Moi aussi…

Et c’est vrai. Ils viennent de passer une semaine de grandes vacances. Chacun a trouvé ses marques dans la maison. Becca dans la lingerie transformée en chambre, Dottie et lui dans sa chambre. La présence si légère de Dottie qui ne demande rien et frémit de bonheur retenu, un bonheur qu’elle ne veut pas montrer de peur qu’il ne s’évapore. Annie qui bavarde avec Becca, lui montre des cartes postales de sa Bretagne natale. Brest. Ça, c’est Brest et ça, c’est Quimper, répète-t-elle, Quimper… et Becca qui n’arrive à prononcer ni les « qu », ni les « r » et ânonne les syllabes, la bouche pleine de bouillie anglaise.

— Suis content, papa.

— Et moi je suis content que tu sois content…

— Je voudrais pas que ça change.

Becca est allée se coucher à minuit trente. Depuis que j’ai une vraie maison, je dors tout le temps. Je deviens une vraie petite vieille. Le confort, ça ramollit. J’étais plus vaillante dans le parc. Elle dit ça en souriant, mais on devine qu’elle le pense et que ça ne lui plaît pas beaucoup.

— Je crois même que j’ai jamais été aussi heureux…, soupire Alexandre.

Il regarde son père. A un large sourire. Un sourire d’homme à homme.

— Suis heureux, répète-t-il en regardant le bouquet final illuminer le parc.


Zoé et Gaétan sont descendus à la cave. Avec une bougie, des allumettes, un fond de bouteille de champagne et deux verres à dents. Gaétan gratte l’allumette et la cave s’éclaire d’une lueur tremblante. Zoé ramène ses jambes contre elle et se recroqueville contre lui en se plaignant du sol dur et froid.

— Tu te souviens la première fois… dans la cave avec Paul Merson ?

— Je l’ai pas vu Paul…

— Il a dû partir au ski…

Elle resserre le haut de son manteau et enfonce son menton dans le col qui gratte un peu.

— Dans trois jours, tu repars, elle murmure.

— N’y pense pas. Ça ne sert à rien…

— Je peux pas m’en empêcher.

— Tu aimes tant que ça être malheureuse ?

— Tu seras malheureux, toi ? elle demande en levant un petit nez inquiet de femme aux aguets.

Elle se sent chavirée face à ce garçon qui essaie d’avoir l’air grand et de dominer la vie. Elle n’est plus certaine de rien. Ce doit être ça aussi, être amoureuse. Ne plus être certaine de rien, douter, avoir le trac, imaginer le pire.

Il enfonce le nez dans les cheveux de Zoé et ne répond pas.

Zoé soupire. L’amour, c’est comme les montagnes russes, ça monte et ça descend, ça change tout le temps. Un coup, je suis sûre qu’il m’aime et je danse de joie, un coup, je ne sais plus et j’ai envie de m’asseoir par terre et de mourir.

— Pourquoi tu te laves les cheveux tous les jours ? demande Gaétan en remuant son nez dans les cheveux de Zoé.

— Parce que j’aime pas quand le matin, il sentent… ils sentent le sommeil…

— Et moi, j’aime bien le matin sentir le sommeil dans tes cheveux…

Et le corps de Zoé se détend, ses épaules tombent ; elle se pousse contre lui comme un animal qui cherche la chaleur de l’autre pour s’endormir et tend son verre pour qu’il le remplisse de champagne.


Joséphine glisse dans le lit aux côtés de Shirley. Elle dort droite, les mains croisées sur la poitrine. Elle songe aux gisants du Moyen Âge, à ces hommes, à ces femmes remarquables qu’on a représentés, allongés sur une couche de pierre ou de marbre. Ils ont dirigé de main de maître une province, une abbaye, un château, résisté aux bandes de pillards, aux seigneurs de la guerre, au feu, à la poix bouillante, aux violences des soldats qui coupaient les seins, les nez et violaient les femmes. Nous sommes deux femmes saccagées par les hommes, deux femmes qui se replient dans la solitude glacée d’un château ou d’un cloître et dorment côte à côte, les mains jointes. Allongées parce que mortes. On dormait assis au Moyen Âge. Assis, entouré de coussins, les jambes allongées, le corps à angle droit. On redoutait la position horizontale. Elle signifiait la mort.

Du Guesclin pousse la porte de la chambre et s’enroule au pied du lit. Joséphine sourit dans le noir. Il devine son sourire et vient lui lécher la main. Le chien aux pieds de la gisante était un symbole de fidélité. Doug a raison, je suis une femme fidèle et elle se penche pour le caresser.

Je suis une femme fidèle et il dort avec une autre.


Dans la nuit, Shirley se réveille et entend Joséphine qui pleure doucement.

— Pourquoi tu pleures ? Il ne faut pas commencer l’année en pleurant…

— C’est Philippe, hoquette Joséphine. Je l’ai appelé. C’est Dottie qui a décroché… et elle dort avec lui. Elle est même installée chez lui, dans sa chambre et ça fait mal… Elle avait perdu sa montre et elle était sur sa table de nuit à lui et ça avait l’air normal…

— Tu lui as parlé ?

— Non… J’ai raccroché. J’ai pas pu lui parler… j’ai entendu Alexandre qui disait tout ça en s’adressant à Dottie… Il disait j’ai retrouvé ta montre, elle était sur la table de nuit de papa…

Shirley n’est pas sûre de comprendre. Elle retient que Joséphine a de la peine, qu’il ne faut pas lui demander d’explications.

— C’était pas notre jour, hein ?

— Non, c’était pas notre jour du tout, dit Joséphine en repliant un bout de drap et en le mâchouillant. N’empêche qu’on commence mal l’année…

— Mais on a un an pour se rattraper !

— Moi, je ne rattraperai rien du tout. Je finirai comme Hildegarde de Bingen. Dans un couvent…

— Tu te vantes pas un peu, là ? C’était une vraie vierge, elle…

— Je renonce à l’amour… Et puis d’abord, je suis trop vieille ! Je vais avoir quarante-cinq ans…

— Dans un an !

— Ma vie est finie. J’ai passé mon tour.

Et elle se remet à sangloter de plus belle.

— Oh là là ! Mais tu mélanges tout, Jo ! OK, il passe le 31 avec Dottie, mais c’est de ta faute aussi… Tu ne bouges pas, tu l’appelles pas, tu restes plantée comme un bâton en France !

— Mais comment je fais pour bouger ? s’écrie Joséphine en se redressant dans le lit. C’est le mari de ma sœur ! Je peux rien faire contre ça !

— Mais elle est morte, ta sœur !

— Elle est plus là, mais moi, j’y pense tout le temps…

— Pense à autre chose ! Pense à ses cendres et redeviens vivante, sexy !

— Je ne suis pas sexy, je suis moche, vieille et bête…

— C’est bien ce que je pensais, t’es complètement cinglée… reviens sur terre, Jo, cet homme est magnifique et tu es juste en train de le laisser passer avec tes voiles de veuve… C’est toi qui l’abandonnes, pas lui !

— Comment ça, c’est moi qui l’abandonne ? demande Joséphine, abasourdie.

— Ben oui… Tu l’embrasses sauvagement et tu ne donnes plus signe de vie !

— Mais lui aussi, il m’a embrassée sauvagement et lui aussi il pourrait m’appeler !

— Il en a marre de t’envoyer des fleurs, des mails et des douceurs que tu ignores ou que tu jettes à la poubelle ! Mets-toi à sa place ! Il faut toujours se mettre à la place de l’autre si on veut comprendre…

— Et tu peux m’expliquer ce qui se passe ?

— C’est très simple. Tellement simple que tu n’y as pas pensé ! Il est seul, c’est le 31 décembre. Il a invité des amis et demandé à Dottie de venir lui donner un coup de main… Tu me suis jusque-là ?

Joséphine hoche la tête.

— Dottie est arrivée avec des grosses chaussures, un gros pantalon, un gros pull, un gros manteau, je te rappelle qu’il neige à Londres, t’as qu’à consulter la météo si tu me crois pas, et donc, il lui a dit de prendre des affaires pour se changer, une robe, des escarpins, un tube de rouge à lèvres, des boucles d’oreilles, je sais pas, moi !

Elle esquisse le geste de celle qui ne sait pas et sa main s’envole vers le plafond.

— Il a ajouté qu’elle se changerait dans sa chambre… Elle l’a aidé à mettre la table, à cuisiner, ils ont ri et bu dans la cuisine, ils sont amis, Jo, amis… comme toi et moi, rien de plus ! Et après, elle est allée prendre une douche, a posé sa montre sur la table de nuit en passant, s’est habillée, pomponnée et a rejoint Philippe, Alexandre et leurs amis dans le salon en oubliant sa montre dans la chambre… Voilà ce qu’il s’est passé, rien de plus… Et toi, tu en fais un feuilleton tragique, tu installes Dottie en nuisette transparente dans le lit de Philippe avec la bague au doigt ! Tu te joues l’air de la nuit de noces et tu sanglotes dans ton drap !

Joséphine a enfoui le menton dans le pli de la couverture. Elle écoute. Shirley a raison. Shirley a, une fois de plus, raison. Voilà exactement ce qu’il s’est passé… Elle a envie de croire à l’histoire que lui raconte Shirley. C’est une belle histoire. Et pourtant, elle n’y croit pas. Comme si cette version-là valait pour Shirley et ses semblables, mais pas pour elle, Joséphine.

Elle ne tient jamais le rôle de l’héroïne.


On invente toujours des histoires quand on est amoureux. On invente des rivales, on invente des rivaux. On invente des complots, on invente des baisers volés, des accidents d’avion, des silences qui ne disent pas leur nom, des téléphones qui ne sonnent pas, on invente des trains ratés, des courriers qui se sont perdus, on n’est jamais tranquille. Comme si le bonheur était interdit aux amoureux… Comme si ce bonheur-là n’existait que dans les livres, les contes de fées ou les magazines. Mais pas pour de vrai. Ou alors d’une manière si fugitive qu’il glisse comme l’eau entre les doigts d’une main étonnée de ne rien attraper…


La bougie a fondu et la petite flamme tremble sur un socle de cire molle.

Bientôt il fera noir dans la cave. Zoé a peur. Elle sent la boule dans son ventre grossir, grossir et tente de l’effacer en enfonçant ses mains.

Gaétan s’est tu. Lui aussi, il doit sentir le danger.

Le premier jour de l’année. Tous les deux, seuls dans la cave. Dans trois jours, il repart. Et ils ne se verront plus avant, avant… Avant longtemps.


Ça va arriver ce soir-là.

Le danger…

Maintenant ou un peu plus tard.

Ça va arriver.

Ils n’osent plus se regarder.


Le néon dans la cave s’allume et ils entendent des pas dans le couloir.

Ils lisent dans l’œil de l’autre la même peur.

Entendent des pas qui se rapprochent, des voix de gens qui se sont perdus, qui cherchent le parking, disent c’est par ici, non, c’est par là. Puis une porte claque, les voix s’éloignent, le néon clignote et s’éteint.

Gaétan renverse la bouteille de champagne pour se verser une dernière goutte. Zoé pense il veut se donner du courage, il a peur comme moi. Elle le détaille dans l’obscurité, silhouette sombre et imprécise, elle a l’impression qu’il est comme une petite menace. Elle a le cœur qui bat à mille à l’heure. Elle a envie de se lever et de dire viens, on remonte. Elle ne sait pas. C’est complètement fou dans son ventre et dans sa tête. Ça bat de partout. Elle n’est pas sûre de tenir debout.

Il a étendu le manteau de Zoé sur le sol, retiré ses ballerines, retiré son collant. Il met du temps à dégrafer son soutien-gorge et Zoé éclate d’un rire qui se brise net. Elle ne sait plus si elle doit rire ou trembler. Et elle rit et elle tremble. Elle tremble comme une brindille et sa main à lui, qui s’agace dans son dos, tremble aussi comme une brindille. Il fait froid dans la cave et elle a très chaud. Elle dit tout bas, c’est la première fois… Et il dit, je sais, ne t’en fais pas… d’une voix qui ne tremble plus et il lui paraît très grand, très fort, très vieux, beaucoup plus vieux qu’elle et elle se demande si lui l’a déjà fait. Elle n’ose pas lui demander. Elle a envie de se coller contre lui, de se remettre à lui et elle n’a plus peur. Il ne lui fera pas de mal, elle le sait maintenant.

Il enlève ses baskets, il défait son pantalon, il le retire en levant les jambes, il manque de basculer et elle rit.

Il s’allonge sur elle et elle lui dit parle-moi avec la voix qui me rassure…

Il ne sait pas très bien ce qu’elle veut dire. Il répète je sais, je sais, n’aie pas peur, je suis là… comme s’il y avait un autre danger dans la cave.

Et alors elle se sent devenir très légère.

Et alors tout devient très facile. Ou alors elle a la tête ailleurs, ou alors elle n’a plus de tête. Ils ne sont plus que tous les deux et elle a l’impression qu’ils sont seuls dans la ville entière. Que le cœur de la ville entière s’est arrêté de battre. Que la nuit s’est épaissie pour les protéger. Je t’aime comme un fou, il dit de la voix qui la rassure, il dit aussi qu’il ne lui fera pas mal, je t’aime tellement, Zoé. Et ce petit mot-là, ce Zoé posé dans la nuit alors qu’elle est nue contre lui, qu’elle a peur, qu’elle croise les bras sur sa poitrine, ce petit nom que tout le monde emploie tout le temps, Zo-é, au lycée ou à la maison, ce petit mot se déplie, devient unique, devient géant, la protège et elle n’a plus peur du tout. Le monde s’arrête de tourner, le monde retient son souffle et elle retient son souffle quand il entre en elle, tout doucement, tout doucement, sans la forcer, en prenant tout son temps et elle se laisse ouvrir et elle ne réfléchit plus, elle n’entend plus, il n’y a que ça d’important, l’amour qu’ils ont dans le corps, l’amour qui occupe tout son corps. Elle n’est que pour lui, il n’est que pour elle, ils forment une mappemonde bien ronde avec des ailes, une mappemonde avec des racines et ils voyagent dans l’univers. Ça tourne et ça tourne. Ça n’en finit plus de tourner et elle ne sait pas s’ils vont redescendre…

Après…

Ils se décalent, il pose sa tête à gauche, elle pose sa tête à droite et ils s’observent, étonnés, étourdis. Il chantonne la chanson de Cabrel, je t’aime à mourir, je t’aime à mourir, et elle l’embrasse lentement comme une femme savante.

Elle ne sera plus jamais la même. Elle l’a fait.


Ils remontent se coucher dans le grand lit de Zoé.

Gaétan dit on prend pas l’ascenseur, on fait la course dans les escaliers, et il part le premier et elle crie qu’il triche, il triche, il l’a pas attendue pour partir. Elle n’est pas sûre de pouvoir courir. Elle a des jambes de femme, un corps de femme. Des seins de femme. Elle a des courbatures et marche les jambes écartées. Elle a l’impression qu’elle a grandi d’un coup et que tout le monde va le voir. Elle se repasse le film dans la tête en se disant que plus jamais, plus jamais elle ne pourra imaginer tout ça. Elle est triste. Un peu. Et puis, elle n’est plus triste parce qu’elle est contente du film. Très contente. Elle se demande si Emma a eu autant de chance qu’elle. Et Gertrude, elle l’a fait, elle. Et Pauline ? Elle se met à courir dans les escaliers. Il s’arrête, elle le rattrape, il la fait tourner, ça fait comme un ballet, ils s’embrassent à chaque étage. Ils n’ont plus peur. Ils n’ont plus peur. Ils l’ont fait.

Elle a un sourire un peu idiot. Il a le même sourire idiot. Ils s’appuient, à bout de souffle, contre le battant de la porte d’entrée. Ils laissent tomber la tête, les bras, les épaules, ils se rapprochent, ils se butent front contre front, lèvres contre lèvres…

— On le dit à personne, dit Gaétan.

— On le dit à personne. C’est notre secret, répond Zoé.

Et elle a envie de le dire à tout le monde.


Il est dix heures du matin quand Gary et Hortense sortent de la boîte de nuit, le Show Case, sous le pont Alexandre-III.

Ils attendent Peter et Rupert qui baratinent la fille du vestiaire. Ils veulent l’embarquer, ils veulent qu’elle trouve une copine pour que deux plus deux fassent quatre, et la fille sourit sans répondre en effaçant d’un doigt l’ombre à paupières verte qui mouille le pli de ses yeux fatigués.

Hortense et Gary s’accoudent à la balustrade en pierre au-dessus de la Seine. Ils soupirent dans un même souffle, c’est beau, Paris ! et se donnent un coup de coude complice.

Une lumière blême, entre jaune et gris, se reflète dans les eaux noires, faisant des bosses et des trous, et un voile de brume flotte tel un long drap. Un bateau passe, les passagers allongés sur le pont avant hurlent bonne année en tendant une bouteille vers eux. Ils leur répondent en agitant une main molle.

— Elle viendra pas, la fille, dit Gary.

— Et pourquoi pas ?

— Parce qu’elle a pas fini sa nuit, qu’elle tombe de sommeil, qu’elle a rangé des tonnes de manteaux, donné des tonnes de tickets, qu’elle en a marre des fêtards qui essaient de la draguer… elle ne rêve que d’un truc, c’est de son lit.

— Monsieur est fin psychologue, sourit Hortense en caressant la manche de Gary.

— Monsieur observe les gens. Et monsieur a très envie de vous embrasser…

Elle semble hésiter, balance un peu, ferme les yeux et se penche par-dessus la balustrade qui surplombe le quai tout cabossé de pavés. Un sourire étire ses lèvres, un petit sourire qui ne s’adresse qu’à elle-même.

One penny for your thoughts, dit Gary.

— Je pense à mes vitrines. Dans vingt-quatre heures, je saurai…

— Tu fais chier.

Peter et Rupert les rejoignent. Seuls. Gary avait raison, la fille rêve de son lit.

— Alors les amoureux ? On fête le premier jour de l’an ? dit Peter en nettoyant ses petites lunettes rondes de son écharpe en laine qui laisse des peluches partout.

— On fête rien du tout ! dit Gary en se détachant ostensiblement d’Hortense. Et moi, je rentre…

— Attends-moi, crie Hortense alors qu’il s’éloigne, le col de son caban relevé, les mains crevant ses poches.

— Qu’est-ce qu’il a ? demande Peter.

— Il trouve que je suis pas assez romantique…

— S’il voulait une fille romantique, il fallait qu’il cherche ailleurs, dit Peter.

Rupert rigole. Il boit au goulot d’une bouteille de scotch qu’il a mise dans sa poche en sortant de la boîte.

— Hier soir, chez Jean, on a joué au poker sur Internet et j’ai gagné une strip-teaseuse, dit Rupert.

— Vous dormez où ? demande Hortense, renonçant à poursuivre Gary.

— Chez l’oncle de Jean… rue Lecourbe.

— C’est qui, Jean ?

— Un possible coloc…

— Un quoi ?

— Ah ! on t’a pas dit ? On va devoir trouver un nouveau coloc…

— Vous auriez pu m’en parler…

— On n’est plus sûrs de pouvoir continuer à payer le loyer, affirme Peter. Sam est sur le point de perdre son job, il laisse sa chambre, il retourne chez ses parents. Il n’a plus un rond…

— On est tous fauchés, ajoute Rupert. Tout le monde se casse en ce moment, la City se vide, les banquiers se retrouvent vendeurs de frites chez MacDo, c’est sinistre. Alors on est venus à Paris… C’est Jean qui nous a invités. Chez son oncle.

— Je suis partie, il y a dix jours, et vous en profitez pour tout changer…

— On n’a pas encore décidé, mais c’est sûr que Jean est notre nouvel ami…, disent en chœur les deux garçons.

— Il est français ?

— Oui. Français et méritant. C’est un garçon au physique un peu ingrat, tu risques d’avoir du mal avec lui au début…

— Ça commence bien ! dit Hortense en bâillant. Quel ennui !

— … il étudie à la LSE, l’économie et la finance internationale, il travaille pour se payer ses sandwichs et son loyer, tu n’auras pas forcément envie de le séduire… car il souffre d’une acné envahissante et nous connaissons tous ton goût pour les fronts lisses, les joues roses, les garçons propres, sains, appétissants !

— Je vais devoir partager la salle de bains avec un boutonneux…

— On n’a pas encore décidé, mais on l’aime bien, c’est sûr…, dit Peter.

Elle proteste pour la forme. Elle sait bien que la vie est chaque jour plus difficile pour les garçons ; ceux qui travaillent prient pour garder leur emploi, les autres dépendent de leurs parents qui, eux-mêmes, prient pour garder leur emploi.

Et puis, elle aurait détesté qu’ils choisissent une fille.

Elle n’aime pas les filles. Elle déteste les déjeuners entre copines, les gloussements, les confidences, les séances de shopping, la jalousie sous les grands sourires. Avec les filles, il faut toujours composer, avancer à pas de loup, ménager une sensibilité, une susceptibilité.

Elle aime aller droit au but. On gagne du temps en allant droit au but. Et puis, elle n’a rien à dire à tout le monde.

— C’était ça ou on augmentait chacun notre contribution et compte tenu des prix qui grimpent à vue d’œil…

— À ce point ? demande Hortense, sceptique.

— Tout augmente. Tesco devient hors de prix ! Le Black Currant de Ribena ? Hors de prix ! Les chips Walkers au vinaigre ? Hors de prix ! Le dark chocolate de Cadbury ? Hors de prix ! Les délicieux crackers Carr’s ? Hors de prix ! Les pork sausages dégueulasses dont nous raffolons ? Hors de prix ! La Worcestershire sauce ? Hors de prix ! Et le ticket de métro a encore augmenté !

— L’heure est grave, ma chère Hortense…

— Je m’en fous, dit Hortense, je vais avoir mes vitrines ! Et même si je devais dormir sur le trottoir, je me relèverais la nuit pour y travailler, je veux que ce soit un triomphe…

— Mais nous n’en doutons pas, nous n’en doutons pas une seconde !

Et sur ces paroles, ils prennent congé en s’inclinant, égrènent une ribambelle de au revoir, ma belle et se disputent la bouteille de scotch.

Ils traversent le pont pour regagner l’appartement de l’oncle de Jean. Rue Lecourbe, rue Lecourbe, c’est à droite ou c’est à gauche…

— C’est en France, hurlent-ils en zigzaguant.


Hortense rentre à pied. Elle a besoin de réfléchir. En enfonçant les talons dans le macadam de Paris. Paris qui s’étire après une nuit de fête… Il y a des bouteilles de bière et de champagne sur les bancs publics, dans les poubelles, au pied des feux rouges. Paris, belle ville endormie, ville langoureuse, ville paresseuse, ville amoureuse. J’ai perdu mon amoureux. Il a disparu dans le petit matin gris, les mains furieuses dans les poches de son caban bleu… Le long ruban de brume s’efface au-dessus des toits gris de Paris. J’ai perdu mon amoureux, mon amoureux, mon amoureux, elle chantonne en sautant par-dessus les caniveaux recouverts de glace transparente.


Gary dort en travers du lit. Tout habillé.

Elle place son portable sous son oreiller.

Si jamais Miss Farland avançait l’heure du verdict…

Si jamais…

Elle s’allonge à côté de lui.

Elle n’arrive pas à dormir. Elle part le lendemain. Ces prochaines vingt-quatre heures seront un rêve court, un rêve qu’elle devra remplir de joie et de beauté. Faire la paix avec lui. Retrouver l’allégresse troublante du baiser face à Hyde Park, face aux cimes pointues des arbres de Hyde Park. Un jour, on s’embrassera sous les arbres de Central Park et les écureuils viendront nous manger dans la main. Ils ne sont pas farouches, les écureuils de Central Park. Ils s’approchent pour un dollar… Et c’est quoi après tout, un écureuil ? Un rat avec une bonne attachée de presse. Rien de plus. Enlevez-lui sa queue en panache et c’est un rat à poils. Une saleté de rat à poils qui se tient sur deux pattes. Hortense glousse toute seule en se frottant le nez. On fait des sourires à l’un, des grimaces à l’autre. Comme quoi, tout dépend de l’habillage. Des apparences. Un détail, un simple détail et le rat devient écureuil. Les passants lui lancent des cacahuètes et les enfants en veulent un dans une cage.

Elle a envie de réveiller Gary pour lui expliquer la différence entre l’écureuil et le rat.

Et tu sais pourquoi les dauphins ne nagent que dans l’eau salée ? Parce que le poivre les fait éternuer !

Elle n’arrive pas à dormir.

Elle veut marquer l’année nouvelle d’un souvenir ardent.

Elle passe un doigt sur le visage de Gary. Il est si beau, endormi ; ses longs cils noirs font une barrière sombre, sa bouche entrouverte, gonflée de sommeil, les joues un peu blanches, un peu roses, ce léger ronflement d’homme qui s’est couché tard, une barbe qui râpe son doigt qui s’attarde…

S’attarde…

Ce soir, ils s’embrasseront.

Ce soir, ils passeront la nuit ensemble. Leur première nuit. Elle saura se faire pardonner.

Il ne lui résistera pas.

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